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LA RUSSIE D’EUROPE

L’empire russe, qui se prolonge sur toute l’Asie sepleu- Irionale ou Sibérie, et atteignait naguère l’Amérique du Nord, comprend en Europe un territoire de 5,370 kilomètres carrés, plus de la moitié de l’Europe entière, qui n’en a que 10 millions; mais il s’en faut que la population réponde à l’étendue; elle n’est que de 67 millions et demi. En y comprenant, à raison du voisinage et de l’analogie d’administration, les provinces du Caucase, récemment annexées, le territoire aurait 5,793 kilomètres carrés, et la population serait de 72 millions d’àmes à peu près. Densité de 14 habitants par kilomètre carré, qui accuse un degré inférieur de peuplement et de culture, et beaucoup de faiblesse réelle sous l’apparence d’une force colossale.

Les origines de la population sont extrêmement diverses et encore confuses sur certains points. Deux éléments principaux composent le fonds de la nation russe : le slave et le touranien.

L’élément slave occupe toute la région occidentale et méridionale de la Russie, à l’ouest des deux fleuves qui coulent en sens opposé, la Dwïna au nord vers la mer Baltique, le Dnieper au sud vers la mer Noire; il s’avance même d’une assez large bande au delà, dans les provinces dites Petite- Russie, la Russie-Blanche, la Pologne, la Lithuanie même, dont les racines slaves sont plutôt entrevues que prouvées , tant elles remontent haut dans la nuit des temps. Ruthè-

nés, Polonais, Serbes, Bulgares, Lithuaniens, Coures, autant de variétés de la race slave, se partagent ces pays, dont les guerres du xvm e siècle ont détaché la Galicie, la Silésie et la Posnanie pour les donner à l’Autriche et à la Prusse.

L’élément touranien occupe la région centrale et orientale, appelée Grande-Russie et Moscovie, où il est intimement mélangé avec l’élément slave dans des proportions que les controverses des savants n’ont pas encore bien éclairées : il s’entre croise vers le sud avec le type turc, un des rameaux du tronc touranien, et vers le nord avec le finnois, qui lui tient aussi par une grande affinité d’origine, la race jaune étant leur souche commune. Entre ces trois variétés, il y a toutefois cette différence que les Finnois (Finlande, Esthonie , Livonie) se sont civilisés à l’européenne comme leurs cousins les Hongrois, tandis que les Touraniens moscovites et turcs ont conservé plus intacts leurs caractères primitifs au physique et au moral. Une nuance distingue encore ces deux derniers groupes : les Moscovites ont adopté un idiome slave et pris le titre de Russes, du nom de Rurick, conquérant varègue et Scandinave, l’un des pères de l’empire , tandis que les Turcs sont restés fidèles à la langue et à l’appellation de leurs aïeux.

Sur ce double tronc, slave et touranien moscovite, se sont greffées des branches allemandes, roumaines, juives, mongoles, caucasiennes, cosaques, qui ont porté à l’extrême le mélange des races humaines entre lesquelles se partage l’empire russe en Europe. Leur fusion en un corps homogène est la grande et difficile .entreprise que le gouvernement russe poursuit sous le nom de panslavisme, en jetant un voile, le plus obscur qu’il peut, sur la filiation louranienne qu’il juge avec raison moins sympathique à l’Eu- ..rope qu’une filiation slave. L’esprit de liberté s’en alarme en Occident, au delà peut-être de la juste mesure. Quels que soient les rêves ambitieux des czars, et la soumission fanatique de leurs sujets, les uns comme les autres subiront cette grande et certaine loi de l’histoire moderne qui

