CHAPITRE XV
La race noire et la race blanche se sont partagé l’Afrique, en proportion bien inégale. La première y semble autochlhone, la seconde y est étrangère : du moins pour la première on n’a pu encore reconnaître avec sûreté l’itinéraire de ses migrations ; pour la seconde on connaît à peu près entièrement les courants qui l'ont portée, par terre ou par mer, sur le continent africain. Aussi, tandis que la race noire semble y être chez elle, dans sa patrie, où elle se renouvelle toujours pareille à elle-même depuis les âges les plus reculés de l’histoire, la race blanche y fonde des établissements sujets à mille vicissitudes et dont la conservation demande des efforts incessants contre la nature et contre les indigènes. Toutefois cette vue générale ne s’applique pas à la zone septentrionale de l’Afrique, comprise entre le grand désert et la Méditerranée et que, du nom de ses primitifs habitants, on appellerait avec exactitude la Berbérie : ici la race blanche est, sinon dans sa patrie, du moins dans son domaine, et le noir n’y figure que par exception, amené par l’esclavage. En se rappelant qu’au témoignage de la géologie, l’Europe et l’Afrique furent jadis réunies par deux isthmes, dont l’un s’est effondré dans le détroit de Gibraltar, l’autre dans le canal qui sépare la Sicile des caps tunisiens, on peut considérer la Berbérie comme une dépendance de l’Europe, et ne faire commencer la vraie Afrique qu’au seuil du Grand-Désert, lit de sable d’une ancienne mer, barrière plus difficile à
franchir que la mer liquide : l'ethnologie serait ainsi d’accord avec la géologie.
Le continent africain forme une masse de 38 millions environ de kilomètres carrés (trois fois l’étendue de l’Europe) , dont (300,000 pour les îles : à défaut d’information, même approximative, sur les peuplades noires de l’intérieur, la population de cet immense territoire échappe à tout calcul précis : sur le pied de 5 habitants par kilomètre carré, densité modérée, faible même pour une race très-féconde et un pays en grande partie fertile, on obtient 150 millions d’habitants : chiffre qui serait certainement trop faible, s’il ne fallait tenir compte des déserts inhabités du Sahara au nord, de Kalahari au sud. Il n’est au surplus que le huitième de la population totale de la terre, tandis que la surface habitable de l’Afrique en occupe presque la quatrième partie : il ne semble donc pas exagéré.
De toutes les parties du monde, l’Afrique est la moins articulée, celle qui présente le moins de découpures profondes, bien que son littoral dessine beaucoup de sinuosités. Le rapport du pourtour à la surface est de 1 kilomètre de côte pour 1 ,420 kilomètres de surface, proportion qui met l’Afrique au plus bas degré de la sociabilité maritime. Les deux grands avancements de la mer vers les terres, le golfe tripolitain et celui de Guinée sur la côte occidentale, même la mer Rouge ou golfe Arabique, ont trop d’envergure pour être des abris contre les tempêtes; et les échancrures plus étroites, sans manquer tout à fait, sont moins communes qu’ailleurs. On reconnaît ce caractère aux golfes delà Syrie, de Gabès, de Bougie, sur la côte septentrionale; à ceux de Bénin et de Biafra, sur la côte occidentale; à celui d’Aden, à l’entrée de la mer Rouge : hors de là, ce ne sont que des baies de médiocre ampleur, comme celles du Mozambique (Delagoa et Sofala) , celle d’Arguin au Sénégal, d’Algoa au Cap, ou des rades comme celles de Stora, d’Alger, d’Arzew, de Mers-el-Kebir en Algérie.
A la rareté des ouvertures correspond celle des fleuves et des grandes rivières débouchant sur la mer. L’Afrique ne possède que trois fleuves de premier ordre : le Nil, de tous
le plus accessible ; le Djiolliba ou Kouarra, pour lequel a prévalu, malgré d’érudites protestations, le nom inexact de Niger ; le Zambèze enfin : les deux derniers difficiles à remonter un peu haut, tant à cause des barres qui obstruent leur embouchure que des cataractes qui s’étagent sur leurs cours ql des écueils jetés à travers leur lit. Trois à quatre fleuves secondaires présentent les mêmes difficultés : le Sénégal grossi de la Falémé; l’Ogowav, récemment découvert sous lus feux de l’équateur ; le Zaïre ou Congo et le Coanza aux sources inconnues; enfin le Gariep ou Orange, dans l’Afrique australe. Les estuaires de plusieurs de ces fleuves offrent aux navires des eaux profondes, et leur courant peut se remonter, surtout dans la saison des crues, que déterminent périodiquement les pluies diluviennes qui tombent dans l’intérieur de l’Afrique.
