‹ Notre planèteChapitre 7 sur 73 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LES EAUX

Suivant Pindare, l’eau est, sur notre Planète, ce qu’il y a de plus grand. Mot des plus vrais appliqué à l’Océan, qui couvre de l’imposante majesté de ses flots les trois quarts de la surface du globe : 386 millions de kilomètres carrés sur 509 millions. Liquide dans sa plus grande étendue, l’eau se congèle autour des régions polaires, en blocs épais de glace vers le 70° de latitude, et en glaces fixes, vers le 80°; on ne sait encore si la calotte polaire est occupée par des terres ou par des mers, et si ces mers, arctiques et antarctiques, sont fluides ou glacées.

Cette énorme masse océanique se divise en trois principaux bassins, qui séparent les diverses parties du monde : entre l’Europe et l’Amérique s’étend l’océan Atlantique ; entre l’Afrique, l’Asie et l’Australie, c’est l’océan Indien ; entre l’Asie et l’Australie d’une part, l’Amérique de l’autre, c’est l’océan Pacifique. Aux pôles, le double océan Glacial.

L’Atlantique forme un grand canal allongé du nord au sud, entre l’ancien et le nouveau monde, à bords trèsaccidentés, de largeur et de profondeur très-variables : il se subdivise en deux grands bassins, l’un au nord, l’autre au sud de l’équateur, soumis à un régime différent de vents et de courants, de climats et de contours, séparés en outre par une ligne tirée du cap Vert aux Antilles, suivant une traînée de hauts-fonds qui sont une sorte d’isthme sous-marin. La partie la plus profonde est située immédiatement au sud du banc de Terre-Neuve ; les parages les moins profonds sont le long des côtes, en général : le golfe

du Mexique et la mer des Antilles atteignent 1,000 à 3,000 mètres de profondeur. La plus grande dépression ne parait pas dépasser 0,000 mètres.

L’océan Indien ou la mer des Indes présente une tout autre forme. Partant du cap de Bonne -Espérance, où ses flots agités se confondent avec ceux de l’Atlantique, il se déploie vers le nord en un vaste demi-cercle qui baigne à la fois l’Afrique orientale, l’Asie méridionale et ses prolongements dans l’archipel malais, enfin l’Australie occidentale : on y a reconnu des profondeurs de 4,000 mètres.

Quant à l’océan Pacifique, improprement appelé la mer du Sud, car il s’étend au nord aussi bien qu’au sud de l’équateur, c’est la plus grande source des eaux, dont les autres océans ne sont que des affluents : à lui seul, il occupe tout un hémisphère de la planète. C’est en même temps du sein de ses flots qu’émergent les îles les plus nombreuses et les plus grandes de la planète. Groupées ou dispersées presque toutes au sud d’une ligne oblique tirée des Philippines à l’île de Pâques, elles partagent l’immense bassin en deux nappes, coupées obliquement par l’équateur, et faisant par leurs traits caractéristiques un contraste pareil à celui des deux bassins de l’Atlantique. Enfin, c’est dans le Pacifique que l’on a reconnu les plus grandes profondeurs : 14,000 mètres au sud des îles de la Sonde; les fonds de 4 à 6,000 mètres sont communs dans la partie septentrionale. En s’avançant vers les régions arctiques et antarctiques, dont ils prennent le nom, les océans Atlaatique et Pacifique paraissent perdre de leur profondeur, laquelle y varie de 3,600 à 600 mètres : cette dernière épaisseur a été constatée entre l’Ecosse et l’Islande, dans une exploration faite en vue de la pose d’un câble télégraphique. C’est à ce besoin nouveau de l’industrie que se rattachent les études les plus complètes qui aient été entreprises sur la forme du lit des mers. Elles ont constaté que ce lit n’est pas moins variable que la surface des terres : ici des assises sableuses ou vaseuses parfaitement horizontales, ailleurs des montagnes et des vallées, parfois d’insondables gouffres, plus souvent des plateaux élevés et accidentés (bancs),

LES EAUX

propices ou contraires, suivant leur direction et leurs saillies, à la consolidation des câbles sous-marins : un écueil peut décider de la destinée de toute une ligne.

Chacun des océans projette des embranchements qui pénètrent le pourtour des terres, sous le nom de mers intérieures quand les nappes liquides avancent jusqu’au cœur des terres et sont d’une grande étendue ; simples golfes, baies ou rades quand elles n’entament que les rivages ou n’occupent que des surfaces de médiocre dimension : certains grands lacs participent à ce double caractère (Caspienne, Aral, Baïkal).

