L’EMPIRE D’AUTRICHE
Débarrassé des provinces italiennes que la guerre lui avait données et que la guerre lui a enlevées, exclu de toute confédération allemande par le traité de Prague (1866), l’empire d’Autriche se trouve aujourd’hui circonscrit dans ses limites naturelles, sinon traditionnelles;
plus maître de sa destinée après sa fortune allégée que lorsqu’il traînait le fardeau de nationalités hostiles ou subissait des alliances suspectes. Il se compose de deux États séparés par la petite rivière de Leilha qui se jette dans le Danube sur sa rive droite, en aval de Presbourg, et que désignent les noms de pays cis-leithans ou trans-leithans.
L’Autriche cis-leithane comprend l’archiduché d’Autriche dont Vienne est la capitale, et qui est devenu le noyau central de formation de tout l’empire autrichien, successivement agrandi : du côté des Alpes et du sud, par la Styrie, la Carinthie, la Carniole, le Tyrol, Nllyrie ; vers le nord et l’est, par la Bohême, la Moravie, la Silésie, la Galicie, laBukowine. — L’Autriche trans-leithane comprend comme corps principal et noyau de formation la Hongrie, qui s’est agrégée dans le cours des temps , sur les frontières méridionales, la Transylvanie, le Banat, la Slavonie, la Croatie et une zone de Confins militaires limitrophes avec les provinces turques', habités par des familles de soldats colons soumis à une discipline particulière, et dont la suppression a été décidée en 1869. Quant à la Dalraatie, elle se rattache historiquement à la Hongrie plutôt qu’à l’Autriche cis-leithane, quoiqu’elle conteste cette dépendance. L’ensemble des pays au delà de la Leitha forme le domaine de la Couronne de Saint-Étienne , dont l’autonomie politique et financière, militaire et administrative, a été enfin reconnue par l’empereur régnant d’Autriche, après de longs débats, tour à tour violents et pacifiques. Son union avec l’empire, de nouveau scellée, résulte de trois liens : 1° le lien personnel par l’union, sur la tête de l’empereur d’Autriche, des deux couronnes d’Autriche et de Hongrie ; 2° le lien politique, par la représentation de la Hongrie, vis-à-vis de l’étranger, attribuée au seul empereur d’Autriche; 3° le lien commercial , par la liberté de circulation et d’échange sur les deux rives de la Leitha. Hors de ces trois conditions, la Hongrie maintient son caractère de royaume distinct de l’empire d’Autriche, conformément aux anciennes conventions resserrées par de nouveaux serments.
Comparées pour la population, l’Autriche cis-leithane avait en 1867 18,2:24,550 habitants , et l’Autriche transleithane 13,768,4411. Comparées pour l’étendue, la première avait 298,000 kilomètres carrés, la seconde 320,000 : ce rapprochement établit une densité de 43 habitants seulement par kilomètre carré pour la Hongrie et ses annexes, tandis qu’elle est de 61 pour le reste de l’empire.
Rien n’est plus mélangé que les éléments humains , qui se sont amalgamés sur ce territoire. Dans chaque région une race prédomine ; mais sur tout le pourtour et souvent même à l’intérieur, elle est pénétrée par plusieurs autres. A l’ouest et au sud, dans les provinces allemandes, domine le sang germanique ; à l’est, dans toute la Hongrie, le sang magyar ou hongrois : à eux deux, ils constituent les deux cinquièmes de la population de l’empire. Le reste se complète par l’élément slave, composé de diverses variétés dont chacune'porte un nom et parle un idiome distinct : en Bohème, le tchèque ou tzech ; en Moravie, le morave ; au nord-ouest de la Hongrie, le slovaque ; en Galicie, le polonais et le ruthène ; dans le Banal, en Slavonie, en Croatie, dans les Confins, le serbo-croate; entre la Croatie et la Vénétie (Istrie, royaume d’IUyrie), le Slovène.