La rareté des îles a été un troisième obstacle à la civilisation du continent africain : ces amorces du commerce et de la marine y sont rares, surtout dans l’hémisphère septentrional, au voisinage de l’Europe et de l’Asie, d'où partait l’élan initiateur ; sauf les petites îles tunisiennes de la Galite, de Tabarque, de Djerba et des Kcrkenah, du groupe marocain des Zafarines, la Méditerranée africaine n’en a pas une seule, car Malte, qu’on attribue quelquefois à l’Afrique, est bien plus près de la Sicile. Dans l’océan Atlantique, l’Europe peut encore revendiquer l’archipel des Açores, situé par le travers du Portugal et de l’Espagne. 11 ne reste à l’Afrique que peu d’appendices insulaires. Dans l’hémisphère septentrional, c’est le groupe de Madère; l’archipel des Canaries, renommé dans l’antiquité comme un paradis terrestre, sous le nom des lies Fortunées, débris peut-être de la célèbre Atlantide engloutie sous les flots ; l’archipel du cap Vert et Pilot de Gorée découverts seulement dans les temps modernes. Sous la ligne, les quatre ou cinq îlots du golfe de Guinée (Fernando-Po, le Prince, San-Thomé, Annobon) brûlés par un soleil vertical, sont des lieux d’exil et d’expiation plutôt que de colonisation ou de commerce. Sur le bord oriental du même hémisphère, les îlots Dhalac de la mer Rouge, l’île Socotora, au large du cap Guardafui,
n’ofl'rent pas plus de ressources à l’esprit d’entreprise. L’hémisphère méridional a été un peu mieux partagé, du moins dans la mer des Indes : si les îles de l’Ascension et Sainte-Hélène ne sont guère que des stations de relâche ou d’exil, la grande île Madagascar, et Ifes groupes qui lui serventde satellites, les Comores, les Amirautés, les Seychelles, les Mascareignes surtout, sollicitent l’industrie humaine par leurs rivages poissonneux, par leurs forêts inexplorées, par leurs terres fertiles.
Aux causes qui ont retardé le peuplement et la culture de l’Afrique, bien qu’elle fût connue dès une haute antiquité, ajoutons la chaleur torride, les privations de la faim et de la soif, les maladies, fatales aux étrangers, les bêles féroces redoutables aux voyageurs et souvent les indigènes non moins dangereux, et l’on s’expliquera pourquoi une lisière étroite du littoral africain a seule reçu jusqu’à ce jour les établissements de la race blanche, tandis que la presque totalité des régions intérieures, abandonnée à la race noire, croupit encore dans la sauvagerie et la barbarie, réfractaire à une civilisation qui a eu le tort, il faut bien l’avouer, de se révéler par la traite des esclaves, bien plus que par les échanges du commerce, par la prédication de l’Evangile, et les bons exemples du travail et de la paix.
Les rives méridionales de la Méditerranée reçurent les premiers essaims des deux grandes familles de la race blanche, les Sémites et les Aryas ou Indo-Européens, venus de l’Asie : se distribuant sur les points les plus favorables du littoral, ils fondèrent des comptoirs (emporta) et des colonies qui devinrent des villes et des peuples. De l’orient au couchant, l’Egypte, la Cyrénaïque, l’Afrique propre, la Numidie, la Mauritanie, furent fécondées par le génie sage ou audacieux des Chaldéens et des Phéniciens, des Hellènes et des Romains. En s’y infiltrant, toutes les variétés humaines de l’Asie furent étonnées de s’y trouver devancées par
une race indigène, autochthone d’après ses traditions, et qui se nommait elle-même Berbère , dont le dédain romain fit Barbare. Ces primitifs enfants de l’Afrique septentrionale résistèrent longtemps et résistent encore à l’invasion des races étrangères : vaincus et refoulés plutôt que soumis, on les retrouve sous des noms divers (Kabyles, Amarzigh, Chaouïas, Chellous) dans les montagnes du Maroc et de l’Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine, dans le Grand- Désert (les Touareg), dans la haute vallée du Nil (Berber, Barabras) et peut-être même chez les Gallas, campés au sud de l’Abyssinie : race à nuance blanche, à traits européens et aryans plutôt que sémites, qui paraît représenter une première et préhistorique famille, alliée aux Basques de Tlbérie J , si elle n’en est même un rejeton que les invasions successives des Celtes ont refoulé jusqu’en Afrique, par l’isthme ou le détroit d’Hercule (Gibraltar.)
