CHAPITRE X
l'EUROFE OCCIDENTALE — LA FRANCE
Suivant que l’on considère les races, les langues, les religions ou la constitution politique , on reconnaît que les sociétés humaines composent des groupes rapprochés par des ressemblances et séparés par des différences : tout pesé , l’assiette géographique est encore celle qui marque le mieux l’ensemble des affinités et des contrastes ; c est pourquoi nous la suivrons dans l’esquisse qui nous reste à tracer des nationalités qui peuplent notre Planète et des États qu’elles constituent. Nous les observerons dans chacune des parties du monde, en commençant par l’Europe, et en chaque partie dans ses diverses régions.
Circonscrite par l’Océan , la Méditerranée , la mer Noire, le Caucase , la Caspienne, le fleuve et les monts Ourals, l’Europe occupe , à l’ouest de l’ancien continent, une superficie de 10 millions de kilomètres carrés qui, vue de haut et d’ensemble, forme un tronc et deux ailes déployées.
Que, de la mer du Nord à la mer Adriatique l’on tire une ligne, légèrement convexe vers le Rhin et les Alpes, et l’on détache à gauche toute l’aile occidentale de l’Europe, composée d’un massif principal, qui est la France, et de trois appendices, l’Ibçrie (Espagne et Portugal) au sud-ouest, l’Italie au sud-est, la Grande-Bretagne au nord-ouest, trois péninsules peut-on dire, si l’on considère que le détroit du Pas-de-Calais fut jadis un isthme. La Belgique, la Hollande, le Luxembourg, la Suisse, les pays riverains du Rhin servent d’attaches avec le corps central. »
Que du golfe de Dantzick à celui d’Odessa, entre la mer Baltique et la mer Noire , ou tire une ligne pareille, en inclinant aussi un peu vers la Vistule et les Karpathes , on détache à droite l’aile orientale de l’Europe, composée de la Russie tout entière, dont on peut rapprocher la Turquie avec la Grèce, que la langue politique comprend, non sans raison, sous l’appellation d’Europe orientale. Entre l’Orient européen et le tronc central, les principautés danubiennes, la Pologne, la Finlande servent de liens.
Enfin, entre les deux lignes précédentes s’étend le massif de l’Allemagne, flanquée de la Hongrie à l’est, et se prolongeant au nord par le Danemark , jysque dans la Scandinavie suédoise et norvégienne. Nous l’appellerons Europe intermédiaire ou médiane.
Dans l’Europe occidentale, l’histoire a constitué les Etats suivants :
Un empire : la France ;
Six royaumes : Belgique, Pays-Bas, Grande-Bretagne et Irlande, Espagne, Portugal, Italie ;
Une souveraineté théocratique : les États romains;
Une république fédérative : la Suisse.
Elle a respecté l’autonomie, municipale plutôt que politique, de la petite vallée d’Andorre, de la petite principauté de Monaco, de la petite république de Saint-Marin.
Elle a soumis à l’Angleterre les îles normandes de la Manche, le territoire de Gibraltar et l’fle de Malte.
La population comprend 123 millions d’habitants, ainsi répartis :
France. . . .
Belgique. . . .
Pays-Bas. . .
Royaume-Uni Espagne.. . .
Portugal . . .
Italie
Etats romains Suisse . . . .
A reporter ..... 122.544,187
NOTHE PLANÈTE. 1
Report 122,544,187
Andorre (en Espagne). . . 8,000
Monaco (en France) 1,000
Saint-Marin (en Italie) 9,000
v Gibraltar (en Espagne) 20,000
Malte et Goz/.o (dans la Méditerranée ). . . 150,000
Iles Normandes (dans la Manche ). .... 91,500
Dans cette région domine la race celtique, mêlée à l’ibérique en Espagne, à la latine en Italie, à la germanique en Suisse, en Belgique, dans les Pays-Bas et dans les îles Britanniques. Les langue? portent l’empreinte de ces origines multiples, fortement modifiées par la conquête romaine et les invasions germaniques. Tandis que l’ibère survit dans l’idiome basque et le celtique dans les idiomes locaux de la Bretagne française, de l’Irlande, de l’Ecosse, du pays de Galles, le français porte la trace de la fusion des éléments celtiques, germains et latins, toutefois avec prédominance de ce dernier. L’influence latine est plus marquée encore dans les idiomes romans et provençaux du midi de la France , longtemps connus sous le nom générique de langue d'oc, et dans le catalan , le castillan , le portugais, l’italien ; de même le saxon , mêlé de frison , se retrouve •dans le flamand, le hollandais et l’anglais. Enfin les trois langues et les trois races se sont donné un rendez-vous fraternel, avec une égale indépendance, sur le territoire suisse.
Il en est de même pour les religions : en Suisse, catholiques et protestants concourent, sans de graves difficultés, à l’unité de la république. Ailleurs, l’inégalité se tranche : en Belgique et dans tout le midi de l’Europe occidentale, les nations sont exclusivement catholiques, tandis qu’en Angleterre et dans les Pays-Bas, c’est le protestantisme qui prévaut : en France comme en Irlande, la grande majorité est catholique, avec un mélange de protestants, minorité plus importante encore par la richesse et l’active intelligence que par le nombre. Partout, sauf en Espagne, dont il ■était banni jusqu’à ce jour, l’élément israélite se mêle aux autres, moins opprimé aujourd’hui qu’autrefois.
