LES ÉTATS SCANDINAVES
Après le Portugal et l’Espagne, la Scandinavie et l’Allemagne présentent un second exemple de peuples sortis du même tronc ethnographique et séparés par des antipathies nationales. L’origine germanique des peuples Scandinaves n’est pas contestable : elle est attestée par l’histoire ; elle se reconnaît au type physique et aux mœurs, encore plus aux idiomes ; et cependant, Allemands et Scandinaves, au lieu de former alliance, se tiennent fort à l’écart les uns des autres. Très-probablement ils représentent des essaims de la race germanique, arrivés en Europe à intervalles distants; elles plus anciens, refoulés dans la presqu’île du Julland et jusqu’aux froides régions de la Suède et de la Norvège par les derniers courants de l’invasion, se sont raifermis dans le fier sentiment de leur autonomie, comme les Portugais, les Basques, les Bretons, les Irlandais, les Ecossais, les Berbères et généralement toutes les peuplades primitives, acculées par les nouveaux flots à l’extrémité des presqu’îles et dans les retraites montueuses. Les souvenirs de la lutte, la rancune de la dépossession séparent de tels peuples plus que ne les rapproche l’affinité lointaine et obscure de la race.
Toutefois cette affinité suffit, aussi bien que la situation géographique, pour rattacher labranche Scandinave au tronc germanique, dans la zone médiane, intermédiaire entre l’orient et l’occident de l’Europe, au lieu de l’incliner, suivant 1 usage vulgaire, vers la souche slave, finnoise et russe, dans l’Europe septentrionale.
Les Etats Scandinaves sont au nombre de trois : le Danemark, la Suède et la Norvège. Ces deux derniers, présentement unis en un seul royaume , occupent dans leur ensemble 862,000 kilomètres carrés et réunissent 7,654,000 habitants, annexes comprises.
Le Danemark est sur le passage du monde germanique
au inonde Scandinave. Il lient au premier par la pointe liasse, étroite et longue du Julland, qui termine l’extrémité de la presqu’île que l’Allemagne projette vers le nord, et dont le Holstein et le Schleswig occupent les premières et secondes lignes ; il pénètre dans le second par l’archipel jeté à travers le bras de mer, contourné et dangereux, qui conduit de la mer du Nord à la Baltique, et dont les principales îles sont : Falster, Langeland et Laaland, Fionie et Seeland : c’est dans cette dernière qu’est située Copenhague, capitale du Danemark.
Cet Etat forme un royaume constitutionnel, d’une superficie de 37,982 kilomètres carrés, qui reconnaît pour dépendances : les îles Fœroë, au passage de l’océan Atlantique à l’océan Arctique (1,315 kil. c.), ainsi que l’Islande, (102,311 kil.), située en plein dans les mers boréales, enfin le Groenland habité, d’une étendue indéterminée. La population se compose de 1,839,000 habitants, presque tous de religion luthérienne, et ainsi répartis :
Royaume 1,753,787
Fœroë 8,921
Islande 66,987
Groenland 9,880
à peu près l’équivalent de la population de la seule ville de Paris. On reconnaît dans les Danois les descendants des anciens Jutes ou Goths, des Cimbres, des Angles, des Northroanns, qui, dès l’antiquité, se succédèrent dans la péninsule, et envahirent les contrées riveraines de l’Océan. Le Danemark possédait autrefois, sur la côte occidentale d’Afrique et sur le littoral de l’Inde, quelques comptoirs et colonies qu’il a vendus à l’Angleterre ; mais le marché négocié avec les États-Unis pour la vente de ses trois îles dans les Antilles (Sainl-Thoinas, Sainte-Croix et Saint- Jean) n’a pas abouti à une conclusion définitive. La guerre malheureuse, que ce royaume a dû soutenir seul contre la coalition écrasante de l’Autriche et de la Prusse, a achevé de le réduire aux plus modestes proportions, et explique le retour de faveur dont jouit la pensée de l’union scandi-
nave qui ferait un faisceau des forces des trois pays, comme aux xiv‘ et xv e siècles l'Union de Calmar (1397-1523) accomplie par Marguerite de Waldemar. Dans la constitution très- libérale du Danemark, le gouvernement est confié à un roi, assisté d’une diète ou parlement ( Rigsdag ) qui se compose de deux chambres ( Landsthing , l re chambre; le Folksting, 2 e chambre). Le budget approche de 80 millions de francs. La marine marchande ne compte pas moins de 3,132 navires , jaugeant 220,000 tonneaux. Là est en effet la force et la vocation du Danemark, prédestiné à la vie maritime par ses traditions nationales, nées ellesmêmes du milieu géographique où il se trouve placé. Deux mers l’entourent en déchiquetant sur le pourtour de ses îles un grand nombre de petits golfes , profonds et étroits ( fiord ou viig). Ces îles sont elles-mêmes groupées à petite distance : les canaux et passages (Skager-Rack, Cattegat, Sund, graud et petit Belt) se resserrent entre les côtes du Danemark et celles de la Norvège avec la Suède, et leur trajet, plein de périls, développe les qualités nautiques des hommes et des bâtiments; longtemps la possession du Sund, le plus court et le plus fréquenté de ces passages, autorisa le Danemark à prélever des taxes sur les navires de toutes les nations : depuis quelques années un traité diplomatique est intervenu pour le rachat de ces péages, et a dégagé la clef de la Baltique.