Aujourd’hui cinq Etats ou provinces politiques se partagent cette zone méditerranéenne et africaine : l’Egypte, la Tripolitaine, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc, tous séparés^ de l’Afrique intérieure par la zone saharienne, à l’exception de l’Egypte : ici la vallée du Nil coupe et interrompt le Grand-Désert qui reprend son lit sur le rivage asiatique de la mer Rouge, tandis que la vallée du Nil remonte jusqu’aux sources mystérieuses du fleuve, au delà de l’équateur.
L’Égypte est, depuis cinquante siècles, célèbre dans l’histoire humaine. Tour à tour, siège des fameuses dynasties des Pharaons, asile de la sagesse et de la science des anciens temps, conquête de Cambyse et d’Alexandre, royaume des Ptolémées, province romaine, proie des Arabes, possession ottomane, ce pays tire son importance de sa situation au nœud d’intersection de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique, du Nord et du Sud, de l’Orient et de l’Occident : là se rencontrent pour se heurter dans les temps passés, pour
' .T’ai recueilli de seconde main que des soldats français basques, ayant campé en Kabylie, avaient été bien surpris de s'y trouver en pays de connaissance, comme chez des cousins.
se concilier dans les temps nouveaux, les races, les langues, les cultes, les gouvernements de trois parties du monde. Le canal de Suez, inauguré depuis le mois de novembre 1809, sera l’instrument de cette conciliation, dont les germes avaient été semés, à la fin du xvm' siècle, par l’expédition, scientifique autant que guerrière, du général Bonaparte.
Cette haute destinée politique et commerciale se combine avec une puissance productive, fondée sur la richesse naturelle du sol et la clémence du ciel, plus que sur le nombre et l’activité des populations. Bien que l’étendue de l’Egypte soit évaluée à 500,000 kilomètres carrés, sa population atteint au plus 5 millions d’habitants, soit une densité kilométrique de 5 habitants, celle que nous avons adoptée pour l’Afrique entière. Ce faible taux indique que la plus grande partie du pays se compose de déserts sablonneux et à peu près incultes, sauf en quelques oasis (la Grande-Oasis, la Petite, Siouah, Dakhel) : population et culture se concentrent dans la vallée et sur le delta du Nil, terrains formés des alluvions du grand fleuve, et que ses crues annuelles fertilisent, à l’aide de dérivations qui répandent ses eaux limoneuses sur la campagne. La vallée est longue de 700 kilomètres, large de 10 à 12 kilomètres au sud et de 30 à 32 kilomètres au nord; le delta est un grand triangle qui a 200 kilomètres à sa base et 150 sur chaque côté. Pour n’être ni trop faible ni trop forte, la crue du Nil doit monter entre 7 et 8 mètres : elle est régularisée au moyen d’un barrage établi à la bifurcation du Nil au sommet du delta : elle commence en Egypte vers la fin de juin, en s’élevant jusqu’aux derniers jours de septembre, puis baisse jusqu’en novembre. Alors les champs, successivement inondés et asséchés, reçoivent les semences recouvertes d’un léger labour, et bientôt le sol se couvre de récoltes de blé, de sorgho (doura), de riz, de coton, de sésame, de tabac, de tous les produits agricoles. Au-dessus des ' champs, les palmiers dressent leurs hautes tiges, couronnées par des éventails de palmes chargées de dattes, et s’entremêlent à la vigne, à l’olivier, aux figuiers.
