L’AFRIQUE INTÉRIEURE
Dans l’aire immense qu’enferme le périple que nous venons de parcourir, l’Afrique intérieure déploie les splendeurs de sa nature exubérante. On connaît les abords de ses plaines où paissent par troupeaux les girafes, les antilopes, les autruches, et les forêts où se rencontrent l’éléphant et le rhinocéros, le lion et le buffle; ses marais, où se vautre L’hippopotame, et ses fleuves, où rampe le caïman. On sait que, du nord au sud , un«r suite de lacs, plutôt entrevus qu’explorés, s’y succèdent, formant une suilede dépressions dans ce plateau central : l’Albert et le Victoria, d’où sort le
Ml, le Tanganyika, le Nyassa (Maravi), le Chiroua, et d’autres moindres, le Tsad, le Ngami. On a vu, et quelquefois gravi, la ceinture de montagnes qui l’entourent (supports du plateau central), au-dessus desquelles le Rénia et le Kilimandjaro élèvent à 5 ou 6,t)00 mètres leurs cimes blanchies par la neige. Mais tous ces spectacles ne sont que le cadre du tableau; lç cœur du pays reste jusqu’à ce jour ignoré et inaccessible. On peut cependant affirmer d’avance que , s’il y a, dans ce mystère, une carrière de recherches sans fin pour toutes les sciences, il n’y a ni force, ni lumière, ni travail, dont le reste du monde ait à recueillir le bienfait. Au témoignage d’une légion de voyageurs qui ont abordé l’Afrique intérieure par toutes les voies, et dont beaucoup ont été victimes de leur courage, la population noire qui vit sur ce sol, dont une chaleur humide entretient l’inépuisable fécondité, n’est qu’une agrégation de molécules humaines n’ayant dépassé mille part les degrés rudimentaires des sociétés primitives. Ce qu’on appelle des royaumes nègres : le Darfour, l’Ouadaï, leBornou, sur la lisière du Grand-Désert; le Dahomey ell’Achanti,sur la côte occidentale, se réduisent au pouvoir absolu, capricieux et féroce d’un maître, sans aucune trace des institutions et des lois qui caractérisent une civilisation. Si les couples humains n’y vivent dispersés un à un que dans les variétés les plus dégradées ; si la peuplade, la tribu et le village s’y sont partout constitués , et même des villes dont le nom a retenti en Europe (Tombouctou l , Kano, Kouka), nulle pari n’apparaissent l’État et la nation, grandes unités hiérarchiques, que cimente une communauté de sentiments et de souvenirs, d’action et d’ambition. En vain soupçonne-t on çà et là quelques infiltrations des races blanche ou jaune, chez les Peuls ou Fellatahs au centre, chez les Gallas à l’est, chez les Cafres de la région australe ou les Hovas de Madagascar : aucun progrès général n’en est résulté. On dirait que les noirs sont les premiers-
1 Dont un Français, René Caillé, a le premier donné la description, après y avoir résidé deux semaines en 1828.
nés de la famille humaine, venus sur des parties de l’ancien continent où dominent les terrains primitifs, que l’animalité n’a pas enrichis de ses dépôts calcaires et crétacés, et qui, par la fatalité de cet avènement précoce, arrêtés dans leur développement intellectuel et moral, livrés au plus grossier fétichisme, semblent condamnés à une immuable enfance, jusqu’à ce que la famille aryane, plus récente et plus perfectionnée, vienne leur tendre une main tutélaire et leur donner une nécessaire éducation.