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Bien que l’Europe occidentale n’embrasse pas, comme étendue, même la cinquième partie de l’Europe entière (environ 1,800,000 kilomètres carrés sur 10 millions), par ses prééminences de toutes sortes, elle fait sentir son ascendant non-seulement sur cette partie du monde, mais sur le monde entier. Elle marche à la tête de la civilisation, pour la conduire vers ses plus hautes destinées , et ce privilège de direction vers l’avenir a de profondes racines dans le passé. La Rome antique inspire encore les siècles modernes de l’esprit de ses lois, du génie de sa langue ; par l’éducation de l’enfance et par sa littérature elle pénètre les âmes, dans toutes les classes aisées, même à leur insu. Par la papauté, par l’organisation de l’Eglise catholique dont elle est le centre, par sa vaste correspondance sur tout le globe, par les conciles qu’elle convoque de loin en loin, la Rome moderne est l’éducatrice religieuse d’une grande partie des peuples , comme la Rome antique reste leur maîtresse profane.
Pour les arts et les lettres , l’Italie et la France fournissent des modèles aux nations. Pour les sciences et l’industrie, pour la politique et le commerce, la France et l’Angleterre se partagent les premiers rangs, non sans s’éclairer bien souvent aux lumières des États voisins : Italie , Espagne, Belgique, Suisse, Hollande. Pour la colonisation, l’Espagne et le Portugal ouvrirent , il y a quelques siècles, la carrière où bientôt les suivirent de près et ne tardèrent pas à les dépasser , la Hollande , l’Angleterre , la France. L’Italie, tournée vers la Méditerranée et l’Orient, brilla dans le commerce du Levant, auquel plusieurs de ses villes durent l’écfat de leurs richesses, source de leur importance politique. De nés jours, l’alliance de la France et de l’Angleterre maintient la paix du monde , et dans les conseils de l’Europe, leur accord fait contre-poids à toutes les tendances contraires. La puissance de ces deux États n’a rien de factice : elle dérive du degré plus avancé de civilisation qu’ils ont atteint , et qui se mesure à l’élévation des sentiments et à la grandeur des vues plus encore qu’à la force matérielle : celle-ci toutefois, née du travail, est un élément
dont il faut tenir grand compte dans l’état des mœurs nationales, encore empreintes de suspicions jalouses et remplies de menaces et de convoitises. Or, pour le nombre des soldats et des marins, le chiffre des budgets, la puissance et la perfection des armements , la richesse qui renouvelle ce que la guerre détruit , pour la fermeté de la tradition et de l’éducation militaires sur terre et sur rner, l’Angleterre et la France unies défient les hostilités, même les rivalités.
A ces avantages la densité de la population en ajoute un nouveau qui les rehausse tous : elle est pour l’ensemble de l’Europe occidentale de 67 habitants par kilomètre carré, chiffre bien supérieur, comme nous le verrons, à celui du reste de l’Europe.
Fruits d’une culture développée depuis vingt siècles , et seulement suspendue par la barbarie du moyen âge, ces titres de l’Europe occidentale qui l’appellent àjouerun grandrôle sur la scène du monde, ont été d’abord des dons de la nature. Nulle autre région n’est aussi favorisée par l’ensemble de ses conditions matérielles. Elle est située au milieu de la zone tempérée, entre le 36° et le 58" de latitude, et du côté le plus réchauffé , ainsi que nous l’avons vu , par les courants tièdes de l’Océan. Là, elle ouvre en plein sur deux mers : sur la Méditerranée qui conduit ses marins et ses marchands vers l’ancien monde tout entier, Afrique, Asie, Europe orientale même par le Pont-Euxin ; et sur l’océan Atlantique qui lui livre des espaces infinis, au delà desquels se dressera un jour l’Amérique. Contournant l'Afrique australe, la même mer porte les navigateurs vers le monde que baigne l’océan Indien et le Pacifique. Enfin la mer du Nord, qui baigne les Pays-Bas, la Belgique et la Grande-Bretagne, et par la Baltique* pénètre dans le monde ancien, Scandinave et slave, ménage à l’Europe occidentale une troisième voie pour les pêches et le commerce.
A portée de ses rivages, des îles sollicitent la navigation, moins nombreuses pourtant qu’en d’autres parages. Autour de la Grande-Bretagne, c’est l’Irlande, plus unie à son sort par l’histoire politique que séparée par les eaux; au nord, le groupe des Hébrides, des Orcades et d#s Shetland,
fragments de l’Ecosse, déchirés et détachés par la violence des flots; au centre, dans la mer d’Irlande, les lies de Man et d’Anglesey ; au sud, les Sorlingues et Wight.