Le gouvernement est une monarchie orientale, c’est-àdire absolue, vassale du sultan, à qui elle doit un tribut
annuel et des troupes auxiliaires. Le vice-roi actuel a reçu le titre de khédive, avec survivance au profit des fils aînés dans la descendance de Mehemet-Ali,le régénérateur de l’Egypte, au lieu de l’aîné des frères survivants, suivant la coutume musulmane. Le khédive a institué une assemblée composée de notables nommés par lui avec voix consultative ; à la fois conseil d’Etat et Corps législatif. Le revenu de l’Etat, entouré d’obscurité, car il se confond en beaucoup de points avec celui du khédive, propriétaire d’une grande partie du pays, s’élève, présume-t-on, à 125 millions de francs. L’agriculture est le fond de toute l’existence des fellahs, d’origine copte, autre variété humaine dont l’origine reste mystérieuse. L’industrie officielle s’exerce dans quelques fabriques ; l’industrie populaire s’arrête aux arts et métiers élémentaires, en dehors de l’emploi des engins mécaniques. Le commerce a plus d’importance; il dépasse 100 millions, et peut atteindre, par le transit du canal de Suez, des proportions indéfinies.
Les principales villes sont : le Caire, la capitale (282,000 habitants); Alexandrie, la cité commerciale (180,000); Damiette (57,000); Rosette (20,000); et dans les provinces méridionales, Syout (30,000) : bientôt les villes de Porf- Saïd, Ismaïlia, Suez, assises aux extrémités et le long du canal, grandiront en des proportions difficiles à prévoir, par la population comme par le trafic. Dès à présent Port- Saïd, né d’hier, compte 10,000 habitants et Suez 25,000.
Des guerres heureuses ont annexé à l’Egypte diverses contrées qui en ont étendu les limites jusqu’au cœur du Sahara et aux confins du Soudan , la Nubie, le Kordofan, le Sennaar, le Dongola , le Berber, le Taka (Kassala,) autrefois Etats libres : ce sont les provinces du Soudan égyptien, dont Khartourn est la capitale, avec 34, 000 habi- . tants; elle est sise au confluent du Nil Blanc, principal courant du fleuve, avec le Nil Bleu, son principal affluent, dontles eaux limpides descendent des monts de l’Abyssinie. En ces contrées reculées, le commerce et la science ont pénétré, sans y introduire encore les caractères d’une vraie civilisation.
Dans la population totale que comprend l’Egypte ainsi agrandie, les Coptes, ou descendants des anciens Egyptiens, entrent pour un dixième environ, 500,000; les Bédouins nomades sont au nombre de 4(i0,00O; les Européens et les Syriens, 250,000 ; les Turcs, 50,000 ; le reste est un fonds mêlé de toutes les races qui se sont rencontrées sur la terre d’Egypte. Aujourd’hui encore, dans une ville comme Alexandrie, toutes les nationalités se coudoient : Grees, Italiens, Français, Maltais, Syriens ou Levantins, Allemands, Suisses, etc., sans parler des Orientaux.
Dans les eaux de la mer Rouge, les Turcs ont conservé, en vue du revenu douanier, la petite ville maritime de Souakim, avec son territoire, centre du commerce entre la Nubie et l’Arabie ; dépendance de l'administration turque établie à Djeddah ; mais ils ont laissé occuper par les Anglais l’ilot Périm , à l’entrée du détroit de Bab-el- Mandeb.
La régence de Tripoli confine à l’Egypte par une lisière maritime, jadis appelée la Marmarique , et par le plateau de Barka, prolongement du désert saharien de Libye. Pour le moment, elle appartient *à la Turquie, et forme une simple province ou eyalet de l’empire ottoman, gouvernée par un pacha. Sa surface, en y comprenant les oasis de Ghedamès, du Fezzan et d’Audjilah, est de 900,000 kilomètres carrés, peuplés seulement de 6 à 700,000 habitants, en majorité de race arabe, superposée à la race berbère. Le revenu est évalué de 7 à 8 millions. L’agriculture rudimentaire se réduit à quelques champs de blé et d’orge, de garance et de henné, deux plantes tinctoriales, et quelques troupeaux de moutons ; l’olivier y prospère et fournit de l’huile pour l’exportation. Des essences et des nattes, quelques tissus de laine y sont les principales fabrications. La Tripolilaine tire plus d’importance de sa position intermédiaire entre l’Europe méridionale et l’intérieur de l’Afrique ; son commerce d’importation représente plusieurs millions de francs,' et a son entrepôt dans le Fezzan. Les deux villes sont sur le littoral, Tripoli, la capitale
(12,000 habitants), et Benghazy, petit port; dans les oasis, Ghedamès et Mourzouk. Ghedamès a, dit-on, 10 à 12,000 habitants, Mourzouk, 3,000 : ce sont les étapes des caravanes, fort animées dans la saison du transit. L’ouverture du canal de Suez, eu vivifiant tout le littoral de l’Afrique, fait naître des plans de colonisation de la Cyrénaïque, nom ancien d’une partie de la Tripolitaine : déjà les plages de Bomba et de Tobrouk ont été signalées comme propices à des établissements européens, et même étudiées, tant du coté de la mer qu’à terre.