Après la pêche, l’agriculture forme la principale occupation des habitants. Le climat doux et humide, le sol bas et frais y favorisent les herbages où paît un nombreux bétail, entre autres une race de chevaux renommés. La production en céréales est assez régulière et abondante pour suffire aux besoins du pays et l’alimenter ; l’industrie se porte sur la construction des navires, pour laquelle les forêts du pays lui fournissent des bois; quelques autres travaux s’y ajoutent de moindre importance : de l’île de Bornholm s’extrait là houille. On évalue le commerce à 112 millions de francs à l’importation et 65 à l’exportation ; en tout 177 millions.
Copenhague, avec ses 114,000 habitants, est la capitale
politique, littéraire et industrielle du Danemark ; elle est le siège de la seule université du royaume : parmi les autres villes, on compte Elseneur, Odensée, Aalborg, Aarhuus, ports de pêche en général.
L’archipel des îles Foeroë, comprenant 22 îles, dont 1" seulement sont habitées, s’élève à pic à 300 kilomètres au nord de l’Ecosse, au milieu des flots, qui battent des falaises abruptes de -400 à 500 mètres : à l’intérieur, les habitants cultivent l’orge et élèvent des moutons; dans un repli de la côte, la petite bourgade de Thorshavn est le centre d’administration, du commerce et de la pêche.
Située sous le cercle polaire, à 400 kilomètres du nordouest des Fœroë, l’Islande ( ice-land , île de glaces) fut découverte et colonisée, dès le x' siècle, par les Norvégiens; elle reçut d’eux leur idiome, le vieux norvégien, source restée pure , là mieux qu’ailleurs , des langues Scandinaves. Depuis le xin e siècle elle est soumise au Danemark. La froidure du climat s’opposant à la culture des céréales, même de l’orge, et arrêtant la haute végétation forestière, l’activité des habitants se porte sur la pêche et sur l’élève du bétail. Le chef-lieu est Reykiawick, avec un port de pêche et de commerce , avec des institutions qui rappellent l’éclat littéraire de cette petite île au moyen âge. En peu de pays l’instruction primaire et supérieure est aussi répandue.
Mais la langue islandaise étant, comme la langue danoise, à peu près inconnue au reste de l’Europe, la gloire littéraire du Danemark n’a pas rayonné au loin. L’Edda et les Sagas qui chantent les dieux et les héros Scandinaves, n’en sont pas moins des poèmes nationaux et des monuments historiques d’un grand prix. De nos jours, le physicien Œrsted, en découvrant en même temps qu’Ampère, les lois de l’électro-magnétisme, dont la télégraphie électrique est une application, a rendu un grand service à la civilisation; et c’est au danois Malte-Brun, naturalisé Français, que revient l’honneur d’avoir restauré et popularisé la science géographique, comme à Tycho-Brahé, l’un de ses prédécesseurs, celui d’avoir initié Képler' à l’astronomie.
La Suède et la Norvège constituent au nord de l’ Europe la péninsule Scandinave que l’isthme finnois rattache au continent européen, et qui en est séparé par les détroits du Danemark, ainsi que par la mer Baltique, avec ses deux grands golfes allongés de Bothnie et de Finlande. Malgré cette séparation , le voisinage des contrées, la position sous le même méridien, les faciles communications établies par les îles danoises et suédoises, l’affinité des origines et des langues, l’analogie enfin de la civilisation, justifient le rapprochement que nous établissons, contrairement aux habitudes, entre le monde Scandinave et le monde germanique.
