LA TURQUIE D’ASIE
La Turquie d’Asie occupe à l’extrémité occidentale de l’Asie un territoire d’environ 4,230,000 kilomètres carrés, peuplé de 46 millions d'habitants, soit une densité kilométrique de 42 à 43 : comparativement à l’Iran, il y a progrès. Ici l’unité est toute politique; effectuée par la conquête d’un peuple étranger, les Ottomans, elle se débat contre le morcellement naturel qui résulte des lignes des montagnes, des cours des fleuves, de l’origine et du caractère des populations. La conquête a même dénaturé le caractère ethnographique de la région, en superposant aux races aryane et sémitique, qui l’avaient peuplée durant toute l’antiquité, la race turque et touranienne qui n’y est apparue qu’au cours du moyen âge et s’en est rendue maîtresse au seuil du monde moderne. Mais les croisements avec les races soumises ont déjà modifié le type des vainqueurs, et autorisent à maintenir la Turquie d’Asie dans les domaines de la race blanche qui, d’ailleurs, y compte encore en proportion notable et y reprend pied de plus en plus, par l’influence polilique et l’intervention industrielle de la civilisation occidentale.
Chacune de ces provinces a une physionomie et une tradition particulières.
Le Kurdistan turc est l’Assyrie de la Bible, que baigne le
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L’ASIE OCCIDENTALE El’ MÉRIDIONALE 271
Tigre, sur la rive droite duquel s’élève Mossoul, capitalede la province, grande ville industrielle et commerçante de
50.000 habitants ; en face, les ruines de Ninife gisent, ensevelies sous le sable du désert ou le limon du fleuve; Khorsabad, Nimroud, Erbil (Arbelles), rappellent d’autres
' illustres souvenirs : la contrée est couverte de lits de canaux desséchés qui servaient à l’irrigation, de vestiges de palais, de villes, Je tumulus, où des tribus, presque indépendantes des Turcs, paissent leurs troupeaux de moutons et de chèvres, au poil soyeux et fin. Les montagnes du Kurdistan , sur la frontière de la Perse , à laquelle elles appartiennent en partie, entretiennent l’esprit de liberté.
L’Irak-Arabi est la Babylonie et la Chaldée de la Bible,, non moins riche en monuments. On y trouve les ruines de Babylone, de Séleucie qui la remplaça comme capitale, de Ctésiphon, ancienne capitale des Parlhes, de Koufa, première résidence des khalifes avant Bagdad. La principale ville qui ait survécu aux révolutions des empires est Bagdad, célèbre, au second âge de l’islamisme , par la splendeurde ses palais et de ses fêtes; aujourd’hui cité industrieuse, peuplée de 70,000 âmes, et centre du commerce de la Turquie d’Asie avec la Perse, l’Inde, l’Arabie et~le Turkestan. En se réunissant, le Tigre et d’Euphrate forment un seul cours nommé le Chat-el-Arab, qui verse ses eaux dans le golfe Persique : sur ses bords s’élève Bassora, ville de
60.000 âmes, liée à Bombay par un service de paquebots qui remontent jusqu’à Bagdad et font relâche à Bouchir, Mascate et Kouratchi. La population de l’Irak-Arabi, principalement de sang arabe dans les campagnes, où elle vit à. l’état de tribus, est mêlée dans les villes de Persans et. d’ Arméniens, de Juifs, d’indiens et de Turcs.
L’Al-Djésireh (oulîle)estrantiqueetcélèbreMésopotamie, ainsi nommée des deux fleuves qui l’entourent et l’enferment presque en entier, le Tigre et l’Euphrate, le pays des patriarches, où depuis la plus haute antiquité les tribus arabes, qui peuplent ces steppes, élèvent leurs troupeaux de chameaux, de chevaux, de moulons qui sont leur principale richesse : les Turcs occupent les villes, dont la prin-
cipale est Qrfa, l’ancienne Edesse, avec 40,000 âmes ; et dans les monts habitent les Yézidis, en qui revit avec fidélité le type assyrien, tel qu’on le voit figuré sur les belles sculptures de Korsabad au inusée du Louvre.