La Tunisie est improprement appelée régence de Tunis, dénomination qui suppose, vis-à-vis de la Porte une dépendance que celle-ci revendique en effet nominalement, mais qui n’existe plus depuis un demi-siècle. C’est le territoire africain situé vis-à-vis de la Sicile et de la Sardaigne, le long du canal le moins large de la Méditerranée occidentale : position dont il tire une importance maritime qui a fait autrefois la grandeur et le malheur de Carthage. L’étendue superficielle est d’environ 130,000 kilomètres carrés, peuplés de 1,500,000 à 2 millions d’habitants , moitié arabes, moitié berbères, auxquels se trouvent mêlés dans les villes du littoral beaucoup de Maures et de Juifs, de Turcs et de Koulouglis (métis de Turcs et de Mauresques), et un grand nombre de commerçants européens, principalement italiens, français, maltais.
Le gouvernement est un beylik héréditaire, renouvelé des dynasties berbères qui, depuis l’invasion musulmane au vn e siècle, ont régné sur le pays , alternativement avec des dynasties arabes et les deys, délégués du sultan. Le bey exerce un pouvoir absolu en principe, mais tempéré par la religion et par les mœurs, et mieux encore par l'influence des consuls européens dont il est entouré. Cédant à cette influence, il a même inauguré des réformes administratives et financières qui sont devenues pour lui des sources d’embarras, parce qu’elles n’ont pas été accompagnées des lumières intellectuelles et des progrès économiques qui en sont le cortège obligé. Les finances du beylik entre autres
sont dans un déplorable état, faute d’ordre dans l’administration et faute de travail dans la population : nécessaire partout, la richesse qui permet des impôts et des revenus élevés , est impossible dans les pays musulmans, là où manquent la propriété individuelle, la sécurité personnelle, une administration régulière, c’est-à-dire contrôlée et responsable.
La Tunisie fait partie de la région atlantique, qui doit son nom à la chaîne de l’Atlas, dont les rangées parallèles ou entrecroisées sont flanquées de nombreux contre-forts et rameaux : après avoir dressé ses cimes les plus hautes au Maroc et en Algérie, l’Atlas vient se terminer sur le littoral tunisien. Sa chaîne divise le beylik, comme les autres Etats qu’il traverse, en deux zones bien distinctes : au nord le Tell, le pays des champs, des forêts, des terres arrosées, des villes, des populations agglomérées ; au sud , le Sahara, le pays des steppes herbacées, des sables stériles, des bestiaux nomades, des campements sous les tentes, des oasis isolées, dans une mer de sables. Ici croît le dattier dont les plantations valent au Sahara tunisien le nom de Belad-edj-Djerid , la terre des palmes. C’est à peu près l’unique richesse végétale du Sahara, tandis que le Tell produit des céréales, des fèves, du henné, toutes sortes de grains, de légumes et de fruits, et parmi les arbres l’olivier, dont 1 huile est exportée. Elle est , avec les dattes, les ligues, les laines, le principal article de commerce, dont la valeur totale est évaluée à une trentaine de millions.
Les principaux centres sont : la capitale Tunis et son port la Goulette avec 100,000 habitants environ, ville de commerce et d’industries manuelles; les ports de Bizerte, Soussa, Monaster , Sfax , Gabès, les îles de Djerba, et à l’intérieur la cité religieuse de Kaïrouan. Près de Tunis, on va voir les ruines de Carthage, et près de Portu-Farina, celles d’Utique.
L’Algérie, après avoir été province romaine, conquête arabe, royaume berbère, pachalik turc, régence barbaresque, est devenue depuis 1830 une colonie française, la plus
étendue et U plus peuplée de celles que possède l’empire.
