‹ Notre petit gourbiChapitre 8 sur 14 · LES BŒUFS VOLÉS · texte numérisé non relu

LES BŒUFS VOLÉS

ALLONGÉ sur une chaise-longue, parfumé à l'essence du bey (jasmin et roses, s'il vous plaît !), ses cheveux poivre et sel partagés par une raie impeccable, un monocle à l'œil (lequel ?je crois que mon oncle, pour se reposer, fait passer quelquefois son carreau de droite à gauche), M. de N'icrles ressemble à un pacha, avec ses babouches de maroquin et la djebba de soie amadou qu'il revêt comme robe de chambre. Ah ! si I^'ilille et Mi mi (>astagne l'apercevaient ainsi velu, quelles protestations !

Nous sommes installés dans le patio de Bab-el-Kadra. Les chueaux dos arcades se

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silhouettent sur le ciel d'un bleu doré. L'eau ruisselle des vasques. Des bougainvilliers violets festonnent entre les sveltes colonnettes de marbre blanc. En robe de haïck d'une légèreté de nuée, j'appuie mon coude sur le dossier du fauteuil de mon oncle. Lui, la bouche malicieuse, relit à haute voix une lettre de maman :

« Je ne comprends pas, mon cher frère, les revirements de Gillette. Quelle petite fille inconséquente! Jusqu'ici elle m'envoyait régulièrement son journal. Or, depuis quinze jours, cette correspondance se ralentit ou m'arrive incomplète. Je sens des coupures. Enfin, ses idées changent avec une vitesse déconcertante. Les premiers feuillets chargeaient ces pauvres colons, ces pelés, ces galeux d'où venait tout le malaise de l'Afrique, tout l'enlaidissement de la Tunisie. Par contre, Gillette m'y présentait une espèce de héros, un M. Donnelle, riche d'une passion désolante mais poétique pour une princesse musulmane. D'autre part, elle m'entretenait d'une sorte de brutal coureur de pistes, d'éven-

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treur de montagne. Je partageais déjà l'horreur de ma fille pour ce monstre, lorsque, tout à coup, changement de décor. Les terribles colons s'humanisent et deviennent presque des civilisés et M. Coudignac tourne à la figure légendaire. Il s'apitoie sur les fiévreux, verse un pleur devant les fellahs afi'amés et s'apprête à devenir le bienfaiteur de la Régence. Il n'est pas jusqu'à sa physionomie de dogue (ancien croquis) que Gillette n'enjolive d'une plume charitable. Je vous requiers, mon frère, d'éclaircir ce mystère. »

Sa lecture terminée, mon oncle agite le bout de son pied et fait ainsi sauter sa babouche brodée d'or. Ce mouvement expressif s'accompagne d'une grimace sarcastique.

— Eh bien ! mademoiselle Laverne, que dois- je répondre à Mme ma sœur? Mais parlezdonc.

Dans mon embarras, je me penche vers mon oncle et je l'embrasse afieclueusement.

— Dieu! quel irait de génie. Voilà bien une réponse de femme. \'(lus èies plus tines que nous. Bon ! Bon î ma pcliie enfant, je ne

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te demande plus rien. Je comprends, tu entends, je comprends.

Cette fois, je réplique :

— Vous comprenez que, livrée à mes premières impressions, je condamnais par ignorance les colons.Maintenant, je juge plus équitablement votre ami Coudignac. Enfin, l'agriculture coloniale commence à m'intéresser. Je trouve exaltant de faire pousser un olivier, un oranger ou les grandes moissons dans le bled défriché. Cest tout !

— Vraiment, tout, Gillette? Mais tu ne t'expliques pas sur M. Coudignac.

— Lui? Chaque fois que je le vois il choque tous mes goûts de vie délicate, intellectuelle.

— Cependant...

— Adieu, mon oncle !

Là-dessus, je me sauve et je ferme la porte sur moi. Je la rouvre, ensuite, doucement, et j'aperçois M. de Vierles, les yeux ronds, la mine pensive. Crac! la brise souffle ma robe. La voilà qui dépasse Tentre-bâillement. Je ne puis refermer. Misère !