A proximité du littoral des Pays-Bas, les îles qui émergent ne sont que des fragments de la terre ferme à demi noyés dans les eaux : mais au large de la France, les vraies îles reparaissent à l’horizon. Et d’abord, celles que la géographie et l’histoire rattachent à la Normandie (Aurigny, Guernesey, Jersey), quoique la politique les ait données à l’Angleterre. Puis viennent les îles Bretonnes, dont Ouessant et Belle-Ile sont les principales; et sur la côte basse de la Vendée, du Poitou et de la Saintonge, celles de Noirmoutiers, d’Yeu, de Ré, d’Oléron.
Le Portugal ne peut que deviner les Açores placées au delà de son horizon. L’Espagne, moins favorisée du côté de l’Océan, manque tout à fait de la perspective des îles; mais elle en est dédommagée sur la Méditerranée qui a livré à sa marine la grande Baléare, Majorque, la petite Baléare, Minorque. Quant à la France, les eaux profondes du golfe du Lion laissent à peine surnager quelques rochers en face de Marseille et de Toulon; et au détour de la côte vers l’Italie, les îlots de Porquerolles, d’Hyères et de Lerins. Elle aussi ne doit qu’à la politique l’île de Corse que la nature avait donnée à l'Italie, comme la petite île d’Elbe sa voisine, avec les ilôts de l’archipel toscan; comme la triangulaire Sicile, avec le groupe des Lipari dans la mer Tyrrhénienne; comme le groupe de Malte et Gozzo, africain parle paysage, arabe par le fonds primitif de sa population, mais chrétien par la proximité de la Sicile et surtout par le caractère de sa civilisation, depuis plusieurs siècles tour à tour militaire, religieuse ou civile sous le drapeau chrétien.
A calculer le rapport du littoral à l’étendue des terres, nulle autre partie du monde n’offre un rapport insulaire aussi élevé que l’Europe occidentale.
Déjà favorisée par de longs rivages qui sont des quais d’embarquement, .et par diverses îles qui sont les premières escales, la vocation maritime, c’est-à-dire aventureuse et commerciale, des premiers peuples de cette région, a trouvé
le concours le plus propice dans la multitude des abris creusés sur les côtes par la nature. En ceci la Grande- Bretagne a été particulièrement privilégiée, et ce n’est pas une des moindres causes de son esprit d’entreprises lointaines. Partout des échancrures, des dentelures, des enfoncements qui ouvrent la terre aux flots et protègent les navires contre les vents. Sur la côte orientale d’Angleterre la Tamise et le Humber débouchent dans la mer par de larges et profonds estuaires, sièges indiqués pour les places commerciales de Londres et de IIull, entre lesquels s’évide le golfe de Wash. Sur le rivage oriental d’Ecosse, leForlh et la mer ont creusé par leur commune action le golfe d’Edimbourg, qui précède dans la direction du nord les golfes parallèles de Murray et de Dornoch. Du côté opposé la côte est dentée comme une scie, jusqu’au vaste golfe delà Clyde, où (lotte l’Ile d’Arran, et celui de Solway, qui pénètre entre l’Eco6se et l’Angleterre. Sur le rivage occidental de ce dernier pays, la baie de Morecambe baigne Lancastre; la profonde embouchure de la Mercey a suscité Liverpool, port de Manchester. Le golfe d’Harlech et la baie d& Cardigan, la baie de Swansea, la baie de Caermathen et le canal de Bristol, en avant des bouches de la Severn, enserrent le comté de-Galles, offrant leurs voies liquides au lacile transport des richesses que contiennent les monts, les mines, les usines. La base du triangle britannique, depuis Douvres jusqu’au Land’s End (Finistère) , n’est qu’une suite d’ondulations sinueuses et profondes, à la solide membrure de rochers, où se sont adossées Falmouth et Plymouth , Southampton et Porsthmoulh , Brigthon et Newhaven, Folkstone et Douvres, les ports militaires et les places de commerce.
L’Irlande rivalise avec la Grande-Bretagne pour le nombre et l’étendue de ses échancrures, dont les malheurs politiques ont seuls retardé l’heureuse influence. Sur tout son pourtour, ce ne sont que baies, havres, bouches des fleuves qui invitent à la création des ports et à la construction des villes. 11 est des baies, comme celles de Donegal et de Gahvay, qui ont l’importance naturelle de golfes,
sans en avoir encore le rôle maritime. Placée en avant de la Grande-Bretagne vers l’ouest d’où viennent les tempêtes, la verte Erin couvre, comme un bouclier, les ports anglais et écossais de la mer d’Irlande, où les vents violents et les flots soulevés n’arrivent que par les canaux obliques du Nord et de Saint-Georges.
Le littoral occidental du continent, tantôt étalé en plages basses, tantôt mamelonné de dunes ou bordé de falaises, forme une ligne plus entière, et depuis les bouches de l’Ems jusqu’au pied des Pyrénées, la Bretagne seule et la basse Normandie sont découpées en évasements profonds. Là se succèdent du nord au sud la rade de Cherbourg, le golfe de Saint-Malo avec la baie de Caucale et de Saint- Brieuc, la rade de Brest, la baie de Douarnenez, et unemultitude d’autres, creusées entre les jetées naturelles des roches : de ces anfractuosités de leurs rivages estvenue aux Bretons leur vocation maritime de tout temps si énergique. Ailleurs elle a été éveillée par les longues et profondes embouchures des fleuves : la Meuse, l’Escaut, la Seine, la Loire, la Gironde, l’Àdour, ont fait naître ou prospérer les villes de Rotterdam et d’Anvers, de Roôen et du Havre, de Nantes, de Bordeaux, de Bayonne. Amsterdam doit sa puissance au Zuyderzée, un grand golfe que creusa une irruption de l’Océan survenu au xm e siècle. Un repli du rivage a suffi pour la fortune de Dunkerque et de Dieppe.