Sa superficie est d’environ 500,000 kilomètres carrés, partagés en trois régions, le Tell et le Sahara , comme en Tunisie, entre lesquels se développe, à une hauteur d’un millier de mètres, le large plateau des steppes, pâturages frais et abondants durant la saison des pluies, desséchés pendant les ardeurs de l’été. Gouvernée au nom de l’Empereur jusqu’à ce jour, par un maréchal de France, sous le régime général des lois de l’Empire, mais avec de nombreuses lois particulières, l’Algérie est un établissement dont le caractère politique et administratif n’est pas encore bien déterminé : intermédiaire entre une véritable colonie et une province française. Cette ambiguïté dérive surtout de sa population, qui se compose de 2,500,000 habitants environ, dont un dixième est européen et les neuf dixièmes sont indigènes, tandis que le pouvoir, le savoir, le travail, la richesse sont en proportion inverse. L’opposition des deux religions, la musulmane qui permet la polygamie, et la chrétienne qui la défend, redouble l’embarras d'une définition normale, qui diminuera, à mesure que l'élément européen croîtra en nombre, ce qu’il est en voie de faire, tant par l’immigration que par l’excédant des naissances sur les décès. Dès aujourd’hui, il compte environ 250,000 âmes, dont moitié d’origine française et l’autre moitié mêlée d’Espagnols, d’Italiens et de Maltais au premier rang, d’Allemands et de Suisses au second. Quant à la population indigène , elle se compose en fractions à peu près égales, partie d’Arabes, partie de Berbères ou Kabyles et d’un troisième élément mixte (Arabes berbérisés, Berbères arabisés, Chaouïas), celui-ci propre à la province de Constantine. A ce fonds s’entremêlent, dans les villes, les Maures, les Koulouglis, les Juifs, les nègres et ces derniers un peu aussi dans les campagnes. Les Berbères, primitifs habitants, refoulés par les envahisseurs arabes, se sont réfugiés sur les hautes montagnes, dans les oasis sahariennes, dans le désert même ; avec ces indigènes, habitués au travail, à la vie sédentaire, à la monogamie, l’accord est plus facile qu'avec les Arabes qui occupent les plaines.
campés sous la tente, et fidèles encore à leurs traditions d’oisiveté et de vagabondage, de révolte et de haine contre les chrétiens, de féodalité politique ou religieuse et de polygamie.
Le budget des dépenses civiles de l’Algérie (en réunissant la part de l'Etal avec celle des provinces et des communes) est d’une trentaine de millions que couvrent les recettes : il laisse en dehors les dépenses militaires, faites bien plus en vue de la France et de l’Europe que de l’Algérie, et qui roulent autour de 60 millions.
L’activité des populations se porte principalement sur l’agriculture, favorisée par la fertilité naturelle du sol presque tout calcaire ou alluvionnaire, et par la douceur du climat, chaud pendant l’été sans être brûlant, frais pendant l’hiver sans être froid Mais le voisinage du Sahara et les déboisements, dus tant à l’incendie qu’aux troupeaux des (Arabes, l’exposent à de fréquentes sécheresses et à des invasions de sauterelles. Les céréales (blés et orges) sont la principale culture d’hiver, le tabac et le coton les principales cultures d’été, d’un succès facile partout où l'irrigation est possible; l’élève du bétail, bœufs, moutons, chevaux, chameaux, est la principale occupation des Arabes adonnés à la vie pastorale. Le lin, la vigne, l’olivier, l'oranger, le mûrier y ajoutent leurs récoltes. L’industrie manuelle chez les indigènes, aidée de machines chez les Européens, ne s’est encore bien constituée que pour un petit nombre de fabrications : farines de blé , pâtes alimentaires , huile d’olive, préparations d'alfa (sorte de sparte) et de palmier nain, écorces de chênes-lièges, bois d’ébénisterie (thuya), marbres (onyx). Le commerce tire bon parti de tous ces éléments, et en outre des grains, des bestiaux, des huiles et des laines, principales richesses des indigènes. 11 approche de 300 millions de francs, dont les deux tiers à l’importation et un tiers à l’exportation. Il met en mouvement 9 à 10,000 navires jaugeant un million de tonneaux, dont les quatre cinquièmes sous le pavillon français.