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— Oh! la coquine m'espionnait! s'écrie mon oncle.

Il saute de son fauteuil et cherche à m'attraper. Je veux m'échapper. Bon, ce que je redoutais arrive : le tissu est pincé.

— Prisonnière ! Vous êtes ma prisonnière, mademoiselle, et je ne vous délivrerai que contre une bonne rançon.

Il rouvre la porte et me baise sur les joues, en me chuchotant d'un air tendre :

— Pauvre chère petite! Là! Là! On ne la contrariera plus jamais, jamais. Va, je sais bien ce que je vais écrire à ta mère.

— Je vous en prie, mon oncle, fis-je, effrayée.

— Oui! Oui! prie ton oncle, prie-le et il ne te desservira pas, Gillette.

— Mais vous vous méprenez complètement.

Tous vos colons me font horreur.

— Allons, bon !

Toujours la sécheresse, et il devrait pleuvoir, car nous sommes, paraît-il, en pleine saison des pluies. Tous les colons vivent le nez au firmament.

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Zakia, attristée, s'accroupitdansmachambre à mon réveil. Je n'entends plus ses anneaux tinter. Elle me raconte que ses parents souffrent de la famine dans son douar, loin, loin, loin, vers Djerba, un pays de sable, sable, sable, sans nuages jamais, avec des grands dromadaires qui font: « Rreuh! Rreuh ! » Sa mimique m'évoque le pays mangé par les flammes du ciel. Et j'entends la triste plainte des lamentables chameaux, condamnés à crever de soif.

Deux fois par semaine, M. Coudignac vient déjeuner à Bal-el-Kadra. Il ne redoute pas le soleil.

Chaque fois, peut-être pour se rafraîchir lui-même, il m'entretient des sources qu'il trouvera, dût-il aller les chercher au fond de sa montagne.

— Elles existent ! Elles sont là ! Quand elles jailliront, les parents de votre Zakia pourront venir y désaltérer leurs troupeaux. Ils quitteront leur Sud désertique. Les fellahs viendront former une petite ville autour de Souk-el-Kmis.

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— Voilà bien longtemps que vous me parlez de cette féerie. Malheureusement, vous n'êtes pas Moïse et vous ne savez pas faire jaillir l'eau du rocher.

A cette , méchanceté, il rougit. Lorsque le sang gonfle les veines de son front, il me fait presque peur. Ses prunelles luisent et il repart durement :

— Longtemps! Nous ne nous connaissons que depuis trois mois, mademoiselle. Et j'ai la force de poursuivre, ma vie entière, un seul but.

C'est à mon tour d'être confuse. Mon oncle vient m'achever.

— (^es (illettes de Paris s'imaginent qu'on recrée la nature comme on change le pavage d'un boulevard.

— Mlle Laverne ne sait pas, \oilà tout, reprend gravement le colon. Si elle sa\ait nos diflicultés, elle nous serait plus indulgente.

Sages paroles. Néanmoins, ci)mme je n'aime pas qu'on me fasse la lec;on, je garde un silence hautain. Je louis, maintenant, de la

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gêne du colon et je m'arrange pour m'absenter avant son départ.

...Le soleil dessèche de plus en plus le bled. Quand je monte sur la terrasse du palais, le matin, en dehors de la verte oasis de Bal-el- Kadra, où les norias chantent sous les frondaisons comme des oiseaux, la plaine nue m'apparaît traversée débroussailles noirâtres. Quelle épouvante! Où sont les lacs de fleurs?

A l'une de ses dernières visites, comme M. Coudignac ressassait une fois de plus ses projets devant mon oncle, impatientée, je ne pus m'empêcher de m'écrier :

— Le dernier Arabe et la dernière herbe seront morts quand votre source jaillira.

A mon apostrophe, il se retourna brusquement, et s'éloigna après un bref salut.

— Où allez-vous ? Que diable ! rasseyezvous, s'exclama M. de Vierles.

— Non, monsieur, je perds ici un temps précieux, Mlle Gillette me le fait sentir. Je retourne à ma fournaise empoussiérée, afin de me réhabiliter.

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— Coudignac ! Mon ami ! Écoutez-moi.