fait de la guerre une entreprise très-coûteuse, très-savante, promettant le succès définitif aux combattants les plus riches et les plus industrieux, c’est-à-dire aux plus civilisés. Si la Russie, pour envahir l’Europe occidentale, veut s’élever au niveau de science et de puissance qu’exigerait l’exécution de cet audacieux dessein, elle n’y parviendra qu’à l’aide des institutions civilisées, savoir : la liberté, la propriété, la famille dégagée des liens du patriarchat, la libre association, le travail, l’instruction, le régime constitutionnel : de ce jour elle se pénétrera elle-même des idées et des sentiments de la civilisation , qui sont antipathiques aux guerres de conquête. A l’intérieur, l’opposition des partis naîtra du libre conflit des prétentions et des intérêts. Que l’on ne s’inquiète pas de l’invincible résistance du génie touranien : l’exemple des Finnois et des Hongrois le montre accessible au progrès comme le génie aryen, quoique plus lentement peut-être et avec quelque teinte particulière de fidélité au culte des traditions. Celte fidélité trouve au surplus appui dans le double caractère de pontife et de maître que réunit le czar, en sa double qualité de souverain de l’empire et de chef de la religion improprement appelée grecque et qui se qualifie d’orthodoxe.

L’empire actuel a été formé par l’agrégation presque toujours violente, et continuée depuis un millier d’années, de tous ces éléments multiples. Après une tumultueuse fermentation qui dura pendant les premiers siècles de l’ère chrétienne, deux villes devinrent les pôles de la nationalité naissante des Slaves, sans pouvoir l’affermir : Kief et Novogorod. A la longue Moscou l’emporta, et la Moscovie devint le centre de formation de l’empire des Rurikovitches, qui, malgré la domination des Mongols, aux xiii® et xiv* siècles, s’étendit d’abord vers l’Orient, atteignit et dépassa les monts Ourals, enveloppa toute la Sibérie, et, franchissant même le détroit de Behring, déborda jusque sur l’Amérique septentrionale. Alors l’ambition de la dynastie nouvelle des Romanof se tourna vers l’Occident. Pierre le Grand fonda une capitale nouvelle à Pétersbourg, pour se rapprocher du nord de l’Europe par la Baltique ; Catherine II conquit la

Crimée et Odessa pour communiquer par la mer Noire avec la Méditerranée et atteindre un jour Constantinople, en même temps que, par l’inique partage de la Pologne, elle avançait vers l’Allemagne. Par celle expansion, l’empire russe est entré dans le cercle de la civilisation occidentale, dont il subira l’ascendant plus qu’il n’en menacera la liberté.

Le gouvernement russe est l’autocratie impériale, qui. à défaut de lois et d’institutions, n’a pour contrôles et limites de sa toute-puissance que les lumières, nécessairement fort timides, de son conseil intime, du Sénat, du Saint-Synode, de ses ministres. Le budget des dépenses, y compris celles de la Transcaucasie, dépasse 1,700 millions, outre les charges provinciales et communales; et encore outre le budget de la Finlande, grand-duché qui a conservé ses finances particulières (budget de 12 à 13 millions).

La puissance productive de la Russie est, pour ainsi dire, illimitée si l’on ne considère que l’immensité, et en certaines régions, la fertilité du territoire, mais elle se trouve fort paralysée par des causes naturelles et économiques : la longueur et l’àprelé des hivers, l’étendue des parties marécageuses, l’absence des routes, la rareté des populations, comparée à l’espace qu’elles occupent sans le cultiver, l'ignorance extrême du peuple, naguère serf et encore à demi barbare. Seules les hautes classes ont pris le vernis de la civilisation, mais non l’habileté industrielle, le savoir actif, l’esprit d’épargne et d’entreprise qui font les peuples forts et puissants : il y a toute une éducation sociale à instituer pour régénérer une nation, engourdie par une longue habitude d’obéissance passive chez le peuple, et viciée par l’oisiveté dans les classes riches.

Le climat et le sol favorisent la production des céréales dans une grande partie de l’empire et surtout dans la Terre-Noire, s’étendant entre le Pruth et le fleuve Oural : c’est de là que proviennent les grains en quantité assez considérable que le commerce exporte dans le midi et l’occident de l’Europe. Viennent ensuite le chanvre et le lin, les pommes dç terre, le colza, la betterave dont la culture

avec la fabrication de sucre s’étendent; le tabac, qui est cultivé et fabriqué librement, par un contraste singulier avec le monopole de certains pays libres ; et enfin la vigne, dans la région la plus méridionale (Grimée, Bessarabie, région caucasienne).