Dans ce tissu hétérogène deux aulrqs éléments s'entrecroisent : le roumain des provinces danubiennes, en Bukowine et en Transylvanie, où il se heurte à l’allemand et au-magyar; et l’italien» sur le littoral maritime, à Trieste et en Dalmatie.
A ces contrastes les croyances religieuses ajoutent leurs parts de rapprochements et de dissentiments. Le catholicisme romain (accru de quelques églises grecques et arméniennes unies) est professé par les quatre cinquièmes de la population : le reste suit les cultes protestants, grec non uni et israélite .
Préposé à cette mosaïque confuse de races, de langues et de religions , chacune revendiquant sa nationalité et son autonomie, le gouvernement d’Autriche doit se montrer habile pour maintenir l’union sous l’autorité commune : il y parvient cependant, sans trop de résistance, sauf quelquefois de la part des Magyars, parce que les minorités se neu-
Iralisent mutuellement par leurs prétentions contraires. Le meilleur moyen d’apaisement et d’accord a été jusqu’à ce jour une grande liberté, combinée avec une large dose d’attributions représentatives en faveur de chaque groupe.
Le gouvernement se divise en trois systèmes : l’un pour les pays cis-leithans, l’autre pour les pays trans-leilbans, le troisième pour l’ensemble de l’empire. Il y a donc trois ministères : un ministère autrichien, avec un conseil de l’empire ( Reichsrath ) ou parlement à deux chambres, résidant à Vienne ; un ministère hongrois, avec une diète à deux chambres, résidant à Pesth ; un ministère commun, composé de trois ministres seulement (affaires étrangères, guerre, finances), résidant à Vienne, et réglant les intérêts communs à toute la monarchie avec les délégations des deux parlements. En un mot, il y a deux Etals distincts, autonomes et indépendants par leur administration intérieure, mais unis en un seul corps d’empire, en vertu d’une pragmatique sanction, qui remonte au xvi e siècle.
* Le principal des intérêts communs est la défense de l’empire au moyen d’une armée. Pour le budget, chaque moitié de l’empire administre ses propres finances ; mais elles contribuent à servir les besoins généraux par un budget commun qui s’élève à 225 millions environ.
Hors de ces caractères, qui scellent l’union, chacun des deux ensembles politiques, en deçà et au delà de la Leitha, doit être considéré séparément, en prenant poui^centre des premiers l’Autriche proprement dite, pour centre des seconds la Hongrie.
Le territoire cis-leithan, ou l’Autriche propre, comprend 286,340 kilomètres carrés et 17,820,000 habitants, dont 8 millions seulement sont d origine purement allemande. C’est la partie la plus peuplée, la plus éclairée, la mieux cultivée et la plus riche de l’empire : elle se ressent de son voisinage de la civilisation occidentale qu’elle touche par l’Italie et par la Suisse. Les populations y sont en majorité allemandes et slaves. L’agriculture y est florissante et occupe plus des deux tiers de la population. Les terrains productifs atteignent presque les neuf dixièmes de l’étendue totale. Ils
sont affectés principalement aux céréales dont la Bohême, la Moravie, la Galicie, la haute Autriche sont les principaux centres de production. Levin, les légumes, les fruits sont les cultures alimentaires; les cultures industrielles sont représentées par le chanvre, le lin, la betterave, le tabac, le houblon. De larges étendues sont utilement réservées aux pâturages et aux forêts. De nombreux haras concourent au perfectionnement de la race chevaline.
En fait d’industrie, un des premiers rangs appartient aux mines qui abondent dans les montagnes dont une grande partie de l’empire est sillonnée. La fabrication du fer en est le complément naturel : elle a son siège en Styrie, Carinthie, Carniole et haute Autriche ; elle fleurit aussi en Bohême et en Moravie. La Bohême a conquis un renom particulier pour ses verres et cristaux, quoiqu’elle s’adonne à beaucoup d’autres branches. Les tissus et draps autrichiens ont été remarqués aux expositions universelles ; et il s’en exporte beaucoup. L’activité industrielle s’étend en outre aux fabriques de sucre, aux distilleries d’alcool, aux brasseries.
