‹ Notre petit gourbiChapitre 7 sur 14 · LA CHAPELLE DE BER-RECHID · texte numérisé non relu

LA CHAPELLE DE BER-RECHID

UN sot amour-propre m'empêche de me renseigner sur Souk-el-Kmis. D'ellemême, la bavarde Zakia m'en entrelient.

— Mamiselle, tu sais, la montagne elle s'ouvre doucement. Grand trou, oh! là ! là I

Va la Bédouine saute, cabriole, m'énerve avec sa puérilité. Cela me peinerait vraiment de savoirCoudignac ruiné et exilé do son dorpaine. Et sa vie est menacée ! Je sais bien qu'il est averti. A lui de prendre ses précautions.

Dimanche matin. Mon oncle, qui cultive la variété des équipages, me lait grimper dans une espèce de boîte jaune montée sur des ressorts trop durs.

— Une voiture espagnole, m'explique-t-il. Un corricolo, c'est charmant. A chaque cahot, on joue à l'escarpolette. Mon landau et mon carrossa silicien sont en réparation. Les pistes vous démolissent le meilleur équipage en quelques mois. Excuse-moi, mon enfant.

Notre corricolOy tiré par trois mulets chargés de sonnailles, grimpe au galop les pentes. Il est modeste, l'oncle, avec son escarpolette ! A la vérité, nous sommes dans un panier à salade et secoués comme des laitues.

Au sommet d'une colline pelée, montrant des tranches de son sol rouge comme la chair, le carillon grêle d'une petite chapelle chaulée retentit. Des colons à cheval montent de la plaine vers cette maisonnette à clocheton de tuiles. Pierre Coudignac viendra-t-il à Ber- Rechid ?

— Voici notre curé à la mode africaine, m'avertit mon oncle. Tu vois, notre « baba » monte son roussi n avec des bottes à éperons sous la soutane. Et quelle barbe de sapeur I N'est-ce pas qu'il est beau ?

Nous descendons de notre corricolo près du

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petit cimetière chrétien, qu'un muret sépare seulement du bled. Là, dans le sol brûlé, deux tombes nues surmontées de petites croix de bois portant les noms des premiers colons tombés au champ d'honneur. Mon oncle salue largement et nous pénétrons dans la pauvre chapelle peinte d'indigo. Sur l'autel de boisblanc, deux chandeliers en méchante quincaillerie. Le « baba» n'a pas quitté son costume de voyage. Sous l'aube, ses éperons apparaissent. Un colon botté, la cravache posée près de lui, répond la messe. Dans l'assistance, je vois avec satisfaction, debout contre la porte, Pierrre Coudignac près du raide M. de Courville. Le colonel Bernaron, les protestants Loppenstein,un israélite parisien et des indilTérents viennent, cependant,comniuniericidans Tamourde la France, sous ce clocheton pavoisé du drapeau tricolore. Agenouillées à môme le dallage, deux vieilles personnes en mantelets ornés de jais. Pourquoi Mmes Castagne ont-elles abandonné leur petite église dWïn-Abic^d? Je cherche en vain le commandant Cougourd.

L'officiant est un ancien professeur que sa

frêle santé porta vers le soleil, qui le ressuscita. Il cultive un domaine, le bréviaire au poing. Devant moi, quelques paysannes : Savoyardes, Bretonnes, Provençales et leurs enfants, en costumes de leurs provinces.

Je comprends la douceur de se retrouver, une fois la semaine, entre compatriotes et d'aimer ensemble sa patrie, sa race, ses communes idées.

Au prône, l'abbé évoque les deux morts, les jeunes gens qui, les premiers, sont entrés dans ce sol africain. Il parle de la douceur de dormir son dernier sommeil dans la terre fraîche et parfumée d'un village français. Aussi, il demande à l'assistance d'être cette fraîcheur, ce parfum, cette douceur pour les pauvres morts séparés de leurs familles. Sanglots dans la chapelle. Mmes Castagne pleurent leur fils et leur neveu. Mon oncle cache ses yeux dans sa main bien gantée. Je suis attendrie. Par la rosace, au-dessus de l'autel, c'est le ciel incandescent et je pense à l'espace immense et brûlé de la sauvage Afrique. Dehors, attachés aux murs de la chapelle, les chevaux

piaffent, les grelots tintent. Nous sortons. Fifille et Mimi Castagne viennent se jeter sur mon oncle — et, les yeux encore rougis, elles nous expliquent la raison de leur présence à Ber-Rechid. Le vieux prêtre lozérien qu'elles avaient fait venir de Sainte-Enimie souffrait du climat. Il avait la nostalgie de ses gorges du Tarn. 11 est reparti, malgré leurs supplications. Maintenant, la petite église d'Aïn-Abiod, construite avec tant d'amour, est fermée. Aucun abbé n'y veut venir célébrer l'office :