Toutes les qualités de pâturages se trouvent en Russie, depuis les toundras marécageuses du littoral de la mer Glaciale jusqu’aux steppes sèches et arides des déserts du midi et aux froids herbages des monts; on y élève aussi toutes les espèces animales de l’Europe occidentale, et en outre le renne et le chameau, chacune avec ses nombreuses variétés : certains types de chevaux russes ont été admirés à l'exposition universelle de Paris, en 1867. Les produits animaux qui en proviennent, laines, peaux, cuirs, suifs, fournissent à l’industrie d’amples matériaux, dont quelques-uns sont travaillés avec art : l’industrie textile s’y acclimate à force de protection. Les richesses minérales, fort considérables, sont exploitées dans les monts Ourals, dans la Finlande, dans le bassin du Donetz : le gouvernement de Perm, qui occupe les deux versants des Ourals, en est le centre. Là et ailleurs s’extraient et se manipulent l’or et l’argent, le fer et le cuivre, le plomb, le zinc ; en fait de substances non métalliques, la houille, l’anthracite, le sel, le pétrole ; et aussi le marbre et certaines pierres dures (porphyres et granits).

Le commerce extérieur, qui est la résultante de ce travail, roule autour de 2 milliards de francs, importation et exportation réunies, et en y comprenant les métaux précieux pour plus de 230 millions de francs. Comme marchés intérieurs, les villes de Nijni-Novogorod, au centre de l’empire, Kiachla, sur les confins de la Chine, sont fort renommées : cette dernière est le passage obligé de tout le thé chinois qui vient en Europe sous l’étiquette souvent falsifiée de « thé de caravane. »

La navigation fluviale intérieure se trouve favorisée par un réseau hydrographique naturel, qui ne demande au travail de l’homme que des améliorations de détail et le complément de canaux qui en relient les divers courants. Quatre mers se partagent les eaux de l’empire : l’océan

Glacial arctique, la mer Baltique, la mer Noire et la mer Caspienne, divisent le territoire en autant de versants principaux, où les divers fleuves se sont creusé leurs bassins. Les tributaires principaux de l’océan Arctique sont la Kara, sur les limites de l’Europe et de l’Asie, la Petchora, qui descend des monts Ourals, la Dwina du nord, qui débouche dans la mer Blanche, à Ârkangel, enfin le fleuve Onéga. La Baltique reçoit ja Néva, sur les bords de laquelle s’élève Saint-Pétersbourg; le Niemen. qui arrose la Lithuanie ; la Vistule. dont le nom est inséparable de Varsovie et de la Pologne. Le Prulh se jette dans le Danube, et dans la mer Noire le Dniester, le Bug, le Dnieper; le Don grossi duDonelz, dans la mer d’Azof. Enfin la Caspienne reçoit, outre l’Oural et leKour (celui-ci dans laTranscaucasie), le fleuve Volga, qui est le plus volumineux de toute l’Europe, grâce à ses ramifications, bien qu’il ne descende d’aucune grande chaîne montagneuse. Les lignes de partage des eaux de tous ces courants ne sont établies que par des saillies montueuses d'un médiocre relief, souvent de simples collines qui ont permis le facile établissement de canaux, par où communiqueraient les quatre mers et tout l’intérieur 4u pays, si le réseau était achevé. Divers lacs complètent ce réseau, et dans le nombre on distingue, pour leur étendue, le lac Tchoudskoé, ou Peipous, dont les eaux s’écoulent dans le golfe de Finlande par la Narva, comme celles des lacs Onéga et Ladoga. Les avantages de ce système hydrographique sont accrus par de nombreux golfes et quelques îles (Œsel, Dago, groupes d’Aland et d’Abo, Nouvelle-Zemble) qui sont de beaucoup réduits par les glaces. Les mers elles-mêmes gèlent tous les ans : la mer Blanche, pendant huit à neuf mois ; la Baltique, pendant six à sept ; la mer Noire et son appendice, la mer d’Azof, pendant plusieurs semaines, surtout aux embouchures des fleuves, et la Caspienne sur ses bords. Bien que contenue par cet obstacle naturel, la marine marchande s’applique à racheter son chômage forcé de l’hiver par l’activité de la belle saison. Les pêcheries de la mer Caspienne et de la mer d’Azof occupent une nombreuse flotte.

