LA SUISSE
La Suisse appartient à l’Europe occidentale par ses principaux bassins fluviaux, compris à l'ouest de la ligne tirée du nord de la Hollande au fond de l’Adriatique L Elle lui appartient encore par les races et les traditions, par ses institutions démocratiques et son esprit industrieux; mais elle est une transition avec l’Allemagne par la majorité de la population, qui parle un dialecte allemand et se reconnaît de race allemande, ainsi que par le bassin du Danube.
(1) Voir plus haut, page 144.
Elle comprend 22 cantons (dont deux sont eux-mémes dédoublés), qui composent une république fédérative, couvrant une superficie de 41,418 kilomètres carrés, peuplée de 2,510,494 habitants. La population se décompose en quatre groupes, de proportions très-inégales, qui se reconnaissent «à la différence des langues : 1° le groupe allemand est distribué dans les cantons du nord et du centre (Bàle, Argovie, Zurich, Schalfouse, Thurgovie, Appenzell, Saint- Gall, Glaris, Uri, Schwilz, Unterwald, Zug, Lucerne, Soleure, Fribourg(partie), Berne îpartie), Valais (haut), Grisons (partie); 2° le groupe français habite les cantons de Genève, Neufchàtel, Vaud, Fribourg (partie), Berne (Jura bernois), Valais (bas); 3° le groupe italien habite le canton duTessin et la partie attenante du canton des Grisons; 4° enfin, le groupe roman, qui parle un latin corrompu, divisé en deux dialectes (le ladin et le romanche ou rhète), occupe la majeure partie du canton des Grisons.
La différence des races et des langues se complique de celle des religions qui ne s’y adapte pas : tels cantons suisses sont catholiques, tels autres protestants, et il en est qui sont mixtes. C’est une cause sérieuse de désunion, et parfois elle éclate en conflits, comme lors du Sonderbund de 1847 : néanmoins ces discordes intérieures sont rares, et la Suisse présente depuis six siècles le vivant et vaillant exemple d’un nationalité qui persiste , grandit et s’enrichit, qui s’administre paisiblement et se gouverne régulièrement, en dehors de l’unité de race , de langues et de religion, dont on se plaît à faire la seule base légitime des nation-. Elle puise le principe de son unité dans la communauté des sentiments, nés de son histoire, et dans la solidarité des intérêts, nés de sa position.
Conquise avec la Gaule par les Romains, l'Helvétie fut envahie au v« siècle par les Alémans, les Burgondes et les Franks : ces derniers en restèrent les maîtres jusqu’à la chute de l’empire de Charlemagne. Du vin* au xiv e siècle, ses territoires passèrent par toutes les vicissitudes de ces temps: provinces de la Bourgogne transjurane, dépendances de l’empire d’Allemagne, fiefs épiscopaux et seigneuriaux,
villes à peu près indépendantes. En 1308, les cantons d’Uri, d’Unterwald et de Schwitz se soulevèrent contre l’empereur et formèrent le noyau de la confédération à laquelle ce dernier canton donna son nom. Au bout de deux siècles, elle comptait treize cantons ; elle était reconnue par l’Europe, lors du traité de Westphalie en 1648. Dans les siècles suivants des annexions successives, des combats au dedans et au dehors, des attaques repoussées ou subies , l’invasion, le protectorat, la médiation de la France, préparèrent la constitution présente de la république suisse, qui fut fixée, dans ses traits essentiels, par les traités de 1814 et de 1815. Depuis lors, la séparation de Bâle en deux cantons (1835), le soulèvement du canton de Neufchâlel (1857) contre le roi de Prusse son suzerain, les règlements de frontière avec la France, après la rentrée de la Savoie dans les limites françaises à la suite de la guerre d’Italie (1860), ont été les principaux incidents de l’organisation constitutionnelle. Elle consacre l’union politique des cantons en un gouvernement fédératif et l’autonomie propre de chacun des cantons, au moyen de ressorts administratifs assez compliqués.