Le bassin septentrional de l’Atlantique est le plus riche en projections de ce genre. A l’est il forme la mer Baltique, entre la Scandinavie, l’Allemagne et la Russie -, la Méditerranée entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, au milieu du plus ancien et plus brillant théâtre de la civilisation. A l’ouest, l’Atlantique projette les baies de Baffin et d’Iludson, qui sont, par leur étendue, de vraies mers intérieures, comme le golfe du Mexique, enserré par la presqu’île de la Floride et de l’Yucatan. Dans l’hémisphère méridional, les deux continents, africain et américain, ont opposé des masses compactes à l’action des flots.

Sur les flancs de l’océan Indien, la mer Rouge ou golfe Arabique et le - golfe Persique présentent le même caractère de mer intérieure, qui manque presque entièrement autour de l’océan Pacifique : tout au plus peut-on qualifier ainsi la mer d’Okhostk, entre le continent asiatique et la presqu’île de Kamtchatka.

Entre ce qu’on pourrait appeler les troncs et les branches de l’Océan se place une forme intermédiaire qui est la mer littorale, laquelle ne reçoit souvent que le nom de golfe, malgré son étendue : la mer du Nord, le golfe de Guinée, la mer des Antilles, la mer d’Oman, le golfe du Bengale, la mer de Chine, la mer du Japon, la mer de Behring en sont des exemples.

Enfin le système des mers passe à celui des lacs par les mers fermées, ou grands lacs de l’intérieur des continents, sans communication avec l’Océan : telles la mer Caspienne

et la mer d’Aral, dont l’origine maritime se reconnaît à la salure des eaux. Un jour, le soulèvement des terres les-isola de la masse liquide de l’Océan, et elles restèrent au fond des dépressions du globe, diminuées par l’évaporation, alimentées par les apports des fleuves. Leur niveau, inférieur à celui de la mer, empêche leur écoulement ; la mer Caspienne est plus basse de 25 mètres et la sonde y est descendue jusqu’à 900 mètres. Le niveau de la mer Morte ou lac Asphaltite, en Palestine, dont la Bible raconte la sinistre légende, est de 392 mètres plus bas que le niveau de la Méditerranée, et la profondeur atteint et souvent dépasse 300 mètres, sur une surface de 1,200 kilomètres carrés. En de tels abîmes, la vie est presque impossible ; sur leurs rivages arides aucune végétation ne fleurit , et leurs ondes bitumineuses sont mortelles à toute plante et à tout animal, sauf quelques êtres des ordres les plus inférieurs. Si la vie animale et végétale reparaît dans les autres mers fermées, leurs bords, d’un accès difficile, sont envahis par les marécages : comme les fossiles, ces nappes isolées sont les vestiges de l’ancien état au globe, plutôt que les vrais témoignages du monde actuel.

Après les mers et les golfes, la série décroissante des formes océaniques comprend les baies, les rades, les anses, les criques, les havres, les ports, qui reproduisent, dans des cadres de moins en moins étendus, tous les phénomènes du large. Les détroits (manches, canaux, passages, pas, pertuis) constituent un genre à part, à raison de leur rôle spécial dans le système des eaux. Resserrés entre leurs bords, les flots s’y précipitent avec plus de vitesse, s’v heurtent avec plus de violence ; la navigation y est plus dangereuse, et plus facile ou difficile suivant le sens des courants. A ces propriétés la plupart des détroits doivent une véritable célébrité que rappellent les noms de la Manche, Gibraltar, les Dardanelles, le Bosphore, Magellan, Torrès, Malacca, Bab-el-Mandeb, Davis, lludson, Behring, etc.

La salure est le signe propre des eaux maritimes : elle est due au chlorure de sodium qui s’y trouve dissous dans la proportion movenne de 3 pour 100, variable du reste

LES EAUX

suivant les saisons, les climats, les mers; la salure est à peine sensible dans les golfes de la mer Ballique; elle est très-prononcée au fond de la mer Rouge ; elle varie surtout suivant les affluents d’eau douce. Le lit de rencontre des eaux marines et des eaux fluviales forme les estuaires où se -combinent les phénomènes de l’hydrographie terrestre et maritime. Par ses vertus propres, la salure prévient la corruption de la mer, en retarde la congélation, modère l’évaporation, modifie la température. Par son inégale intensité, suivant la hauteur de couches liquides dans une même nappe d’eau, et suivant les lieux et les zones, la salure .entretient le mouvement et la circulation au sein de la masse fluide, toujours tendant à s’établir en équilibre. Elle est donc un grand bienfait pour les besoins du genre humain, quoiqu’elle rende l’eau de mer impotable à l'homme et aux animaux terrestres.

