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LA TURQUIE

La Turquie forme la seconde des grandes puissances de l’Europe orientale. Comme la Russie, elle s’étend sur l’Asie, et, plus certainement encore que pour la Russie, l’élément dominant, le turc, est de souche touranienne, et pariant d’origine asiatique et de race jaune; il est en outre de religion musulmane et de mœurs polygames, toutes choses étrangères, et même contraires à la civilisation de l’Occident. Aussi a-t-on pu dire, avec toute apparence de vérité en ne consultant que la surface des choses, que les Turcs étaient simplement campés en Europe, et depuis peu encore, depuis la fin du xv' siècle. La prise de Constantinople (1453) par les Turcs, et leurs longues guerres contre la chrétienté tout entière, levée en armes pour les repousser, appartiennent à l’histoire moderne : et tel est néanmoins l’ascendant supérieur de la politique et de l’économie politique sur le sort des Etats que l’empire turc

est considéré par toutes les grandes puissances, sauf la Russie, comme l’une des garanties nécessaires à l’équilibre de l’Europe , et qu’elles se sont à diverses reprises alliées pour protéger Constantinople contre l’ambition moscovite. Ce fait historique, qui semble un démenti donné à nos croyances et à nos sympathies, s’explique par les dons que la nature a accumulés sur l’emplacement de Constantinople, sur |es fertiles terres qui l’entourent, sur la double mer qui la baigne. Aux mains de la Russie, pense l’Europe, Constantinople deviendrait la clef de l’Orient. On peut d’ailleurs espérer que, chez le peuple turc, la tradition touranienne et l’instinct mongol ne seront pas plus réfractaires que chez ses congénères de la Baltique, de la Russie septentrionale, de la Hongrie : la transformation est une affaire de temps, d’instruction, d’institutions, de croisement d’idées, d’intérêts et de sang.

Dans la péninsule gréco-slave, qui est le pendant des péninsules ibérique et italique, la Turquie d’Europe occupe une superficie de 354,334 kilomètres carrés, peuplée d’environ 10 millions d’habitants, appartenant aux origines, aux langues, aux communions les plus diverses, agrégation, jusqu’à ce jour hétérogène, d’éléments juxtaposés, non fondus, ni assimilés.

Le pouvoir politique est aux mains des Turcs, ou üsmanlis, conquérants modernes personnifiés dans le sultan, qui règne à Constantinople; mais les Osmanlis ne sont guère que le dixième en nombre de la population totale, 1 million sur 10. Ils ont imposé leur joug à 5 millions et demi de Slaves, 1,500,000 Hellènes, 1,300,000 Albanais, et à des groupes moins nombreux, quoique importants encore, de Tarlares, de Roumains, d’Arméniens, de Juifs, etc.... Le classement par religion attribue également la majorité aux chrétiens (7 millions de grecs orthodoxes et 800,000 catholiques); 1 islamisme ne compte que 2,800 , 000 croyants (Turcs, Tarlares, Albanais, Bulgares; noblesse bosniaque, serbe, croate). A cette diversité des origines répond la diversité des langues : à côté des Turcs qui parlent leur langue nationale, chaque pro-

vince slave a son dialecte particulier, entre lesquels dominent le serbe et le bulgare; les Albanais conservent le skipe, dont l’ancien fonds illyrien s’est accru d’une grande quantité de mots slaves, grecs, turcs et italiens : de même la langue grecque des Hellènes s’est altérée par le mélange d’une foule de mots étrangers et modernes ; l’idiome des Roumains est un italien dérivé du latin; les Arméniens parlent turc, grec ou roumain, suivant le pays où ils sont établis ; les Juifs à peu près de même. On distingue encore chez les Tsiganes un sanscrit très-corrompu et mêlé de toute sorte d’éléments étrangers. Enfin la langue arabe, langue du Coran, s’est introduite, comme langue religieuse, dans l’élite de la population musulmane, de même que l’arménien littéraire et l’hébreu se maintiennent parmi les lettrés de ces deux races.

Cette énumération dit combien de peuples se sont mêlés et superposés dans la péninsule gréco-slave, le glorieux et antique théâtre de la civilisation occidentale, et quels vivaces instincts d’indépendance politique et d’autonomie municipale doivent survivre à la domination toute matérielle des Turcs.

Ces variétés humaines répondent en effet à autant de courants et d’alluvions historiques, où l’on peut reconnaître cinq à six âges successifs.

Les Albanais, qui occupent les montagnes de l’Epire, représentent la race primitive, sinon autochthone, des Pélasgcs, et descendent plus directement des anciens Illyriens. — Les Hellènes répandus dans toute la Roumélie(Thessalie, Macédoine, Thrace), perpétuent le nom, le type physique et les caractères moraux de l’ancien peuple grec. — Les Roumains, disséminés en Serbie, enBulgarie, dans la Dobroudscha danubienne, et dans le Pinde épirote et thessalien, descendent des anciens Daces, mêlés aux colons gaulois et italiens par Trajan. — Les Bulgares, dont le nom est devenu une grossière injure en Occident, d’origine finnoise, ont conquis la Mcesie au vn e siècle, et se sont, dans les siècles suivants, si intimement mêlés aux Slaves, qu’ils en ont pris la langue et le type ; de la Mœsie (Bulgarie), ils se

sont répandus dans la Thrace septentrionale et au nord de la Macédoine. — Les Serbes, Slaves dont la provenance est peu éclairée, et qui, outre la Serbie, occupent la Bosnie, la Croatie turque, l’Herzegovine , la haute Albanie, étaient les maîtres de la péninsule au xiv c siècle. — C’est contre eux que les Grecs, restés, depuis la chute de l'empire romain eu Occident, maîtres de Constantinople et de l’empire d’Orient, appelèrent les Turcs qui détruisirent l’empire des Serbes, mais en soumettant les Grecs eux-mêmes, suivant l’immémoriale coutume des protecteurs que les faibles appellent à leur secours.