Au pourtour de la péninsule ibérique les entailles sont nombreuses et sinueuses plutôt que vastes; les ports y sont multipliés plutôt que de premier ordre, un ou deux exceptés.
Au nord, le golfe de Biscaye baigne Fontarabie, Saint- Sébastien, Santander, Gijon. A l’ouest la baie de Betançoa abrite la Corogne, et au sud, la rade de Cadix protège la* prospérité de celte ville. Entre ces cités espagnoles ont grandi Lisbonne et Porto, les deux grandes cités portugaises, grâce aux embouchures du Tage et du Duero.
Le détroit de Gibraltar est la porte de la Méditerranée, dont le bassin occidental, découpé par plusieurs grandes
îles, divisé en deux par l’Italie, offre malgré bien des périls les plus admirables facilités à la navigation. La baie d’Algésiras, la rade de Gibraltar, celle de Malaga, les golfes de Carthagène , la baie d’Alicante , le golfe de Valence, la rade de Mahon , indiquent les ressources que le littoral méditerranéen a préparées au commerce maritime et à la navigation de l’Espagne. L’art a eu plus à faire à Barcelone pour en faire le premier port de la péninsule.
De son côté la France méditerranéenne a été dotée par la nature du port de Marseille , la seule cité européenne qui rivalise d’antiquité avec Rome, et du port de Toulon, l’un des plus solides boulevards de la France.
Quant à l’Italie , les longues sinuosités de ses côtes se développent entre trois mers secondaires (la Tyrrhénienne, l’Ionienne et l’Adriatique) : baignée à ses deux extrémités par les deux golfes de Gènes et de Tarente, elle est découpée sur tout son pourtour par une multitude de petits golfes ou de baies (Gaëte, Naples, Salerne , Policastro, Squillace, Manfredonia, Venise). Une telle configuration la prédestinait à la gloire maritime et à la puissance commerciale qui consacrent les noms à jamais célèbres de Gênes, de Livourne , de Naples , de Venise. Rome même y put participer par le cours du Tibre, Florence et I’ise par celui de l’Arno , Messine par sa position sur le détroit qui sépare la Sicile de l’Italie. Colonies phéniciennes ou helléniques , la plupart des villes italiques débutaient par la pèche, le cabotage et le commerce maritime.
Les éléments de ce trafic étaient fournis aux riverains des mers occidentales, comme ils le sont aujourd’hui, par les produits de l'intérieur des pays, produits rares ou communs, naturels ou fabriqués, que fournissaient les entrailles du sol, ou la surface de la terre , et qu’élaborait la main industrieuse des hommes. A la suite d’une longue exploitation , l’or et l’argent y sont devenus rares ; mais l’Europe occidentale n’a cessé de fournir au commerce ses métaux utiles (cuivre, étain, plomb, fer), ses charbons minéraux, ses bois, ses céréales, ses vins, ses bestiaux, ses laines, ses cuirs, ses lins, ses toiles, ses huiles, presque
tous les éléments essentiels de l’existence. Les contrastes, si favorables à l’échange , lui ont été prodigués , comme tant d’autres avantages. Contrastes des sols : toute la série des terrains , depuis le granit igné jusqu’aux alluvions contemporaines, se trouve sur ses territoires, avec les roches des matières volcaniques et d’épanchement, témoins des grands cataclysmes géologiques. — Contrastes des climats : vingt degrés de latitude (cinq cents lieues) séparent l’extrémité de l’Espagne et de lTlalie de l’extrémité de l’Ecosse , et la distance est à peu près pareille en longitude ; ce qui rapproche , en une surface de médiocre étendue, les températures très-opposées du nord et du sud, les climats maritimes et les climats continentaux. L’inégalité du relief y ajoute ses influences. Du niveau de la mer, qui se prolonge , avec une faible élévation , sur les plaines intérieures de la France, de la Belgique, de la Hollande, l’échelle des hauteurs se relève progressivement en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, en France, en Espagne , en Italie , en Suisse , par des gradins étagés de 500 mètres à 4,000 et plus : autant de stations diverses pour les animaux et les végétaux, où chacun trouve, pour sa nutrition et sa reproduction, la chaleur, l’exposition, le milieu général qui lui est propice , et offre au courant des échanges les qualités qui lui sont propres.