Ce mouvement recevra une vive impulsion des travaux publics qui s’exécutent en ce moment : ports, routes, che-
mins de fer. Plus précieux encore seront les barrages qui peuvent être dressés sur les nombreux cours d’eau de l’Algérie, tous insuffisants pour la navigation, suffisants pour l’irrigation (Medjerda, Sevbouse, Safsaf, Rummel, Sahel, Isser, Hamise, Harrach , Masafran , Chelif, Habra, Sig, Tafna) ; mais tous ces instruments de progrès ne produiront leur effet que sous un régime civil, propre à attirer les colons européens et à leur assurer, ainsi qu’aux indigènes, les garanties de propriété, de liberté, de sécurité qui sont les conditions fondamentales de la civilisation moderne.
Les principales villes de l’Algérie sont : la capitale Alger (60,000 ûmes); Constantine (45,000), et Oran avec le port de Mers-el-Kebir (35 à 40,000). Sans approcher de ces chiffres, les villes maritimes de Mostaganem, Tenez, Cherchel, Bougie, Philippeville, Bône, et les villes intérieures de Tlemcen, Biidah, Guelma, sont des foyers actifs de commerce ou de production. Le petit port de la Calle s’adonne exclusivement à la pêche du corail des eaux algériennes, le plus beau de la Méditerranée : cette localité a remplacé le Bastion de France, premier comptoir établi par des Français dans les régences barbaresques dès le xvi e siècle. Médéah, Milianah, Mascara, Sidi- bel -Abbés, Sétif, Tébessa se recommandent par leur importance stratégique ou productive.
Le Maiioc présente les mêmes caractères physiques que l'Algérie, mais avec un degré de plus de fraîcheur dans le climat, à raison du voisinage des deux mers qui l’enceignent, et des chaînes plus hautes et plus boisées de l’Atlas, qui atteint, dans l’empire du couchant, sa plus haute altitude (le Miltzin, 3,475 mèt.). On lui attribue une superficie de 700 à 800,000 kilomètres carrés, peuplés de 6 à 7 millions d’habitants, en majorité berbères : les Arabes viennent au second rang, puis les nègres et les Juifs ; et enfin un petit nombre d’Européens, tous résidants dans les places commerciales de la côte.
Le gouvernement est le type le plus complet du pouvoir
absolu : il se résume tout entier dans la personne et le caprice du sultan, aveuglement servi par quelques agents. Sous ce régime tout végète : agriculture, industrie, commerce. Les nombreuses rivières (Moulouia, Oued-Sebou, Oum-er-bia, Tensift, Oued-Sous) coulent aussi tristement vers la mer que l’Oued-Guir vers les sables et les lacs du Sahara.
Le peu qui existe d’activité industrielle et commerciale se résume dans les ports de la côte (Tétuan, Tanger, Rabat, Safi, enfinMogador), et dans les deux grandes villes de l’intérieur : Fez (80,000 âmes), capitale du nord, Maroc (40,000 âmes), capitale du midi. Méquinez est la capitale religieuse, avec 30 à 40,000 âmes.
Les principaux articles de commerce sont les mêmes que pour toute la région atlantique, qui enclave l’Algérie : céréales, dattes, fruits, huiles, moutons, peaux de chèvre, laines, plumes d’autruche , cire ; enfin quelques articles de la main-d’œuvre indigène, qui s’applique surtout aux peaux étaux laines, et supplée au goût par l’originalité des dessins et des formes, unie à l’éclat solide des couleurs. Le commerce du Maroc est évalué de 40 à 50 millions.
En arrière de la zone septentrionale de l’Afrique, depuis l’Océan jusqu’au Nil, le Grand-Désert déploie sa vaste ceinture de sables, toute mamelonnée de dunes, semée de rares oasis parmi lesquelles se distinguent celles deTouat, par leur nombre et leur fraîcheur. Sur cette surface privée de toute végétation arborescente, un seul groupe de monts se dresse, les monts Hoggar. Dans ces solitudes se fait le partage entre la race blanche, dont les Touaregs sont les derniers représentants, et larace nègre, qui commence aux Tibbous. Pilotes de l'océan de sables et commissionnaires du désert, les Touaregs voilés parcourent l’espace sur leurs rapides méhari : guides des caravanes de chameaux, ils font communiquer le Soudan avec les rives et les villes méditerranéennes. La traversée de 400 lieues se fait en quatre mois ; mais un itinéraire plus court est celui qui aboutit à Mogador, sur l’Océan -, il est très-familier aux caravanes de l’empire du couchant.
MOTRC PLANÉ! E. 17