Ce morcellement ethnographique est singulièrement favorisé par le relief du sol, que le système orographique de la péninsule divise en une multitude de monts et de vallées. Du nord-ouest vient la longue chaîne des Alpes illyriennes et dinariques, qui projette ses rameaux à travers les provinces de cette région (Bosnie, Croatie turque, Herzégovine) et se redresse avec une nouvelle vigueur, en Albanie, du nord au sud, sous le nom d’Alpes helléniques, en rayonnant de droite et de gauche. A l’est, le mont Balkan étend ses chaînes multiples, se repliant aux deux extrémités en chaînons, flanqués de contre-forts, qui encadrent le bassin de la Maritza (l’ancienne Thrace). Entre ces deux grandes lignes (Alpes et Balkans) s’étend un plateau montueux rayonnant en tout sens, et qui, par des rameaux sinueux, remonte au nord, vers le Danube et les Karpathes. Une configuration aussi tourmentée dresse des barrières entre une infinité de bassins, qui ne communiquent que par des cols, des défilés et des gorges : elle ne laisse place à aucune grande vallée, aucun grand fleuve. Le sol n’est traversé que des petites rivières affluant vers la mer : et le Danube, qui reçoit les eaux du versant septentrional des montagnes de la Turquie, a cessé d'être un fleuve turc, depuis que les provinces danubiennes ne sont plus rattachées à l’empire que par un lien de vassalité.

Empereur et pontife, le sultan est souverain doublement absolu. Guidé par la religion, éclairé par un conseil de ministres (divan), par un conseil d’Etat, le gouvernement turc

tâche de se plier aux exigences du milieu chrétien où sa destinée l’a engagé. La guerre de 1854 avec la Russie et le traité de Paris (1856). qui en a été la conclusion, lui ont appris, à n’en pouvoir douter, qu’il ne vit et ne reste en Europe que par le bon vouloir des puissances de l’Occident. 11 se résigne donc à son sort, non sans résister autant qu’il peut, moins par conviction que pour ménager le fanatisme de la population musulmane, la seule qui lui obéisse et le défende de plein gré. Le budget roule autour de 500 millions de francs, et si modéré que ce chiffre paraisse, il se règle toujours en déficit, ce qui renouvelle sans tin les emprunts.

Les populations vivent de l’agriculture, sans y trouver l’aisance, encore moins la richesse, bien que le sol soit fertile et le climat un des plus beaux du monde. On récolte des graines, huiles, soies, fruits, tabacs, donton exporte l’excédant. L’industrie y est plus négligée encore malgré l’abondance des mines, des forêts, des chutes d’eau, et la facilité des achats de houille : elle se réduit à quelques armes, cuirs, parfums, étoffes, tapis. C’est que la Turquie, engourdie par l'ignorance et le fatalisme, manque de savoir et de vouloir, de capitaux et de puissance pour mettre en jeu les bras et les matières. Cependant la Turquie est si admirablement servie parles échancrures de son rivage, où les pointes des caps dessinent des golfes et des baies sans nombre (golfes de Volo, Salonique, Cassandra, Monle-Santo, Orphano, Enos, Saros, Bourgas, Varna), que sa marine et son commerce n’ont pu tout à fait s’anéantir. Les deux grandes mers qui la baignent (Méditerranée et mer Noire), unies par un double détroit et une mer intérieure (Dardanelles, Bosphore, mer de Marmara), la grande île de Candie et celles de l’archipel (Thaso, Samothrak, Imbro, Lemno), toutes ces amorces d’une active navigation, saisies surtout par l’instinct actif et intelligent de la race hellène, combattent, dans quelque mesure, l’inertie musulmane. On évalue à un milliard à peu près le mouvement total du commerce de la Turquie, en y comprenant les possessions d’Asie et d’Afrique, aussi bien que celles d’Europe. Quelques tronçons de chemins

de fer, quelques lignes de télégraphie, des éeoles et des collèges européens, attestent autant la pression extérieure que les désirs de progrès. Mais tout cela languit, l'ambition pacifique du travail productif et du progrès social manquant trop à l’islam , endormi dans la foi résignée et sa routine douze fois séculaire.

Les principales villes de la Turquie d Europe sont, après la capitale Constantinople (1 million d’habitants), Andrinople (HO. 000), Bosna-Seraï, Salonique (70,000), Serajévo" (70,000), Philippopoli (60,000), Gallipoli (10,000), Sophia, Sérès, Choumla, Larisse, Roustchouk (chacune 30,000), Janina, Scutari (chacune 25,000), Vidin, Silistrie, Nissa, etc.

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