L’Arménie, après avoir formé jusqu’au xi\" siècle un royaume particulier, tomba au pouvoir des Turcs et des Persans qui la démembrèrent; depuis lors la Russie s’en étant aussi approprié une partie, elle n’est plus qu’un nom historique. L’est dans les monts de l’Arménie que se trouve le mont PArarat, si fameux par l’arche de Noë ; de cette région élevée coulent en sens opposé l’Euphrate et le Tigre vers le golfe Persique, le Kour et l’Aras vers la Caspienne ; là se trouve le lac Yan. Non loin des sources de l’Euphrate s’élève, dans l’Arménie turque, la ville d’Erzéroum, peuplée de 40,000 habitants, Turcs, Arméniens et Persans, entrepôt du commerce entre Trébizonde, Tauris et Tiflis. Diarbékir, sur le Tigre, a une population égale, mipartie de Turcs et de Kurdes , de juifs et de chrétiens, adonnés à l’industrie manuelle et au commerce ; elle communique par caravanes avec Alep et Bagdad. — L’Arménie a sa langue et sa littérature qui la distinguent dans le monde asiatique; ses enfants, émigrés dans toutes les villes de l’Orient, y apportent le génie des affaires, comme les *juifs en Occident; et, suivant leur culte, ils se rattachent à l’orthodoxie grecque ou à l’orthodoxie romaine.
Comme les précédentes provinces, la Syrie est baignée par l’Euphrate, qui en fait la limite orientale; au couchant, elle se déploie sur le rivage de la Méditerranée; au nord, elle est enserrée par un chaînon du mont Taurus ; au sud, elle s’ouvre par un désert sur les déserts de l’Arabie. Sur ce territoire se sont accomplis plusieurs des événements les plus mémorables de l’histoire sémitique, que rappelent les noms de Jérusalem, Damas, Alep, Palmyre, Antioche, Tyr, Sidon, Balbek, le Liban et l’Anti-Liban , le Jourdain et l’Oronte, le lac de Tibériade ou mer de Galilée et la mer Morte, le mont Garizim et le mont des Oliviers En Syrie se rencontrent, à leur origine et dans tout le cours de leur destinée, les trois grandes religions monothéistes, le judaïsme,
le christianisme, l'islamisme, et ce trait privilégié marque l’influence de cette contrée sur l’humanité. Là se heurtent encore de nos jours des nations nombreuses et diverses par le sang, la langue et la religion : dans les monts et les vallées, Maronites et Druses, Meloualis et Ansarieh, débris des races syriaques indigènes ; dans les villes, les Juifs et les Arméniens, les Grecs et les Turcs; dans les plaines, les Arabes nomades ou sédentaires, tribus amies du pillage, mais dont la protection peut s’acheter. Faute de sécurité, l’agriculture et le commerce languissent; faute d’initiation et de concurrence, l’industrie locale se traîne dans ses routines séculaires : tout esprit d’invention et d’entreprise manque.
Cependant des villes anciennes durent à travers les siècles, en vertu, semble-t-il, de l’existence acquise, et quelquesunes, situées sur la mer, sont secouées de leur torpeur par ■ l’entrain de l’Europe. Alep, peuplée de 80 à 100,000 habitants, est l’entrepôt du commerce de la Syrie, de la Mésopotamie et de l’Irak-Arabi. Damas, plus célèbre encore, capitale de toute la Syrie, autre centre important d’industrie et de commerce, n’a pas moins de 150,000 habitants. Beyrouth, avec ses 50,000 âmes, est le principal port de la Syrie, entrepôt du commerce du Liban, de la Syrie septentrionale et de Damas avec l’Europe. La Phénicie, lisière de la côte entre le Liban et la mer, ne vit plus que dans les souvenirs classiques et dans le port ensablé de Sour, petite ville maritime de 2,000 pêcheurs , comme la Palestine maritime dans les petits ports de Jaffa (Joppé), Ascalon et Gaza. Jérusalem n’a plus que 20,000 habitants sédentaires ; mais elle voit arriver tous les ans, dans ses murs, de nombreux pèlerins qui vont s’agenouiller autour du tombeau de Jésus-Christ, dans l’église du Saint- Sépulcre, partagée entre tous les cultes chrétiens, sous la garde des Turcs, tandis que les pèlerins musulmans vont prier dans la mosquée d’Omar.
La barbarie turque a plus profondément encore marqué de son empreinte d’oppression et d’incurie l’Asie Mineure, où la civilisation antique brilla, non d’une teinte aussi sévèrement religieuse que dans la Syrie, mais de tout l’éclat des
arts, de la poésie et de la science : premier théâtre des joies et des combats, des travaux et des chants de la race hellénique. Quels noms et quels souvenirs que ceux de Pergame et de Troie, de Smyrne etd’Ephèse, de Milet et d’Halicarnasse, de l’Hermus et du Méandre! Sur son rivage admirablement découpé, voisin d’iles verdoyantes, .tlorissaient de nombreuses métropoles et colonies grecques, dont les essaims se répandaient dans tous les pays riverains de la Méditerranée. Les royaumes et les empires entouraient les républiques et s’alliaient avec elles. Les splendeurs qu’avaient respectées les conquêtes des Perses, des Grecs et des Romains ont disparu sous la domination musulmane et la race ottomane ; ce qui en survit ne relève que de l’industrie et du commerce nécessaires à la vie matérielle des nations : l’esprit a disparu.