L’autorité fédérale, qui représente la Suisse vis-à-vis de l’étranger et administre les intérêts communs, se compose d’une assemblée fédérale et d’un, conseil fédéral. L’assemblée fédérale se divise en un conseil national (chambre de députés) et un conseil des Etals (sénat). Le conseil fédéral, qui est le pouvoir exécutif, se compose de 7 membres, dont un remplit les fonctions de président, les six autres celles de ministres. — Quant aux autorités cantonales, leur constitution, qui varie dans chaque canton, repose toujours sur l’élection, la responsabilité, et le renouvellement à court terme, caractères des gouvernements démocratiques.
Un budget de 20 millions suffit aux dépenses collectives de la Suisse, chiffre qu’il faut doubler au moins, si l’on veut tenir compte des charges cantonales et communales, qui sont les vrais budgets de la république : même avec cette surcharge, le budget suisse est un des plus légers que l’on connaisse, grâce à la simplicité des mœurs publiques et à
l’économie de l’administration, grâce à son système militaire, qui exclut toute armée permanente , en dehors des cadres des armes spéciales. Sa situation au sein des montagnes de l’Europe lui interdisant toute marine, une économie de dépenses compense le dommage qui en résulte pour le commerce.
La Suisse occupe la région la plus élevée de toute l’Europe : depuis 250 mètres d’altitude jusqu’aux sommets alpestres, étagés à 3,000 et 4,000 mètres. En une telle position, propice à l’humidité et aux herbages, les bestiaux avec leur produit principal, le fromage, forment la partie la plus importante de la fortune agricole du pays : on y compte un million de bêtes bovines. Les bois, les céréales, viennent ensuite ; les vignes et les arbres fruitiers y trouvent même place, sans que ces produits alimentaires suffisent à la consommation. Aussi le besoin a-t-il développé d’autres ressources : sur place, l’industrie et ses branches variées ; au dehors, l’expatriation en vue des occupations de banque, du commerce , ou de la colonisation ; jadis on y ajoutait les engagements militaires et les services domestiques.
Malgré l’éloignement de la mer et la concurrence des nations voisines, l’industrie suisse est fort développée. La houille absente est remplacée par les chutes d’eau que multiplient les ruisseaux et les rivières qui roulent sur tous les flancs des montagnes, au fond de toutes les vallées. L’économie de la vie privée et des frais généraux de l’administration publique, la suppression ou l’extrême réduction des droits de douane, l’ingénieuse et incessante activité des industriels font le reste. Les filatures et fabriques de coton et de soie, l’horlogerie exportent au loin leurs produits.
Le commerce de la Suisse est évalué approximativement à un milliard. — L’instruction populaire, étant obligatoire, est à peu près universelle. • — L’instruction supérieure se donne dans les trois universités de Zurich , Berne et Bâle ; dans les académies de Genève, Lausanne et Neufchàtel; dans les écoles de droit de Fribourg et de Sion ; enfin dans l’École polytechnique de Berne : aussi est-elle
fort répandue dans les familles aisées de la république.
Ainsi favorisée, la production intellectuelle rivalise, en Suisse, avec les nations les plus avancées. Genève est un centre de haute culture littéraire et scientifique, où s’illustrèrent “Bonnet, Huber, de Saussure, de Candolle. D’autres villes s’honorent des Bernouilly, des Gessner, d’Euler, etc. Au-dessus de ces noms la célébrité a placé celui de J. -J. Rousseau, né à Genève, qui dut sa gloire à son propre génie plutôt qu’à l’éducation imparfaite qu'il avait reçue
Le morcellement politique et industriel de la Suisse y rend peu nombreuses les villes considérables, ce qui est un bienfait quand il correspond à la prospérité des campagnes. Les plus importantes sont, après Genève, qui a ■41,000 habitants : Bâle (38,000) ; Berne (29,000), où siège le gouvernement fédéral ; Lausanne (20,000) ; Zurich. (20,000). Chaque chef-lieu de canton réunissant tous les pouvoirs en son sein, jouit d’une plénitude de vie politique et municipale, dont le nombre des habitants donnerait une idée très-inexacte. Nulle part n’est plus complète 1 autonomie de l’homme et de la famille, du citoyen et de la cité.