Les deux pays de la péninsule Scandinave, Suède et Norvège, sont unis en vertu de l’acte du 4 novembre 1814, par le lien personnel de la dynastie, et par un régime commun ; ils ont au dehors la même représentation politique : hors de là ils restent séparés pour toute leur administration, même douanière, comme par la chaîne Dofrine, qui divise en deux versants inégaux la péninsule Scandinave, et que les* cartes inscrivent volontiers sous le nom d’Alpes Scandinaves : monts pittoresques, escarpés sur leurs flancs, élargis en plateaux sur leur croupe, avec des cimes culminantes de 1,800 à 2,400 mètres, d’où descendent de nombreuses rivières au cours étalé en lacs et extravasé en marécages, beaucoup plus du ■ côté de la Suède que de la Norvège. Le sol presque entièrement composé de terrains primitifs et de transition, peu réchauffé par le soleil, est naturellement peu fertile, ailleurs que dans les bas-fonds où se sont accumulées les alluvions.
La Suède couvre une superficie de 441,507 kilomètres carrés, peuplés de 4,160,000 habitants, en partie Scandinaves et par conséquent Germains d’origine , et en partie de Lapons descendants d’une obscure et primitive population du pays ; des Qvennes, Finnois venus de l’Asie par la Russie, forment un troisième élément moins nombreux. Ces deux derniers groupes sont acculés vers le nord de la péninsule ou sur les arêtes des Dofrines, dans les régions les plus tristement froides : on les reconnaît à leur taille très-
petite, à leur teint basané, à leur vie misérable, à leurs cheveux noirs ou roux, faisant contraste avec la qhevelure blonde des Suédois. La religion luthérienne est à peu près la seule pratiquée.
La constitution est très-libérale. Le gouvernement est confié à un roi, assisté de deux chambres, qui ont succédé, par une transaction opérée à l’amiable en 1800, aux assemblées des quatre ordres (noblesse, clergé, bourgeoisie, paysans), dont se composait jusqu’alors la représentation du pays.
Le budget roule sur 60 millions environ, à grossir des charges provinciales et communales. La marine marchande compte plus de 3,000 navires; le mouvement de la navigation approche de 2 millions de tonneaux. La vocation maritime des Suédois a été favorisée par le milieu où ils vivent : une mer profonde et poissonneuse qui baigne toute la côte orientale; des îles groupées (archipels de Stockholm, d’Aland *, de Walgrand) ou disséminées (Œland, Gotlland) à portée des rivages; un grand nombre de lacs intérieurs et dont quelques-urts, reliés par des canaux , unissent la Baltique à la mer du Nord, par une ligne accessible à la navigation (lacs Wener, Wetler, Hielmar, Mœlar) ; enfin les nombreuses échancrures du rivage.
Sans être bien favorisée par le climat et le sol, l’agriculture est l’occupation dominante : des travaux persévérants et des défrichements réussissent à produire les céréales nécessaires à la consommation courante avec un excédant pour l’exportation et la distillation : le bétail y est nombreux; dans les pâturages de la Dalécarlie, du Werineland, del’Ostrogothie, du Smaland et de la Scanie, les chevaux.sont estimés.
Les forêts sont une autre richesse de la Suède, déjà exploitée avec avaulage, presque avec excès^ ainsi que les mines de cuivre et d’un fer excellent, propre à la fabrication des aciers fins : celles de Dannemora sont célèbres. On évalue la production des mines à 200 millions de francs, et l’ensemble des produits de toutes les manufactures à 100 millions i l’absence de houille restreint l’industrie. Le
1 Les archipels d'Aland et de Walgrand appartiennent à la Russie.
commerce général, importation et exportation réunies, approche de 300 millions.
L’instruction primaire est obligatoire. L’instruction supérieure est donnée dans les deux universités de Lund et d’Upsal : on sait quel éclat ont jeté sur cette dernière les noms de Linnée et de Berzélius. deux princes de la science.
Les villes principales sont : Stockholm, la capitale, avec i 33,000 habitants, Gottembourg, principal port sur le détroit deCattegat (45,000), Norrkœping (22,000), Malrno (21 ,000); beaucoup de moyens et petits ports de 5 à 20,000 âmes.
La Norvège occupe tout le revers occidental, septentrional et méridional des Alpes Scandinaves, dont elle laisse à la Suède lè seul versant oriental. La zone, plus longue, niais plus étroite, ne couvre que 311,840 kilomètres carrés, peuplés de 1,101,418 habitants, luthériens de religion et Scandinaves d’origine, à l'exception de quelques milliers de Lapons, limitrophes à ceux de la Suède, et comme eux cantonnés dans les quartiers les plus rapprochés de la chaîne centrale et du nord, ce qu’on appelle les marches finnoises ( Finmark ).