Voyons, Gillette, cours après lui. Retiens-le.

Je restai immobile, dépitée, et je répondis:

— Il ne vousécoutera pas, c'est un monsieur impossible.

— Surtout, un rude caractère, mon enfant ; tu l'as offensé.

Lorsque le colon se futéloigné, une tristesse profonde m'envahit. Ma petite maman me manquait. Il y a des choses qu'un oncle, aussi affectueux soit-il, ne peut saisir. Oui, je voudrais voir maman, bientôt, afin de lui raconter... Quoi?... Tout ce qui me passe par l'esprit, suivant notre douce habitude de mère et de fille, amies.

Il a plu. Le temps s'est rafraîchi. Des nuages somptueux défilent au ciel. Zakia danse sur le parvis de mosaïque et Chadli, le groom, chante. La pluie! On ne sait pas, en France, quelle bénédiction apportent de bonnes averses en Tunisie! Les Bédouins de Bab-el-Kadra, une cinquantaine d'hommes, de femmes, d'enfants, bras levés, re(;oivent

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les gouttes d'eau dans leurs paumes ouvertes. Plus loin, j'aperçois devant un douar, les maigres fellahs aux faces charbonneuses tendre leurs gandouras à la pluie et boire dans leurs vêtements. Comme des moineaux au bord d'un ruisseau, quelques moricauds s'ébrouent dans les flaques.

Hassen Mahmoud, le gérant, s'avance à pas mesurés. Du plus loin qu'il m'aperçoit, il pose ses doigts sur sa poitrine, et son turban crème, qui ressemble à une grosse fleur, s'incline sous la brise du respect, pour parler à l'orientale.

— Mademoiselle, il nous arrive un grand ennui, sais-tu.

Après une pause, il continue, d'une voix suave :

— Je te dis cela, à toi, mademoiselle, parce que le Sidi est vif. Il crierait, se fâcherait, et Mahmoud n'y peut rien. Voilà ! Cette nuit, on nous a volé quatre bœufs et deux chevaux. Eux, fsutt! disparus comme la fumée. Parle au Sidi, mademoiselle; moi, ensuite, j'arriverai.

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Sur cette déclaration, sourire, révérence, nouveau triste sourire, nouvelle brise du respect.

Il me charge d'une agréable commission ! Je connais la susceptibilité de M. de X'ierles, qui se vantait, auprès de ses amis, de n'avoir jamais perdu un animal à cause de l'excellente disposition de ses communs. Je l'entends encore se moquer du petit Muzin, qui lui avouait son impossibilité à garder ses chevaux contre les tentatives des maraudeurs.

Je trouve mon oncle dans son cabinet de travail à la turque. 11 fumait une chibouque avec la grâce d'un padischah.

— Veux-tu goûter, Gillette ? On peut disposer un second tuyau à ce tlacon. La tuinco de tabac passe à travers de Teau de rose. Goût-délicieux et nicotine supprimée.

Je Teins de m'intércsscr à sa démi^nslration, puis, vivement :

— Vous ne savez pas ce qui est arrivé à Bab-eUKadra?

— L* pluie! l'nefarrteuse bonne pluie i

— Non! les voleurs.

— Où çà ?

— Ils sont entrés dans vos écuries neuves.

— Quelle plaisanterie !

— Vos fameux bœufs de Pantellaria...

— Eh bien?

— Enlevés.

— Nom d'un chien !

M. de Vierles a bondi de son sofa, et les coussins sur lesquels il appuyait sa nonchalance s'écroulent.

— Ce n'est pas tout, vos deux chevaux de trait...

— Les normands bais ?

— Enlevés, comme les bœufs.

— C'est une plaisanterie, Gillette?

— Rien que la vérité. Hassen Mahmoud vient de m'avertir.

— L'imbécile, l'aveugle, le sourd ! Comment, je fais construire des écuries imprenables, c'est le cas de l'affirmer : porte digne d'un château-fort, cour intérieure, 'vantail à cadenas et triple barre. Il faut qu'il Tait fait exprès, ce Mahmoud. Je vais étriller les gardes

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de nuit. Ces fainéants ronflaient donc? Ils méritent une rossée que je leur donnerai de ma main.