Le budget cis-leithan s’élève à 800 millions de francs de dépenses, insuffisamment couvertes par les recettes régulières, ce qui a motivé l’établissement du papier monnaie ; là se révèle la plaie financière de l’Autriche, laquelle remonte à près d’un siècle.
Le pays trans-leithan, ou Couronne de Saint-Etienne, qui comprend la Hongrie, comme corps principal, et comme annexes la Transylvanie, le Banat, la Croatie et l’Esclavonie, les Confins militaires (et sans y joindre la Dalmalie, qui est contestée), s’étend, comme on l’a vu,, sur 329,000 kilomètres carrés, peuplés de 13 millions d’habitants. Sur ce nombre, on compte seulement 5 millions de Magyars, ou Hongrois, conquérants du pays venus de l’Orient, et appartenant à la branche touranienne de la race jaune. Ils sont entourés de Slaves (4,300,000) et de Roumains (2,400,000), sans parler d’un million et demi d’Allemands; les uns et les autres, subissant à regret la domination aristocratique des Magyars, ont maintes fois saisi l’occasion de revendiquer leur autonomie, en s'appuyant sur l’Autriche. Agrain, capi-
taie de la Croatie, est le principal foyer de la résistance des Slaves du sud, fréquemment qualifiés d’Ulyriens, contre les Hongrois : avec la Dalmatie et l’Esclavonie elle forme ce qu’on appelle parfois les trois royaumes unis.
Dans les provinces trans-leilhanes, l’industrie est moins avancée qu’en Autriche, et c’est l’agriculture qui prévaut presque exclusivement. Les plaines de la Hongrie, lit desséché d’un ancien lac, se couvrent d’abondantes moissons de blé auxquelles l’Europe occidentale a fréquemment recours, et ses coteaux sont plantés en vignobles dont les vins, le tokay entre autres, sont célèbres : les tabacs indigènes sont aussi recherchés. Les terres non cultivées sont peuplées de bœufs aux longues cornes, dont les maladies ont plus d’une fois inquiété l’Europe. Les montagnes qui entourent la Hongrie sont riches en mines dont l’exploitation accroîtra la fortune industrielle du pays.
Le budget trans-leithan atteint 340 millions de dépenses, et quoiqu’il semble se clore en excédant de recette, c’est à peine si l’équilibre est établi, tant est grande et éventuelle la part faite aux recettes extraordinaires.
La littérature hongroise a sa part d’écrivains et de livres distingués ; mais la langue latine étant la langue savante du pays, et le magyar la langue vulgaire, aucun chef-d’œuvre de cette nation n’est entré dans le courant de la popularité européenne.
Par le commerce s’établit, à une exception près, l’unité économique de l’empire d’Autriche. Sauf la Dalmatie, qui forme un territoire commercial séparé, muni de ses douanes spéciales, le reste de la monarchie est soumis à un même régime de circulation et d’échange, dont les résultats, quant au commerce extérieur et à la navigation, peuvent se traduire en chiffres. Le commerce général , importation et exportation comprises, dépasse 1,400 millions de francs, en y comprenant la Dalmatie pour 35 millions environ. L’ensemble de la navigation présente 8 millions de tonneaux partagés entre l’entrée et la sortie, sur le littoral qui, depuis la perte de la Vénétie, ne s’étend plus que dans le fond du golfe de Trieste, jusqu’à l’extrémité de la Dalmatie. Là
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gisent, à proximité du rivage de l’Istrie, de la Croatie et de la Dalmatie, une multitude d’îles et d’ilots, qui forment l'archipel 'illyrique, et alimentent le cabotage par le trafic qui se fait entre leurs mouillages et les ports de la côte, dont lesprincipaux sont : Trieste, Fiume, Zara, Capo-d’Istria, Pola, Raguse, Rovigno. L’une de ces lies, Lissa, est devenue célèbre, lors de la guerre de l’Autriche avec l’Italie, par un combat naval funeste à la flotte italienne. Les nombreuses et profondes découpures du littoral autrichien, le large et profond Danube contiennent des promesses pour la marine commerciale, qui n’ont été encore qu’incomplétement réalisées.