Ces variétés sont cependant ramenées à l’unité , et ces contrastes à l’accord, non-seulement par la ceinture de la mer, qui est le lien commun de toutes les populations, mais encore , et non moins efficacement , par les fleuves qui coulent du sommet des monts à la mer , en traversant de vastes territoires : les riverains ne peuvent en utiliser les eaux pour la navigation ou l’irrigation, sans entrer en arrangements amiables. Sauf pour les Iles-Britanniques qui forment un petit monde à part, cette loi de sociabilité, fondée sur la nature , s’observe dans toute l’Europe occidentale , aussi bien que dans les principales contrées de la terre. Le Rhin, qui sert de limite entre le centre et l’occident de l’Europe , prend naissance dans les glaciers du Saint-Gothard , et son premier cours serpente à tra-
vers les vallées et les lacs de la Suisse ; puis le noble fleuve baigne les frontières ou les provinces de la France et de l’Allemagne (Bade , Bavière , Hesse, Prusse), d’où il entre dans les Pays-Bas pour se jeter dans la mer : il unit au moins quatre nationalités. Descendu des mêmes cimes, le Rhône arrose la Suisse et la France. L’Escaut appartient à la F rance, à la Belgique et à la Hollande. La Garonne, toute française, a cependant ses sources en Espagne. Le Minho, le Duero, le Tage , la Guadiana partagent leurs eaux entre l’Espagne et le Portugal. Le Pô italique est suisse par l’origine alpestre de ses principaux affluents. Les fleuves, dont on voudrait faire quelquefois des instruments de séparation et des prétextes de guerre, concourent au contraire au concert des relations internationales , comme ils ont aidé à la formation même des nationalités , en réunissant sous la même loi tous les riverains des courants d’un médiocre développement.
Par l’heureux assemblage de tous ces éléments d’harmonie politique et économique , qui dominent les éléments de discorde dus à la différence des races, des langues et des religions, les nations de l’Europe occidentale composent un groupe solidaire, qui peut se lier par une intime fédération , et s’imposer au respect du reste de l’Europe et du monde. Constituant les deux pôles de ce système politique, la France et l’Angleterre, à la fois opposées et unies, sont en mesure de se rattacher intimement la Belgique et la Hollande au nord; le Portugal, l’Espagne et l’Italie au sud : quant à la Suisse , elle reste amie de tous dans sa fière liberté, un versant tourné vers la France , un autre vers l’Italie , un troisième vers l’Allemagne, comme il convient à un pays neutre.
Il nous reste à esquisser de plus près le caractère et la physionomie de chacun de ces Etats.
LA FRANCE
La nation française s’est formée, durant un cours de quatorze à quinze siècles, par l’agrégation en un seul corps de société des communes et des provinces comprises entre l’Océan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes, le Rhin, et une ligne brisée, tracée obliquement et arbitrairement, du Rhin à l’Océan. Ce long et difficile travail d’unité embrassait des éléments bien disparates sous le rapport des races, des langues et des mœurs. Les primitifs habitants, Ibères dans le sud- ouest, Ligures dans le sud-est, avaient été, dès une haute antiquité , refoulés de la presque totalité du pays par les Celtes, ceux-ci divisés en deux rameaux, les Gaulois et les Kymris, et partagés en un grand nombre de tribus qui étaient devenues le fonds même de la population. En même temps, les Phéniciens, plus tard les Grecs, avaient établi des comptoirs sur la côte de la Méditerranée; et les Phocéens d’Ionie avaient fondé Marseille. La conquête de Jules-César (58 à 50 ans avant Jésus-Christ) modifia profondément la situation des peuples de la Gaule : à leur indépendance fédérale succéda la domination romaine pendant plus de quatre siècles. Quand l’empire d’Occident déclina par sa propre langueur autant que par les attaques extérieures, des peuplades germaniques envahirent la Gaule au nord et à l’est, sous le nom commun de Barbares que leur donnaient les civilisés romains : on distinguait parmi eux les Franks saliens et ripuaires, les Alémans, les Burgondes, les Wisigoths, les. Saxons. Après des luttes intestines, les chefs franks, s’étant trouvés les plus forts, consolidèrent leur autorité, et', de leur nom la Gaule s’appela désormais la France. Ils fondèrent la dynastie des Mérovingiens qui dura du vi® au vm e siècle. C’est à ces époques reculées, où les Franks se mêlent aux Gaulois, imposant aux vaincus la domination, mais acceptant la religion, la loi, les mœurs des Gallo-Romains, que remontent les origines de la nation française dans tous ses éléments constituants.
Cependant à cette masse primitive quelques alluvions s’ajoutèrent. Au vu® et au vin 0 siècle vinrent les Arabes, refoulés par Charles Martel jusqu’aux Pyrénées, où le Roussillon conserve dans son système d'irrigation les traces de leur séjour; et au neuvième, les Northmans, de race Scandinave, qui, après avoir ravagé la Gaule pendant plus d’un siècle, s’établirent enfin dans la Neustrie que Charles le Simple céda à leur chef Rollon : de leur nom la province devint la Normandie.
