CHAPITRE XIX
L’Amérique, nouveau monde, nouveau continent, développe dans le sens du méridien sa longue cordillère des Andes, qui la divise en deux versants d’une telle inégalité de surface que celui du Pacifique n’est en moyenne que le dixième de celui de l’Atlantique. Par cette direction du nord au sud, opposée à l’axe de l’ancien continent, elle offre ses flancs les plus accessibles aux navigateurs et aux colons partant d’un point quelconque de l’Europe et de l’Afrique occidentales, et s’aventurant vers l’inconnu, mais elle arrête les colons à l’intérieur par les hautes barrières de ses chaînes et force les navigateurs à chercher un passage au nord-ouest ou au sud-ouest. Bien qu’abordée dès le x c siècle par les Scandinaves, l'Amérique n’a été utilement découverte qu’à la fin du xv e siècle par Christophe Colomb, qu’une injustice des contemporains a privé de l’honneur de décerner son nom à ce continent. A partir de celle date mémorable, elle est devenue une colonie de l’Europe, et a puissamment influé sur ses destinées : alors seulement notre Planète a pu mettre au service de l’humanité son organisme tout entier et la plénitude de ses ressources. Que l’Amérique ne fût pas encore découverte, quelle énorme lacune dans tous les essors de l’économie productive des nations! Depuis quatre siècles que d’essaims de population surabondante et inquiète de notre vieux monde le nouveau monde a accueillis ! Que de marchandises il a reçues de nos manufactures et de nos fer-
mes! Quels produits il a versés en retour dans la circulation générale! Quels aliments ces échanges d hommes, de denrées, d’affaires ont fournis au commerce et à la navigation! Et quels aliments, d’un ordre plus élevé encore, le spectacle et l’étude de la nature américaine ont fournis à toutes les sciences! Quelles leçons à toutes les sociétés politiques clans les républiques du nord et du sud, et dans les grands hommes que l’Amérique a enfantés, les Franklin, les Washington, les Bolivar, les Channing, les Lincoln, pour ne nommer que les plus illustres! Que d’exemples d’initiative créatrice, de libertés civiles et religieuses, d’audace intelligente, de puissance créatrice, de noble ambition! Et combien, pour faire apprécier tout le prix de cette conquête, le vieux monde sentirait de vide dans son existence, si tout d’un coup un cataclysme faisait descendre tout le continent américain dans les profondeurs de l’Océan ! A cette seule pensée les esprits qui méconnaissent le rôle capital de la colonisation dans l’histoire de l’humanité apprendront à l’apprécier à sa valeur; car qu’est-ce que l’Amérique dans ses origines et dans le cours de sa carrière, sinon une colonie et une tille de l’Europe? C’est l’Europe qui l’a peuplée et la peuple encore par ses émigrants, qui la féconde par ses arts, ses sciences, son industrie, et en émancipe l’une après l’autre toutes les provinces par le rayonnement de sa civilisation libérale, et quelquefois même par l’appui de ses armes et de son argent, tout au moins de son commerce.
Sur les 42 millions de kilomètres carrés (à peu près l’équivalent de l’ancien) dont se compose le nouveau monde, 3 à 4 millions seulement sont la part des îles, groupées les unes au voisinage de l’isthme central, les autres autour du pôle boréal : il reste environ 38 millions pour le continent proprement dit. L’ensemble forme une surface quatre fois plus étendue que celle de l’Europe, même en ne tenant pas compte des terres glacées de la calotte polaire. D’après ce rapport, la population de l’Europe étant à la veille d’atteindre le chiffre de 300 millions d’habitants, l’Amérique, dont le sol, le climat et l’hydrographie ne sont pas inférieurs, pourrait en nourrir 1,200 millions, à peu de chose
près l’équivalent de la population totale actuelle du globe, tandis qu’elle en a tout au plus 83 millions, répartis à peu près ainsi qu’il suit :
Amérique septentrionale 49,000,000
Amérique centrale 7,000,000
Amérique méridionale 27,000,000
Ces 83 millions, qui croissent rapidement, tant par l’émigration que par l’excédant des naissances sur les décès, proviennent de toutes les races et de toutes les parties du monde; mais principalement de la race blanche et de l’Europe. Les créoles, nés en Amérique de parents européens d’origine, y constituent la majorité de la population; la race germanique domine dans le Nord-Amérique , la race latine dans le sud. Dans le nord, au centre et au sud, se trouve une race mixte née du croisement des Européens avec les races indigènes. Les langues et les religions se sont réparties comme les races; et enfin l’importation par la traite des esclaves, ou par des engagements volontaires, y a introduit des travailleurs africains et asiatiques, appar tenant aux races noire et jaune. La nature et le mélange de tous ces éléments ethniques si divers varient suivant ies diverses régions : il en résulte des nationalités très-différentes d’origine, de génie et de tendances.
L’Amérique septentrionale se divise en quatre grandes parties :
Terres et îles arctiques 15,000 hab.
Nouvelle-Bretagne 3,500,000
Etats-Unis 37,500,000 '
Mexique . 8,000,000
Et en outre :
Pêcheries françaises (St-Pierre et Miquelon). 3,000
En nombre rond, 49 millions d’âmes.
1 En 1870, la population des Etats-Unis est évaluée à 40 millions.
Les Etats-Unis et le Mexique forment des États indépendants; les terres et îles arctiques du Groenland relèvent de la souveraineté du Danemark; la Nouvelle-Bretagne, de la souveraineté anglaise. — La région nord-ouest, connue jusqu’à ces derniers temps sous le nom d’Amérique russe, a été récemment acquise par la république des États-Unis.