L’ESPAGNE — LE PORTUGAL
Les Pyrénées, l’Océan et la Méditerranée circonscriven la péninsule ibérique en un bloc si homogène qu’il semble n’y avoir place que pour un Etat : cependant la persistance du Portugal à poursuivre séparément sa destinée politique remonte si haut et persévère avec tant de vivacité, qu’il est difficile de n’y pas voir un fait naturel, dérivant soit de la différence des origines et des caractères, soit de la barrière montagneuse qui ne laisse communiquer les deux pays que par d’étroits défilés. Les mêmes influences, un peu moins fortement tranchées, ont suffi pour prolonger pendant des siècles l’autonomie des provinces espagnoles constituées en royaumes, et leurs longues résistances à l’unité monar-
chique et administrative se réveillent au lendeu ain de toute nouvelle révolution.
Les habitants les plus anciens de I’Espagne furent les Ibères, fond primitif et essentiel de la nation, auxquels se mêlèrent en commerçants, en colons, en conquérants, les Phéniciens, les Grecs, les Celtes, les Carthaginois, enfin les Romains, qui dominèrent dans la péninsule pendant cinq siècles, comme en Gaule, et en transformèrent la langue, les institutions et les mœurs. L’invasion barbare y amena les Suèves, les Vandales, les Wisigolhs, qui se rendirent les maîtres de toute la contrée. Au vm* siècle, des chefs arabes, suivis de guerriers berbères, s’emparèrent de presque toute l’Espagne et y dominèrent pendant six cents ans, non sans éclat. Successivement refoulés, ils perdirenten 1492, l’année même de la découverte de l’Amérique, le royaume de Grenade, resté leur dernier boulevard, et furent rejetés vers la mer et l’Afrique ; en 1610, leurs derniers représentants, nommés les Morisques, furent chassés en masse. Tous ces éléments ethniques si divers ne se sont fondus qu’imparfaitement et à la longue en un corps encore hétérogène, qui est le peuple espagnol : le type ibère primitif s'est conservé pur dans les Basques, qui habitent les provinces basques et la Navarre, et forment un vingtième de la population. Dans le midi, le type arabe se devine encore sous les traits et le costume des Andalous; il a laissé de nombreux vestiges dans la langue. Le travail d’unification fut commencé par Ferdinand et Isabelle, les vainqueurs des Maures, les protecteurs de Christophe Colomb partant pour le Nouveau-Monde. L’Aragon et la Castille, dont ils unissaient les couronnes dans leur personne, furent les foyers de cette agrégation. Démesurément agrandie, l’Espagne de Charies-Quint et de Philippe II déborda au xvi e siècle sur l’Europe, et menaça l’indépendance de tous les autres Etats ; mais elle fut arrêtée par Henri IV, Richelieu et Louis XIV, de concert avec l’Angleterre et l’Allemagne, et ramenée à peu près à ses frontières naturelles par le traité d’Utrecht (1713). Le trône que ce traité assura à la maison de Bourbon s’est maintenu dans ses mains (sauf l’épisode de l’invasion fran-
çaise [1808-1813) jusqu’à l’année 1808, où la reine Isabelle, dépossédée, a été remplacée par une régence soumise aune constitution libérale, en attendant une royauté nouvelle ou la république.
Dans ses limites actuelles l’Espagne a une étendue de ■195,000 kilomètres carrés, avec 15 millions d’habitants ; les Baléares, qui en dépendent naturellement, les Canaries, qui en sont une annexe plus lointaine, y ajoutent 12.000 kilomètres carrés et 500,000 habitants. Avec de telles forces en territoire et en hommes, un budget de 5 à 600 millions de francs n'a rien d’exorbitant : cependant on ne peut l’obtenir et chaque année se solde en un déficit qui accroît une dette déjà énorme.
Malgré les milliards que lui ont versés les mines coloniales du Nouveau-Monde, la richesse de l’Espagne a décliné, parce que le labeur et la science, l’esprit de recherches et de progrès ont été engourdis, aussi bien par ces trop abondants et faciles trésors, que par l’esprit intolérant du gouvernement politique et religieux qui a chassé les Maures et les Juifs, refoulé les protestants et les étrangers, s’appliquant à comprimer par la terreur et les supplices l’essor libre des intelligences. La concurrence lui manquant à l’intérieur, dans les idées et dans le travail, le pays est tombé dans la langueur, suivie de réactions révolutionnaires ; il a cessé de peser dans la balance des volontés de l’Europe.
Près d’un tiers de son territoire est inculte ; le reste se partage entre les blés, les vins, les huiles, les fruits, les prés, les bois. L’industrie des mines et celle des étoffes, pour laquelle les troupeaux de moutons du pays fournissent la laine, ont seules de l’importance. Le commerce n’atteint pas 900 millions. L’irrigation et les transports auraient à leur service un grand nombre de fleuves, s’ils étaient appropriés à ces usages par des travaux convenables : l’Ebre, le Duero, le Tage, la Guadiana, le Guadalquivir, la Ségura. Ces travaux sont rendus difficiles, il faut le reconnaître, par l’élévation des plateaux intérieurs et l’escarpement des versants. Pour celte double fonction, les canaux, bornés à 91 kilomètres, ne les remplacent pas. De plus sérieux efforts
NOTRE PLANÈTE. lï
se sont portés depuis quelques années sur l’instruction publique et surtout primaire, sans que les résultats soient encore très-sensibles.