Bien que liée à la Suède par l’union personnelle ou dynastique, la Norvège jouit d’une autonomie dont elle est justement fière et jalouse. Son gouvernement se compose d’un vice-roi nommé par le roi de Suède et d’une diète ( Storting ) divisée en deux chambres : le Lagting et le Odelsting , qui disposent de l’administration de l’armée, de la marine et des finances. Le budget n’atteint pas 30 millions de francs, non compris les dépenses communales.
Mieux encore qu’en Suède et en Danemark la nature a favorisé l’essor des instincts maritimes des enfants de la Norvège. La côte ouvre en plein sur l’Océan : profondément échancrée au midi , sur le Skager-Rack, par le Swinesund elle golfe de Christiania, elle est dentelée sur toute sa longueur par des fiords ou petites baies allongées qui pénètrent dans la terre ferme et reçoivent les rivières descendant des montagnes par des pentes rapides. A proximité du rivage sont semés d’innombrables îles et îlots, rochers et écueils
séparés par des canaux que franchissent les barques. Divers groupes se détachent et forment au sud l’archipel de Dergen, au centre celui de Drontheim, au nord les archipels des Lofloden, des Tromsôe, des Sorôe. Dans les archipels de ces labyrinthes d’îles, aux eaux tranquilles et profondes, et verdoyantes d’algues, s’est établie une industrie de pêche aussi fructueuse qu’active. La pèche s’exerce toute l’année. Grâce aux lièdes courants du gulf-stream , le port de Ilammerfert, bien que situé par 7ü° de latitude, ne gèle jamais. Aussi l’effectif de la marine marchande comprendil de G à 7, (XK) navires jaugeant près de 2 millions de tonneaux et montés par 44 à 45,000 marins : on compte chaque année 42,000 navires entrés et autant de sortis, dont moitié sous le pavillon norvégien.
La pêche et ensuite la navigation au longcours constituent, comme on voit, l’occupation nationale de la Norvège : piraterie dans les temps barbares, course et commerce des neutres en temps de guerre ; industrie régulière en nos temps civilisés. La douceur relative du climat permet de cultiver l’orge et la pomme de terre, dans les régions basses du territoire jusqu’au delà du 69° de latitude : on y associe, vers le sud, un peu de seigle, de chanvre, d’avoine, de houblon, ces produits suffisant à peine aux besoins de la consommation courante.
Les forêts, qui couvrent de vastes espaces, avec les mines de fer, de cuivre, de cobalt, d’argent dont les gisements abondent, créent deux autres branches d’industrie, sérieusement exploitées. Il ne paraît pas toutefois que ces ressources suffisent à assurer l’aisance des Norvégiens, trop entravée par la stérilité d’un sol de granit, de gneiss et de micaschite, aussi bien que par l’âpreté des frimas ; fatigués d’une lutte sans relâche et sans récompense suffisante, ils émigrent volontiers. Cependant les instruments d’une civilisation avancée pénètrent chez eux : chemins de fer et télégraphes, que l’on fait servir à signaler, le long des côtes, l’approche des bancs flottants de harengs. L’instruction primaire y est obligatoire, mais difficile à donner, comme en Suède, à raison de la dureté cl de la longueur des hivers,
qui aggravent la difficulté naturelle des communications, en des pays parsemés de bois et de marais, traversés de rivières. La capitale Christiania possède une université, qui maintient la science et la littérature nationales, sans pouvoir les faire entrer dans le cercle de la célébrité européenne, par la faute d’une langue trop locale.
Après Christiania, qui a 65,000 habitants, les principales villes sont : Bergen (30.000), Trendjhem ou Drontheim (19,000), Stavanger (16,000).
Considérées dans leur ensemble, la Suède et la Norvège embrassent un territoire de 718,615 kilomètres carrés peuplés de 5,815,619 habitants : c’est une densité de 8 habitants seulement par kilomètre carré, rapport le plus faible de touta l’Europe et qui accuse surtout l’inclémence du ciel et l’infertilité du sol.
Au nord et à 600 kilomètres de la Laponie , au sein des glaces arctiques, se trouve le groupe du Spitzbcrg, composé de quatre îles montueuses et de beaucoup d’ilots. La plus haute cime atteint 1,000 mètres. On y soupçonne des mines de houille de quelque importance; et les eaux poissonneuses appelleraient la pèche sans l’âpreté extrême du climat et de la mer qui en éloignent les navires. Cependant le Spitzberg peut entrer un jour dans le cadre régulier des expéditions européennes et il est l’objet fréquent, soit comme but, soit comme station, des voyages dans les mers polaires.