— Nous sommes bien malheureuses. Notre dernière consolation disparaît. Ce n'est pas tout, la santé du commandant Cougourd nous eliVaic. Cardiaque, il peut mourir d'un instant à l'autre.

— Alors, que deviendrons-nous, seules, dans ce maudit pays d'Arabes? gémit Balsamie.

— Quelle pitié! reprend Eulalie. Voyez donc, autour de nous, ces colons chaussés de bottes à la tunisienne ou drapés dans des burnous. Quelle honte! Ma sœur ci moi, nous

ne changerons pas. Comme nous étions habillées à Mende vous nous voyez vêtues. Et l'on mange chez nous comme là-bas. Pas une des vilaines coutumes de ce pays de païens ne sera adoptée dahs notre maison. Ma chère demoiselle, êtes-vous donc heureuse de pouvoir rentrer bientôt en France ! Nous, nous ne pouvons pas ! Vous savez pourquoi !

Pierre Coudignac vient nous saluer.

Je lui demande de me rassurer. La montagne menace-t-elle toujours Souk-el-Kmis?

Ma question le touche.

— Je croyais que vous abhorriez la colonisation et que vous partagiez le dégoût de M. Dohnelle pour nos entreprises.

— Cela dépend lesquelles. La vôtre m'intéresse, après ce que vous m'avez raconté.

il paraît né plus se souvenir de ses confidences et cela me froisse.

— Cher ami, nous vous emmenons déjeuner, déclare mon oncle.

Je iie me rappelle plus s'il répond à l'offre de M. de Vierles; mais le voici qui chevauche aux petits carreaux de notre corricolo. De

temps à autre, il allonge un coup de cravache sur la croupe de nos mulets et nous partons en fantasia.

^ — Doucement ! Sapristi, crie mon oncle, je vais semer mes vieilles côtes sur la piste. Infernale voiture, je la vendrai, je la donnerai, je la brûlerai.

Le rire brutal de Pierre Coudignac éclate.

Pendant le repas, le bien-être le détend.

— Quel déjeunerexquis, mademoiselle ! Des légumes verts ! Des fruits ! Là-bas, je suis condamné aux haricots secs et aux viandes de conserve. Tant que l'eau me manquera, mon régime de forerai ne changera point. Et encore heureux lorsque mes voisins ne volent pas mon fricot! Je me souviens d'un temps où mes ragoûts et jusqu'à mon pain prenaient le chemin des douars en mon absence. Lorsque je rentrais, je devais manger de la farine de sorgho mouillée d'eau ou de vin.

— l^)uah! quelle horreur! Pau\re ami, s'écrie mon oncle, rcprcnc/ donc un peu de ces fraises au Champagne! Cela nous consolera de ces mauvais souvenirs.

L'après-midi dominicale (c'est un usage à Bab-el-Kadra), mon oncle reçoit. Je crois, d'ailleurs, qu'il multiplie ses relations afin de m'être agréable. M. Coudignac me racontait une histoire étonnante de « djins », ces diablotins musulmans facétieux comme les korrigans bretons, lorsque le colonel Bernaron, toujours raboteux, noueux et pétulant, se présenta bientôt, suivi par M. de Courville glacé comme un plastron empesé. Sa femme, que la chaleur tue, fondait dans ses bajoues. Je m'aperçus qu'elle négligeait la teinture de ses cheveux, car sa nuque restait grise. Quelle douleur de vieillir ! Tout à coup, je pense à petite mère, encore si jeune, si rose, si vive. Hélas! plus tard... C'est affreux.