— Mon oncle !

— De ma main !

— Je vous en prie 1

— A tour de bras.

— Je sais bien que vous n'avez jamais frappé personne.

Voici M. de Vierles, rouge comme une Crète de coq, parti à toutes jambes vers ses communs. Mon rôle est fini. Je plains les Bédouins coupables.

Tandis que je m'apitoie, j'entends des éclats de voix :

— Chadli, crapaud, va dire à Miloud de seller immédiatement Chéchia. Et qu'on prévienne au galop la police de Bedéia.

Je passe la tête par la fenêtre :

— Où allez-vous, mon oncle ? Je vous suis. Voulez- vous commander qu'on m'amène Beïa.

— Diable! mon eiifani, je compte pourchasser mes maïaudeurs. lu vas l'épuiser.

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Non! Tu insistes! Alors, presse-toi, nous allons pincer ces brigands.

...Nous galopons à travers la plaine, assez agréablement; ciel couvert, poussière abattue par les dernières pluies. Les voleurs sont des Kabyles algériens, suppose M. de Vierles. La veille, une bande de ces pillards rôdait dans le pays. Ils doivent filer vers Guelma. Les bœufs les empêcheront de marcher vite. Une seule crainte : ils essaieront peut-être de s'en débarrasser et de garder les chevaux.

— Si Coudignac nous guidait, je suis certain que nous rattraperions ces gredins. Ce cher ami possède un flair merveilleux. Dame ! il ne manque pas d'expérience. Le vol, à Souk-el-Kmis, est devenu une habitude.

— Est-ce pour ressembler à un gendarme que vous êtes vêtu de bleu, mon oncle?

— Non, mademoiselle Laverne. Dans ma hâte, ce vêtement de cheviote m'est tombé sous la main. Alors... Ah! nous allons prendre au passage Courville, Loppenstein et ses deux gardiens marocains, des gens terribles. Ils lo-

géraient une balle dans un œil à cent mètres. Moi, je raterais une ombrelle ouverte à trente pas.

— Grand Dieu ! va-t-on se battre?

— Ne crains rien, avant d'aborder les Kabyles, si nous les trouvons, je te mettrai à l'écart.

— Oh ! mais, pas du tout, je réclame une arme. Je veux me conduire en Française d'Afrique. Je ne crains rien.

— Bravo, Gillette ! Ah ! tu ferais une femme de colon admirable.

Lorsqu'il a prononcé cette phrase, mon oncle laisse éclater un petit rire ironique qui m'est désagréable. Je ne veux pas le contrarier, rolfenser et lui dire que, s'il ne me déplaît pas de courir le bled, quelques mois, je considérerais comme le pire des châtiments d'être obligée d'y passer ma vie au milieu des agriculteurs, ses amis.

M. de Courville et le gros i.oppenstein avaient déjà été avertis par un Bédouin du vol des bestiaux. Quatre cavaliers khroumirs de M. de Courville se joignent aux gardes mo-

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grebites du colon alsacien. Notre escorte chatoie : longs burnous blancs et bleus, harnachements brodés, grands fusils à crosses rehaussées de nacre, bottes rouges. Cela tourne à la fantasia. La cravache levée, M. de Courville crie :

— Au galop ! Chargez !

L'ancien lieutenant aux gardes de l'empereur, à soixante-dix ans, reste superbe d'entrain et nous dépasse tous.

La montagne commence. Epoumonés, nos chevaux ralentissent le train. Mrarka, Tun des Marocains, saute à terre et ramasse un morceau de cuir.

— Un bout de la bride de mes normands, s'écrie mon oncle. Hourra ! mes amis, la piste est bonne, nous les rattraperons.

Nous grimpons à travers des cultures de felfel rouge. Puis les roches commencent; plus une herbe, des épines. Quel affreux pays ! Un mur nous arrête. Le premier de notre bande, M. de Courville salue. Je pousse Beïa et j'aperçois quelques malheureuses croix pourries, certaines réduites à l'état de potences.

plantées sur un sol renflé. Au centre de cet enclos un pylône porte une inscription :

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