L’unité de la nation gallo-romaine, entamée par les invasions barbares, fut morcelée par des partages du territoire entre les enfants des rois mérovingiens, qui se taillèrent des royaumes au nord, à l’est, au sud, au centre. La puissante main de Charlemagne restaura l’unité francogauloise, mais en compromit la solidité, en en faisant une simple annexe de l’empire d’Occident. Sous ses faibles successeurs, les Carlovingiens, la dislocation recommença et tomba dans le morcellement extrême de la féodalité, qui rendait chaque seigneur souverain sur ses domaines, sous la foi d’un hommage des vassaux. Une nouvelle et définitive recomposition de l’unité nationale fut l’œuvre de la troisième dynastie, les Capétiens, divisés en plusieurs branches (Capétiens directs, Valois-Orléans, Valois-Angoulêine, Bourbons), qui s’y consacra pendant une période de huit cents ans, et y réussit en s’appuyant sur le peuple; mais elle exagéra son œuvre jusqu’à la monarchie absolue, contre laquelle fut dirigée la révolution de 1789, dont les principes ont présidé depuis lors à notre organisation politique et sociale.
Dans sa constitution politique actuelle, qui est le legs de quatre-vingts ans de révolutions et de progrès, succédant à trois dynasties et à quatorze siècles de monarchie, la France est un empire constitutionnel, dont le gouvernement est confié à trois pouvoirs, un empereur, un corps législatif élu par le suffrage universel et un sénat nommé par l’empereur. Son territoire comprend 54 millions d’hectares et une population de 38 millions d’àines, soit 70 habitants par kilomètre carré. Son budget dépasse 2 mil-
liards. Ses forces économiques, bases de sa force militaire, sa constatent dans certains services publics, dans sa production agricole, industrielle et commerciale, dans sa colonisation L
À la tête des services qui mesurent la civilisation, se place l’instruction publique. En France renseignement supérieur, sous la haute direction de l'Université, brille d’un éclat qui resplendit au loin. Les étrangers, comme les nationaux, se pressent au pied des chaires de ses professeurs au Collège de France, dans ses facultés des lettres et des sciences, dans les écoles spéciales, entre lesquelles l’École polytechnique et l’École normale supérieure jouissent d’une grande célébrité. Ses académies sont l’objet de l’ambition des écrivains et des savants, au dedans et au dehors du royaume, par les titres qu’elles confèrent et les prix qu’elles décernent. Son Jardin des plantes, son Observatoire, ses collections scientifiques et industrielles, ses musées, ses bibliothèques, ses théâtres attestent un degré fort avancé de culture intellectuelle et concourent aux progrès de l’esprit humain. — L’instruction moyenne ou professionnelle laisse plus à désirer, et ce n’est que, dans ces dernières années, qu’elle est devenue, au degré qui convient, l’objet de la sollicitude administrative et particulière. Les écoles d’agriculture , forestières et vétérinaires, depuis longtemps établies, se sont complétées par des fermes-écoles, des sociétés d’agriculture, des comices; par des congrès et des • concours agricoles qui ont répandu au sein de la bourgeoisie des villes et des campagnes d’utiles notions d’économie rurale. Des écoles de commerce et de diverses branches de l’industrie, où domine tantôt la théorie, tantôt la pratique, se sont multipliées dans les centres de population , suivant les besoins locaux. — L’instruction populaire a reçu aussi une vigoureuse impulsion par la multiplication des écoles de garçons et de filles ; des bibliothèques populaires, des ligues de l’enseignement ont ajouté leur action privée â
1 Pour le détail de la France, voir notre volume intitulé Notre Pays (Hachette).
l’action des communes et de l’État. En peu d’années, la proportion des personnes complètement illettrées a sensiblement diminué ; mais elle est encore de 30 pour 100 au moins pour les garçons, de 50 pour 100 pour les filles, et c’est à faire disparaître ce stigmate d'ignorance que doivent s’appliquer toutes les bonnes volontés. A ce résultat concourent activement les conférences et les cours , devenus populaires, qui s’appliquent à toutes les sortes de connaissances, s’adaptent à tous les degrés d’instruction , répondent à tous les besoins.
La production agricole est évaluée par la statistique officielle auchiflre de 16 milliards; mais à raison des déductions à faire pour les doubles emplois (semences, pailles, fourrages, et grains consommés par les bestiaux) , elle doit être fortement réduite, probablement à 10 ou H milliards, dont 4 pour le revenu du bétail (bœufs, moutons, chèvres, porcs, basse-cour), et le reste pour les autres sources de revenus, dont les principaux sont : le blé froment et le vin. Le blé couvre 7 millions d’hectares, qui rendent (à 14 hectolitres par hectare) 100 millions d’hectolitres, réduits à 85 parla déduction des semences, et représentent, au prix moyen de 20 francs, une valeur totale de 1,700 millions de francs. Les autres céréales couvrent une surface au moins égale avec une valeur bien moindre. La vigne occupe 2 millions et demi d’hectares, rendant 65 à 70 millions d’hectolitres de vin, d’une valeur vénale de 1 milliard et demi de francs, au prix moyen de 23 francs l’hectolitre. Après ces trois principales branches de revenu, bétail, céréales, vin, tout le reste vient à grande distance : la betterave, la pomme de terre, le colza, le chanvre, le lin, la soie, la garance, le houblon, le tabac, les huiles, les fruits , les légumes. Mais cette multiplicité, qui est un des caractères imposés à l’agriculture française par les variétés de son sol et de son climat, devient une force économique si l’on sait en tirer le meilleur parti, ou un danger si l’on cède à la fantaisie plutôt qu’au calcul. — Complément et abri du sol agricole, le sol forestier couvre 6 millions d’hectares. L’ensemble de tous les terrains productifs réunis laisse en dehors, comme incultes et stériles,
•environ 8 millions d’hectares, plus que la septième partie du sol national, ce qui est une proportion élevée et susceptible de réduction.