La Suisse, occupant les arêtes et les flancs des Alpes, est traversée par la ligne de partage des eaux de l’Europe, entre l’Océan et la Méditerranée. En s’élevant par la pensée à une hauteur suffisante au-dessus du mont Blanc (4,810 mètres), on embrasse le système général de cet immense et chaotique massif et de ses ramifications, qui imprime à la moitié de l’Europe la physionomie de son relief, et en même temps enferme l'origine de son réseau hydrographique. Ainsi seraient unies dans la pensée, comme daus la nature, ces deux grandes causes déterminantes des climats, dont 1 influence est si directe sur l’économie politique des peuples. En suppléant à ce travail de la pensée par un coup d’œil jeté sur une carte, on saisit les traits saillants de ce tableau.
La chaîne des Alpes décrit, depuis le golfe de Gênes jusqu’au nord de l’Adriatique, un arc de cercle qui se di-
vise en trois grandes sections : les Alpes occidentales, les Alpes centrales, les Alpes orientales.
Les Alpes occidentales forment entre la mer et le mont Blanc, dans la direction générale du sud au nord, une barrière, qui sépare l’Italie de la France. Les Alpes centrales séparent la Suisse de l’Italie. Les Alpes orientales séparent l’Autriche de la Suisse et de l’Italie. Tous ces grands massifs prolongent leurs chaînes et leurs ramifications vers la France, la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche, la Turquie, l'Italie, autant de contrées dont ils soulèvent le sol en hautes et longues saillies. En France les montagnes provençales des Maures et de l’Esterel sont les derniers rameaux des Alpes, qui viennent s’éteindre au pied du Rhône, en se rapprochant du Jura et des Cévennes , qui se dressent en face. Les Alpes bernoises sont célèbres sous le nom d’Oberland et touchent aux Alpes vaudoises, non moins gravies par les voyageurs ; le système du Jorat relie les Alpes au Jura, entre les lacs de Genève et de Neufchâtel. Les Alpes orientales jettent au nord leurs contre-forts vers la Bavière méridionale, s’étendent sur une dizaine de provinces autrichiennes et se prolongent de l’est au sud par de longues chaînes (Noriques, Carniques, Juliennes, Dinariques, IIlyriennes), pour rejoindre par le plateau central de la Turquie la chaîne turque des Balkans. A la pointe occidentale de l’arc alpestre se soude la chaîne des Apennins, longue de 1,300 kilomètres, qui divise toute l’Italie en deux étroits versants.
Dans ce vaste système orographique, hérissé de pics, couvert de glaciers, de prairies et de forêts, creusé en vallées profondes, parsemé de lacs, écumant de cascades, prennent naissance la plupart des fleuves de l’Europe, au nœud central du Saint-Gothard.
Vers l’Océan coule : le Rhin, qui reçoit les eaux d’une partie de la France orientale (111, Moselle), d’une partie de la Suisse (Reuss, Aar), d’une partie de l’Allemagne occidentale (Neckar, Mein). — Vers la Méditerranée coule le Rhône, qui reçoit la Saône, l’Isère, la Durance, rivières qui recueillent les eaux du Jura, des Cévennes orientales,
des Alpes de la Savoie, du Dauphiné et de la Provence. — Verslamer Adriatique coulentlePô (l’ancien Éridan), grossi d’une multitude de tabulaires, parmi lesquels on distingue le Tanaro, le Tessin, l’Adda, le Mincio, et l’Adige, qui rejoint presque le Pô à son embouchure. — Vers la mer Noire coule le Danube, grossi de l’inn, de la Drave, de la Save, recueillant les eaux des bassins alpestres.
Ainsi dressé sur ses fortes et larges assises, au pourtour maritime de l’Europe centrale, le système des Alpes rayonne, par ses contre-forts, par ses fleuves et par ses influences climatériques, sur une vaste circonférence. La majeure partie de l’Europe occidentale subit sa loi, et c’est la raison profonde qui sanctionne la neutralité politique de la Suisse , armée du bouclier que lui, font ses mœurs viriles, ses lois libérales et le patriotique courage de ses citoyens.