Dérivée de sa fluidité naturelle, accrue par l’inégale pesanteur de ses éléments, la mobilité de la mer est activée par deux phénomènes qui en soulèvent la masse et en déplacent les molécules : ce sont les marées et les courants.

Deux fois en vingt- quatre heures, sous l’action combinée du soleil et de la lune, la surface du globe voit les flots des grandes mers s’enfler, se dérouler, avancer en montant vers le rivage de l’occident, comme pour l’envahir et l'inonder, et heurter les falaises verticales comme pour les renverser; et puis, à des moments précis et d’avance calculés, le flot s’arrête, descend, recule, s’éloigne du rivage et reprend, en sens opposé, une course pareille vers le rivage de l’orient , allant et venant d’un bord à l’autre comme un immense pendule. Ces solennelles et périodiques oscillations sont les marées, qui alternativement élèvent et abaissent les océans, en modifient le niveau par le jeu puissant du flux et du reflux. La régularité du rhythme grandiose fait de ce phénomène l’une des plus sublimes harmonies de la nature. Mais la régularité n’est pas une monotone répétition. Soumises, suivant les positions respectives du soleil, de la lune et de la terre, à des variations de toutes les heures et de tous les jours, qui, elles-mêmes, ne

se renouvellent jamais identiques dans le cours des années et des siècles, les marées dessinent sur les rivages des lignes d’une hauteur changeante, comprises entre certaines limites, d’après lesquelles se règle l’arrivée ou le départ des navires, les constructions et les règlements des ports.

L’amplitude des oscillations rend parfois bien difficile l’œuvre des hommes : bornée à une échelle de quelques mètres d’élévation dans sa course normale, la marée s’élève en certains lieux à 7 mètres (Panama) et atteint jusqu’à 21 mètres au fond de la baie de Fundy, qui sépare le Nouveau-Brunswick de la Nouvelle-Ecosse.

Plus redoutable encore est la violence des chocs, quand la marée montante rencontre de front les courants descendants des fleuves. A l’estuaire de l’Amazone, le pororoca annonce au loin, par ses retentissements et ses rémous , la lutte des deux puissances. Aux bouches de la Gironde et de la Seine, le mascaret, avec ses volutes écumantes qui se déroulent et se précipitent en brisant sur le rivage, annonce la victoire de la marée. A l’embouchure de presque tous les fleuves qui s’écoulent dans l’Océan la barre par ses agitations, ses déplacements, ses heurts met en péril les navires quand elle ne les arrête pas. Enfin le raz-de -marée , heureusement circonscrit à quelques parages des mers, présente le plus terrible des spectacles : la mer tout entière, comme soulevée avec fureur, se jette sur la terre, qu’elle accable de ses coups et qu’elle entraîne, avec les cordons de galets, dans ses abîmes les plus profonds.

C’est de l’océan Glacial antarctique que semblent partir les mouvements des marées, comme d’un centre de soulèvement spontané : de là, les vagues rayonnent dans toutes les directions, marchent vers l’équateur, baignant tour à tour tous les rivages, et tenant tous les océans en agitation constante. Leur action ne s’amortit que dans la Méditerranée et les autres mers intérieures, dont la surlace est trop petite pour subir le contre-coup des grands mouvements de la pleine mer. Encore est-il quelques points où des causes locales rendent la marée très-sensible.

Comme l’équilibre de gravitation cause les marées, Fé-

LES EAUX

quilibre de-chaleur et de salure, joint à la rotation terrestre et à l’action des vents , détermine les courants qui entretiennent la circulation permanente des eaux de la mer. Il en est un nombre intini d’accidentels et de temporaires , occasionnés par quelque influence passagère , vent ou tempête. Il en est de réguliers et de périodiques, qui se constatent dans les parages maritimes où le régime des vents est lui-même soumis à des alternances périodiques de direction : les mers de l’Inde et de la Chine sontdans ce cas. Les plus importants sont les courants constants, dont la direction et la vitesse résultent des lois et des for- . mes générales de la planète. Partant des pôles et surtout du pôle austral, comme les marées, les eaux froides courent perpétuellement vers les régions équatoriales , que le soleil réchauffe de ses feux verticaux : subissant à leur tour l’action de cette chaleur torride, elles continuent leur course vers le pôle opposé, où elles reprennent leur température glaciale et d’où elles reparlent pour l’équateur et l’autre pôle, décrivant des sillons sans fin au sein des mers, dont ces courants entretiennent l’agitation. Ce sont de grands et profonds fleuves marins qui couleraient régulièrement d’un pôle à l’autre, si la barrière des continents et des îles, en les infléchissant à droite et à gauche le long des côtes, n’imprimait à leur marche les sinuosités et les courbes les plus variées. Telle est la complexité des forces qui produisent ces mouvements, qu’il n’est pas rare de constater des courants superposés à des hauteurs inégales, qui vont en sens directement ou obliquement contraire.