Plus incertaine encore est la statistique de la production industrielle de la France : le chiffre de 12 milliards est adopté comme approximatif et se décompose ainsi 1 :
Industries d’origine minérale 1,350
— végétale 4,100
— animale 2,745
— mixte 3.923
Total 12,118
Les mines, qui tiennent un haut rang parmi ces éléments de travail et de revenu, sont exploitées dans 1,220 concessions , embrassant dans leur ensemble une superficie de 10,408 kilomètres carrés, où la houille et le fer dominent. Sous la main habile des ouvriers et le goût des patrons , beaucoup de produits industriels revêtent un cachet artistique qui en rehausse la valeur, et qui est une des supériorités du génie national.
Quant au commerce extérieur de la France, il atteint le niveau de 8 milliards de francs au commerce général et O milliards au commerce spécial, mouvement qui se partage à peu prèsentrelesexportations et les importations, et qui est servi par un réseau déjà fort avancé de routes, de canaux, de chemins de fer , de télégraphes. La navigation marchande transporte 10 millions de tonneaux, sur lesquels il est fâcheux d’avoir à reconnaître que la marine française n’entre que pour deux cinquièmes. C’est avec l’Angleterre, l’Italie et l’Algérie que la France entretient le plus de relations maritimes.
La production intellectuelle échappe à toute appréciation, . et l’on peut à peine l’entrevoir, par l’essor que prend d’année en année la presse périodique et non périodique. Cette source
* Notre Pays, par Jules Duval, p. 253.
s’alimente, non-seulement de la fécondité toujours renaissante des esprits contemporains, mais de toute la richesse accumulée par les générations antérieures, et où puisent, sans la tarir, les éditeurs et les écrivains. Dans ce fond commun, la France compte, pour toutes les directions du travail, des représentants éminents, dont plusieurs figurent parmi les plus beaux génies de l’humanité : leurs œuvres, sans cesse remises en lumière, à des prix très-modérés, sont un patrimoine dont chaque nation doit tenir à honneur de constater la suprême valeur. La part encore vivante de la France ne remonte guère au delà du xvi e siècle : on con-' suite parfois les théologiens, les jurisconsultes, les littérateurs des âges précédents; on ne les réimprime guère. Mais dès lexvi c siècle parurent Rabelais, qui irrite encore, comme un sphinx, notre curiosité, et Montaigne, qui ne lasse pas notre admiration. Au xvn c siècle, les règnes de Louis XIII et de Louis XIV se présentent à la postérité, entourés des œuvres immortelles des auteurs classiques : Descartes et Pascal, pour la philosophie; Bossuet et Bourdaloue, pour l’éloquence sacrée ; Corneille et Racine, pour la tragédie ; Molière, "pour la comédie ; La Fontaine, Boileau, La Bruyère, La Rochefoucault, Sévigné, Fénelon, Massillon, en divers genres, sont encore nos maîtres dans la jeunesse et les amis de toute existence lettrée. Au xvin' siècle brillent d’un éclat aussi vif les noms de Montesquieu et de Buffon, de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau. Des chefs-d’œuvre de la littérature, qui ont éclairé ou récréé le monde entier, la science et l’art ont rapproché leurs découvertes et leurs travaux, depuis Fermât jusqu’à Lavoisier, depuis Poussin et Le Sueur jusqu’à David et Ingres. Et parmi les contemporains qui ont honoré par leur propre génie le génie de la France, citons, pour ne parler que des morts, les plus illustres parmi les écrivains, M“ e de Staël, Chateaubriand. Lamartine, Béranger, Augustin Thierry, Lamennais, Cousin, Villemain, Sainte-Beuve; parmi les savants, Laplace, Cuvier, Geoffroy-Saint-IIilaire, Arago.Les uns et les autres se survivent à eux-mêmes dans les monuments de leur pensée, et président à la production intellectuelle de leur
époque, digues de porter bannière de leur patrie dans le solennel aréopage des nations.
Un peuple rayonne dans le monde par ses colonies , non moins que par les lettres, les sciences et les arts. Ce mérite ne manque pas à la France, quoiqu’elle n’y ait pas la primauté comme en d’autres carrières. Sur le bord méridional de la Méditerranée, elle possède l’Algérie, dont le laborieux enfantement prépare un puissant avenir. Le long de la côte occidentale d’Afrique, elle a fondé de longue date la colonie du Sénégal, qui grandit d’année en année en influence, en activité commerciale et en étendue. A portée des rivages américains, elle conserve la Martinique et la Guadeloupe ; au voisinage de Terre-Neuve, Saint Pierre et Miquelon, utile station de pêche ; sur le continent même, la Guyane. L’océan Indien entoure sa colonie de la Réunion et baigne Pondichéry, un débris de son ancien emp re des Indes. Plus loin, elle a planté son drapeau sur la Cochinchine la Nouvelle-Calédonie, Taïli, les Marquises, en vue du prochain avenir qui, à la suite du percement des isthmes, rapprochera ces lointains parages des centres de l’activité européenne. Tout en se félicitant de ces acquisitions anciennes ou récentes, qui ajoutent à son empire cinq à six millions d’àmes, elle ne peut contenir ses regrets en pensant aux brillants fleurons que le malheur des temps a détachés de sa couronne coloniale : le Canada, la Louisiane, Saint-Domingue, l’île de France, l’Inde, Madagascar. Ce regret se ravive au spectacle de la grandeur métropolitaine de l’Angleterre, qui a hérité de presque toutes ces dépouilles.