Presque exilée des campagnes, où manquent les capitaux et la sécurité, la population s’agglomère dans les villes, sans que l’industrie y prenne un grand essor. Outre la capitale, Madrid, peuplée de 298,000 habitants, les principales cités sont : Barcelone (189,000); Séville (118.000); Valence (107,000) ; Malaga (94,000) ; Murcie (97,000) ; Cadix (7 1 .000) ; Saragosse (67,000) ; Grenade (67,000) ; Xérès (50,000) ; Cordoue (40,000). De ces villes on peut rapprocher un assez grandnombre de ports de moyenne importance qu’alimentent la pêche, le cabotage, la navigation au long cours : Irun, Saint-Sébastien, Santander, Gijon, Vigo, La Corogne. Alméria, Carthagène, Alicante, Tarragone, Rosas, Palma (en Mayorque), Mahon (en Minorque), et quelques cités de l’intérieur, dont l’importance actuelle ne répond pas à la célébrité : Pampelune, Bilbao, Léon, Salamanque, Valladolid, Tolède, Burgos, Ségovie. — Gibraltar appartient à l’Angleterre.
De ses colonies, sur lesquelles, au temps de Charles- Quint, le soleil ne se couchait jamais, l’Espagne n’a conservé que les deux grandes îles de Cuba et de Porto-Rico, qui sont, en ce moment, bien près de s’émanciper de leur métropole, comme ont fait toutes les provinces de la terre ferme; et le double archipel des Philippines et des Mariannes , en Océanie ; plus quelques îlots dans le golfe de Guinée (Fernando-Po, Corisco, Annobon) et les présides sur la côte du Maroc (Ceuta, Melilla, Penon-de-Velez, Alhucemas) : en tout 5 à 6 millions de sujets coloniaux. — Les Canaries sont considérées comme provinces.
L’histoire littéraire de l’Espagne brille de quelques grands noms : le roi astronome Alphonse le Savant, le romancier moraliste Cervantes , les écrivains dramatiques Lope de Véga et Calderon, les historiens Mariana, Solis, Herrera.
C'est dans un repli de la chaîne des Pyrénées que la république d’Andorre abrite ses vieilles institutions, sous la double protection de l’Empereur des Français et de l’é-
vêque d’Urgel, et sous l’égide d’une constitution qui lui a été donnée par Charlemagne (790) et Louis le Débonnaire; elle confie l’administration à un syndic, assisté de vingtquatre membres. La superficie du territoire est de 495 kilomètres carrés; sa population, de 8,000 âmes.
Le Portugal , la Lusitanie des anciens , occupe à l’ouest de l’Espagne une zone longue de cent trente lieues, large de cinquante, couvrant 93,000 kilomètres carrés, et 97,000 et demi avec les îles Açores et Madère. Sa population est de 4,350,000 habitants, dont 363,000 pour les îles. Elle se compose d'un fond ibère uni à un courant celtique (celtibérien), et entremêlé, comme en Espagne, de Romains, d’Arabes, de Germains. Successivement comté dépendant du royaume de Léon , fief de la maison de Bourgogne, royauté indépendante, annexé à l’Espagne par Philippe II (1580), affranchi par la maison de Bragance (1640), dont les descendants régnent encore, le Portugal a vaillamment conquis son autonomie par des efforts séculaires, et l’a justifiée par un grand essor donné à la navigation et à la colonisation. Aussi son étendue est -elle loin de répondre à son rôle historique. Sa constitution, très-libérale, confie le gouvernement à un roi (ou à une reine) assisté de deux chambres.
L’agriculture, trop négligée, se partage entre les céréales, les vins, les huiles, les fruits. L’industrie y est moins avancée encore et presque toute aux mains des étrangers. Le commerce s’élève cependant à 300 millions. Le mouvement de la navigation représente 2,600,000 tonneaux, dont 30 pour 100, sous le pavillon portugais. Peu de chemins, point de canaux; ses fleuves, le Tage, le Duero, le Minho, sont négligés. L’ économie matérielle se reflète dans l’économie morale : naguère le gouvernement portugais avouait qu’un enfant seulement sur 7 recevait l’instruction élémentaire. L’instruction supérieure se donne dans l’université de Coïmbre. Les deux plus grands noms littéraires du Portugal sont le poète Camoëns et l’historien Barros.
Le Portugal possède peu de grandes villes . après Lis-
ISO
bonne, sa capitale, peuplée de 275,000 habitants, il n’y a à nommer que Porto , centre d’un grand commerce de vins, qui en a 100,000, et Coïmbre (15,000), la cité scientifique : tout le reste constitue de petites villes ou de grandes bourgades.
De son empire colonial, dont le Brésil était autrefois la plus riche province, il lui reste, outre les Açores et Madère, regardées comme provinces portugaises : en Afrique, l’archipel du Cap-Vert et quelques comptoirs à terre; en Sénégambie, quelques îlots dans le golfe de Guinée (San-Thomé et le Prince) avec l’établissement d’Ajuda , les vastes possessions d’Angola, de Benguela, de Mozambique; en Asie, quelques positions dans l’Inde (Goa, Diu , Damao) et en Chine (Macao) ; enfin un quartier de Pile malaise de Timor : en tout, 3 millions et demi de sujets coloniaux. Ces colonies forment six provinces extérieures de la métropole.