L’ignorance populaire est tellement générale, faute d’écoles et faute d’instituteurs, que la Russie ne peut pas être considérée par l’Europe comme sortie des limbes de la barbarie, bien que son aristocratie atteigne le niveau des classes les plus éclairées du reste de l’Europe. La religion grecque, qui est pratiquée par les cinq septièmes (50 millions de la population), en faisant du czar le chef de l’Eglise gréco-russe, est peu propre à secouer cette torpeur intellectuelle, dont les autres cultes tolérés subissent l’influence léthargique : ce sont les catholiques (romains, grecs-unis, arméniens grecs ou grégoriens), les protestants , luthériens et calvinistes, les juifs, les mahométans, et aussi les bouddhistes qui sont les Kalmouks du Volga. En y ajoutant les Guèbres, adorateurs du feu qui habitent à Bakou, dans la presqu’île d'Apcheron, sur le littoral de la Caspienne, et l’idolàlrie chamanique des Samoyèdes sibériens, on compte huit religions pratiquées dans l’empire russe, sans parler des sectes qui arborent le caractère des religions, sans en avoir l’autorité. Après la religion grecque, la majorité appartient au catholicisme, qui domine en Pologne : les musulmans, qui étaient aussi nombreux, ont été de beaucoup réduits par l’émigration de la presque totalité des tribus tartares caucasiennes, qui se sont réfugiées en Turquie, dans ces dernières années.

Le nombre considérable des villes de Russie invite à les classer par groupes de provinces :

La vaste principauté de Finlande, en grande partie inculte et non peuplée, n’a pas de plus grande ville que sa capitale, Helsingfors (19,000 habitants), mais beaucoup de ports qui se pressentaux bouches des rivières et aux échancrures du littoral; dans ce nombre Abo a 15,000 âmes. — ■ Dans les autres provinces baltiques : Saint-Pétersbourg, v capitale politique de toute la Russie (540,000); • — en Livonie, Riga (77,000); — dans les provinces polonaises : en Lithuanie, Vilna (77,000); en Pologne, Varsovie

(150.000) ; — dans la grande Russie ou Moscovie : Moscou

(350.000) , principal centre du commerce avec l’Asie; Toula (56,000); Voronèje (40,000); — dans la Russie sep-

tentrionale (Arkangel), 25.000; — dans la petite Russie : Kief

(68.000) ; en Ukraine, Kharkof (52,000); — dans la Russie orientale : Kazan (63,000); Saratof (62,000), Astrakhan

(42.000) ; — dans la Russie méridionale, Odessa (H 8 000) , Kischinew en Bessarabie (94,000) ; Nikolaïew (64,000) ; — dans la Russie du Caucase, Tiflis (60,000). Parmi les villes moindres, beaucoup ont de l’importance, comme ports et places de commerce , Cronstadt, Wiborg, Revel, Mariopol, Rostof, Taganrok, Derbent, Astrakan....

Malgré une dizaine d’universités (Saint-Pétersbourg, Moscou, Kharkof. Kazan. Kief, Odessa, Varsovie, Dorpat, Helsingfors), la Russie reste séparée du reste de l’Europe par sa langue et sa littérature non moins que par ses institutions et ses mœurs; et c’est à des Polonais, Copernic, Mickiewicz, que le monde slave doit son plus grand éclat scientifique et littéraire. Cependant les noms de Kararnzin, de Pousckhine, sont parvenus avec honneur en Occident.

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