Entre les métropoles et les colonies, entre un pays et les pays étrangers, les grandes villes sont les principaux foyers de relations maritimes et commerciales : elles partagent avec les grands hommes l’honneur de représenter les nations, par leur double privilège de longue durée et de rapports lointains. Ce noble attribut appartient particulièrement à Paris, la capitale de la France. Simple station de pêcheurs à sa première apparition dans l’histoire ; puis successivement, dans le cours des siècles, séjour des empereurs romains pour surveiller et repousser les barbares; siège des
BOIRE ELAXÈTE. ||
royautés mérovingienne et capétienne, avec leur cortégede pouvoirs politiques et religieux; centre d’universités florissantes, d’industries prospères, d’arts raffinés, de luxe élégant; cité municipale, tière et forte de sa riche bourgeoisie et de ses monuments; rendez-vous des oisifs, des riches, des curieux du monde ; théâtre des études comme des plaisirs, Paris présente dans sa vaste enceinte de 7,800 hectares, peuplée de deux millions d’habitants, en y comprenant les étrangers, le plus complet symbole de tous les éléments historiques et économiques, sacrés et profanes de la société française, à l’exception de l’agriculture, qui, par sa nature même, ne peut y trouver son expression.
Sur la surface de la France sont distribuées les autres grandes villes de l’empire : au pourtour, celles qui défendent ses frontières, Lille (154,000 âmes) , Strasbourg (84,000), Toulon (77,000), Brest (79,000) ; et celles où prévaut le soin du commerce maritime, appuyé sur les industries qui l alimentent : Rouen (100,054 âmes), le Havre (74,555), Nantes (111,556), Bordeaux (194,555), Marseille (355,524). A l’intérieur, il n’est que deux grandes villes qui dépassent le chiffre de 100,000 habitants : Lyon, qui en a 323,000, puissant foyer d’industrie et de commerce; Toulouse, qui en a 120,000, au centre d’un vaste territoire agricole que traverse le canal du Languedoc, se continuant par la Garonne. Saint-Etienne doit surtout à l’extraction de la houille son rapide accroissement qui, en un siècle, l’a porté de 6,000 habitants à 96,000. Sauf les deux dernières villes, dont l’aire d’activité est à l’intérieur, toutes les autres,, parmi celles de premier ordre , sont les nœuds d’attache du commerce français avec nos possessions coloniales et les pays étrangers. Ce caractère s’étend, dans quelque mesure, à une trentaine de villes, dont la population dépasse trente mille âmes , et même à quelques autres, dont l’importance est plus grande que ne le ferait supposer le nombre de leurs habitants.
Toutes ces villes ont eu à leur service, pour naître et grandir, les dons d’un sol fertile et varié et ceux d’un climat généralement tempéré , bien qu’il n’ignore ni les
violentes chaleurs ni les rigoureux frimas. Pour complément de fortune propice, elles ont pu disposer d’un admirable réseau hydrographique qui, rattaché par ses sources aux lianes élevés des Cévennes et des Vosges, des Alpes et des Pyrénées, se ramifie à travers le territoire et se réunit dans cinq grands fleuves : le Rhin sur la frontière ou au voisinage ; la Seine, la Loire, la Garonne , le Rhône au cœur du pays. Ces fleuves, auxquels on peut joindre l’Escaut et la Meuse, qui n’ont en France que leur cours supérieur, ont tracé les vallées qui ont été les centres de formation de la nationalité française. En reliant les vallées fluviales et les provinces de l’empire, les routes et les canaux ont scellé l’unité économique de la France, élaborée en même temps par l’administration politique.
Cette unité dispose d’un budget de 2 milliards, qu’il faut grossir de G à 700 millions pour les dépenses municipales; puissance énorme, qui se manifeste , entre autres applications, dans le développement des travaux publics. A la fin de 1869, la France possédait 16,900 kilomètres de chemins de fer exploités, répartis en six grandes compagnies et un certain nombre de moyennes et petites, sans compter 1,500 kilomètres environ de chemins de fer locaux. A la même époque, la longueur totale des routes impériales était de 38,000 kilomètres, répartis en 233 ; voies, celle des roules départementales, de 48,000 kilomètres. Le réseau de la navigation intérieure embrassait 12,330 kilomètres (rivières navigables, 7,300 kil. ; canaux de l’Etat, 4,005 kil.; canaux concédés, 1,025 kil.), dont plus de 11,000 kilomètres pouvaient être parcourus sans solution de continuité.
Autant de liens matériels qui resserrent l’unité morale et sociale, sans nuire à la variété.