Je voudrais tomber foudroyée en pleine jeunesse... Voilà ce que j'avoue à M. Coudignac. Il hausse les épaules et riposte rudement :

— Un vieillard est beau lorsqu'il accepte son âge.

Il a raison; je suis une sotte et je l'avoue. Il n'a pas même la politesse de protester.

Ah! voici le petit de Muzin. Son visage de marron sculpté sourit à ma vue. Moi, je n'ai pas envie de rire. Quelles jolies petites bottes vernies il a chaussées ! Quelle fine cra\'ache à pomme d'or il secoue comme un plumeau ! Je parierais qu'il nous arrive en voiture. Mais il s'est costumé en cavalier parce qu'il tient à affirmer : 1° sa qualité d'ex-officier aux hussards; 2^ son rôle de pionnier de la France.

Avec une prompte grâce, il se jette sur ma main, qu'il baise.

— Quelle récompense de vous approcher, mademoiselle, après avoir vécu plusieurs semaines dans le bled, parmi mes burnous guenilleux! Ah! l'Afrique serait enchanteresse, si des Parisiennes venaient nous apporter Taumône de leur beauté et de leur charme.

Sa tirade lui plait. Il se rengorge et tend la jambe. J'atTectc de ne le point regarder.

— (>e pauvre gart^on ! Quelle mine! me chuchote Coudignac, penché derrière mon fauteuil de rotin. La lic\Te le dévore.

Il m'apprend le courage de ce Muzin poseur. Là-bas, dans la plaine fiévreuse, près d'un

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oued, les lauriers-roses cachent la mort dans leurs feuillages. Pour élever ses chevaux barbes, il a dû choisir cette région de grandes prairies. Il y risque sa vie.

— Ah ! voyez-vous, mademoiselle, c'est hardi de se présentera la mort en galant équipage. DeMuzin tombera élégant, bien vêtu, la moustache frisée, au milieu de ses svejtes chevaux arabes.

Mon cœur se serre de compassion pourTexhussard, si brave dans son élégance. Mais comment se peut-il que Coudignac, ce conquistador impitoyable, comprenne et plaigne ce compatriote délicat? Il n'y a pas une heure, il me tenait des propos féroces : les faibles devaient disparaître; seuls, les forts méritaient d'exister. Etc., etc.. Maintenant, bien sage, une cigarette de tabac égyptien parfumé comme l'oliban aux doigts, il savoure la douceur d'être assis sous ces orangers, près d'une vasque de marbre où le jet d'eau tinte comme un cristal.

Le « couple alsacien », ainsi que mon oncle appelle M. et Mme Loppenstein, se présente

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avec sa pesanteur coutumière. Les potins coloniaux vont leur petit bonhomme de chemin. La bonne Ida nous assure que Lucien Donnelle tenta, la semaine dernière, de franchir les portes du palais beylical, afin de revoir sa princesse Nefîssa. Trahi par une servante noire, il fut arrêté dans le vestibule. Sa famille, désolée de ce scandale, veut le renvoyer en Normandie. Personne ne compatit à la douleur du pauvre amoureux. Les moindres épithètes dont on l'épingle sont : maniaque, détraqué, dégénéré, honte de la France. Le colonel Bernaron qui ne mâche pas ses expressions, retire son chapeau de toile verte et, t(^urné vers Pierre Coudignac, lui demande s'il n'est pas désabusé par ses vaines recherches :

— Vous mettrez votre dernier billet de banque au fond de vos trous, jeune homme.

AL Coudignac se lè\e, prend la position militaire, sourit et salue le colonel, la main à la visière de son casque, sans prononcer une parole. Quelle réponse!

Maintenant, de Mu/in lui-même taquine

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Coudignac au sujet de ce qu'il croit être une passion archéologique.

— Les Romains sont morts depuis longtemps. Laissez donc leurs entrailles en paix, cher monsieur!

Le front carré du colon se fronce et je redoute une dure riposte. Non, il prend brièvement congé de nous et le voilà déjà loin.

Quel départ ! J'en suis humiliée.

Maintenant, de Muzin, fébrile, fait le joli cœur. Malheureux garçon ! Ses joues creuses m'impressionnent. Je lui réponds d'un air absent et il rit, il montre ses dents, ses trop grandes dents.

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