L’instruction primaire est très-inégalement répandue : générale dans les provinces allemandes, au point que 88 p. 100 des conscrits savent écrire ; tandis que la proportion diminue fortement en Hongrie (16 0/0), et qu’elle est à peu près nulle en Dalmatie (10 0/0). Les realsclxulen et les gymnases donnent l’instruction moyenne. Et quant à l’enseignement supérieur, il possède les universités de Vienne (en basse Autriche), Grætz (Styrie), Innspruck iTyrol), Prague (Bohême), Cracovie (Pologne), Lemberg (Galicie), Pesth (Hongrie) : ces villes sont les centres intellectuels de l’empire d’Autriche. En y adjoignant les principaux centres administratifs et provinciaux, on dresse la liste suivante des principales cités :
Vienne : 578,525 habitants; Prague, 150,000; Pesth, capitale politique de la Hongrie, 131,000; Trieste , 90,000; Lemberg ou Léopol, 70,384 ; Grætz, 63,176; Szegedin (en Hongrie), 62,700; Brunn (en Moravie), 58,809; Bude, capitale militaire de la Hongrie, 55,240; Maria- Thérésiopelou Théresienstadt (Hongrie), 53,499; Presbourg (Hongrie), 43,863; Cracovie, 40,000. Le port de Trieste, entrepôt de l’Adriatique, est l’une des principales places de commerce maritime de la Méditerranée, et la plus importante de l’empire autrichien. *
Tout ce mouvement si complexe de populations et de cités, d’administration et de travail, se rapporte à un réseau de montagnes et de fleuves qui lui donnent sa physionomie
et influent sur sa destinée. Au sud-ouest, J’empire d’Autriche est adossé aux massifs alpestres du Vorarlberg et du Tyrol, et aux chaînes qui, sous des noms divers, rayonnent en éventail vers Salzbourg, Linz, Vienne , Grætz , Agram, Zara et Raguse : contrées aux montagnes élevées, aux profondes vallées, pays de pâturages, de forêts et de mines. La Bohême est encadrée dans un losange monlueux : Fichtel Gebirge , Bœhmer Wald, Erz Gebirge, Lausitzer Gebirge, Riesen Gebirge , monts de Moravie. Non loin de ees derniers prennent naissance, par le chaînon des Sudètes , les Karpathes qui décrivent autour de la Hongrie une demi-circonférence et la séparent des provinces slaves, russes et roumaines, en se repliant vers le sud par un chaînon appelé Alpes de Transylvanie, et plus exactement Karpathes orientales. Le vaste territoire que circonscrivent ces barrières montueuses est la fertile plaine du Danube, la vivante artère de tout l’empire autrichien. Nous avons vu au chapitre de la Suisse quels affluents descendent des Alpes vers le grand fleuve : le flanc occidental du Boehmer- Wald lui envoie le Naab; les Karpathes le Waag, la Theiss, le Séreth, le Pruth. Fleuve international entre tous, le Danube relie dans un lien d’unité commerciale les diverses régions qu’il traverse et dont il reçoit les tributs : la Suisse et le duché de Bade, où commencent les deux principales sources (Inn et Danube), et tour à tour le Wurtemberg, la Bavière, l’Autriche, la Hongrie, la Serbie, la Roumanie, la Turquie, la Russie. Enfin le canal de Louis entre Nuremberg et Ratisbonne relie son bassin, par le Mein, au bassin du Rhin.
A l’Autriche se rattache par le voisinage du territoire et la personne de ses maîtres, la petite principauté de Liechtenstein, enclavée entre le Vorarlberg et la Suisse, restée indépendante et étrangère à tous nouveaux arrangements ; son étendue n’est que de 158 kilomètres carrés.