Parmi les principales villes de l’Anatolie, nom actuel de l’Asie Mineure, on doit citer : Trébizonde, sur la mer .Noire, peuplée de 50,000 âmes, entrepôt du commerce entre l’Europe, la Perse et l’Asie centrale ; Tokal (50,000), où se fabriquent des tapis dits de Smyrne ; Koutayeh {50,000 âmes), renommée pour ses fabriques de porcelaine; Afioum-Kara-Hissar (50,000), qui trafique d’opium, de tapis et d’yatagans ; Angora (50,000) , l’Ancyre fondée par nos aïeux les Gaulois, dont la Galatie conserva longtemps le nom; Brousse (Pruse), ancienne capitale de la Bilhynie et première capitale des Turcs ottomans, grande ville industrielle et commerçante de 60,000 habitants ; Scutari , ville de 35,000 âmes , vis-à-vis de Constantinople, dont elle est un faubourg, séparé par le Bosphore ; Smyrne (130,000), un des principaux centres du commerce du Levant, point de départ de deux tronçons de chemins de fer, l’un dirigé •vers Aïdin, l’autre vers Magnésie; Césarée, ancienne capitale de la Cappadoce, ville de 40,000 âmes.
A l’Asie Mineure se rattachent des îles voisines qui ont subi les mêmes retours de la destinée politique, mais en résistant mieux pour leur foi religieuse. Sous le nom de Sporades, elles sont dispersées dans les eaux de l'ancienne mer Egée, aujourd'hui nommée l’Archipel, à l’exception de
Chypre, rapprochée de la Syrie. Leurs noms suffisent à dire leur gloire passée et leur langueur présente : Ténédos, Mételin (Lesbos), Scio, Samos, Patmos, Cos, Rhodes. Le chetlieu de cette dernière a un assez bon port et une population de 10 000 habitants ; en Chypre, Nicosie, le chef lieu, ' en a 20, (XX). On sait la célébrité de ces deux dernières iles dans l’antiquité et au moyen âge : tout cet éclat n’est pins que souvenirs pour la mémoire, faulômes pour l’imagination, ruines pour les yeux. Un fanatisme ignorant et barbare a balayé toutes ces grandeurs de l’histoire.
Cependant Samos, avec les petites îles voisines Nicaria, Patmos, Lero , forme une principauté autonome, quoique tributaire de la Turquie; elle est gouvernée par un prince grec, assisté d’un aréopage et d’une chambre de députés ; humble épave de la nationalité hellénique daris les parages de l’Asie.
Nous devons rappeler ici, pour ordre, une province russe, la Transcaucasie , que nous avons au point de vue politi- 'que rattachée à la Russie d’Europe, mais que la géographie ne peut enlever à l’Asie. Le chef-lieu est Tillis, ville commerçante de 30,000 habitants, sur le Kour. Les autres principales localités sont éparses dans les gouvernements et provinces de la Géorgie. Ce sont : laCircassie, la Mingrélie, le Daghestan, le Chirvan, l’Arménie turque, dont le chef-lieu estErivan (12,000 habitants). Après de longues luttes qui ont illustré le nom de Schamyl, toutes les tribus du Caucase ont dû subir le joug de la Russie; les unes, telles que les Tcherkesses (Circassiens), ont émigré en masse vers la Turquie; d’autres, qui étaient restées, ont été transportées de leurs montagnes dans les plaines de Kouban, sous b surveillance des Cosaques : des soldais et des colons russes ont pris la place des vaincus fugitifs ou exilés. Tout n’a pas été malheur dans ce triomphe de la Russie ; son autorité a mis fin à ce honteux trafic des Circassiens qui vendaient leurs filles pour les harems , et leurs garçons pour en faire des eunuques et des esclaves. Toute cette région montagneuse, arrosée par de nombreuses sources, parsemée
NOTRE I'LANLTE
de quelques lacs, couverte de forêts et de pâturages, répand la fraîcheur , invite ses habitants à la vie sédentaire, à la culture, au travail industriel, à l’élève du bétail : des neiges et des glaces éternelles étincellent sur ses sommets, dont les plus hauts culminent à 5,045 (le Kazbeck)et 5,646 mètres (Elbourz) d’altitude. Développé sur une longueur de 1,100 kilomètres, sur une largeur de 100 à 300, le Caucase est une grande et belle province qui doit, un jour prochain, s’ouvrir, comme les Pyrénées et les Alpes, aux voies ferrées, aux marchandises et aux idées de la civilisation.