Dans l’océan Pacifique , le principal courant , venu du voisinage des terres antarctiques, en avançant vers l’Amérique se bifurque en deux branches, dont l’une, se repliant au sud, contourne le cap Ilorn, dont l’autre se déroule le long de la côte occidentale, jusqu’à la zone torride, là il se détourne à l’ouest, et, formant le courant équatorial, il va heurter l’Australie, qui le divise en trois nouvelles branches, suivant que ses Ilots se portent vers la côte sud-est et la Nouvelle-Zélande, ou vers le labyrinthe de l’archipel malais, ou vers l’Asie orientale, à la rencontre du Japon qui

NOTUE PLAN ÉTÉ. ' A

l’infléchit au nord-est, d’où il se replie vers l’Amérique, en baigne les côtes et rentre dans le courant équatorial.

Le courant de l’océan Atlantique, soumis aux mêmes lois, suit une marche pareille, sans autres variations que celles qui résultent de la configuration différente des terres qu’il rencontre. Venant des terres australes, il s’avance au nordest vers la pointe de l’Afrique, à la hauteur de laquelle, vers l’Ouest, il se bifurque : une branche tourne au sud et devient un courant traversier de l’océan Indien ; l’autre continue à suivre la côte occidentale d’Afrique jusqu’au golfe de Guinée : là, il tourne à l’ouest, et devient le courant équatorial jusqu’à ce qu’il frappe le cap Saint Roch, du Brésil, qui le divise en deux comme avait fait l’Australie. La moindre branche suit au sud-ouest la côte du Brésil; la plus forte remonte vers le nord-ouest, se jette à travers les îles des Antilles dans le bassin arrondi du golfe du Mexique, où il devient le Gulf-Stream. Sous ce nom nouveau et célèbre, le courant remonte, à travers le canal de Bahama, la côte nord-orientale de l’Amérique ; puis déviant à l’est, il projette vers les régions polaires une branche qui se perd au sud du Spitzberg, et une seconde vers les Iles-Britanniques et la presqu’île Scandinave, tandis qu’une troisième se replie à la hauteur de la France et de l’Espagne , vers l’Afrique et vers l’équateur, où elle va se fondre dans le courant équatorial.

Le courant de l’océan Indien suit une marche analogue pour son point de départ et les premières directions : allant au nord et au nord-est jusqu’à la hauteur de l’Australie occidentale; puis, se repliant à l’ouest et 'grossissant le courant équatorial qui le porte vers l’Afrique orientale; mais, à ce point de rencontre, l’issue vers le nord lui étant fermée par l’Asie méridionale, il se replie par le canal de Mozambique vers l’Afrique australe , où il rentre dans la circulation générale.

Dans la dernière partie de leur course, les courants du Pacifique et de l’Atlantique , portant vers les régions septentrionales des eaux réchauffées par le soleil de l’équateur et des tropiques, en adoucissent la température : grâce à

LES EAUX

leur influence, il ne gèle jamais autour de la pointe méridionale du Kamtchatka, et les côtes de la Nonvége, de l’Ecosse, de l’Islande échappent aux froids extrêmes des latitudes analogues. La navigation profite de la connaissance récemment perfectionnée des courants maritimes, pour accélérer ses voyages : mis à profit par les navires, souvent ils abrègent les traversées d’un tiers. La navigation de New- York à Rio-Janeiro , qui était autrefois de 40 à 45 jours pour la voile, a été réduite à 30 jours.

A la masse continue des mers correspond, sur terre, le réseau hydrographique formé par les lacs et les étangs, les fleuves et les rivières, les sources superficielles ou souterraines, enfin par les glaciers.

Les lacs parsemés sur la surface de notre planète sont des mers en miniature, reproduisant sur une échelle réduite la plupart des phénomènes de l’Océan , à l’exception des marées. Les eaux de plusieurs sont salées; celles de la plupart sont traversées et agitées par des courants ; toutes se rident ou s’enflent au soufflé des vents, plusieurs connaissent les tempêtes. Les poissons et les plantes vivent dans leur profondeur ou animent leur surface, qui reçoit, avec toutes les impressions de l’air et de la lumière, le mobile fardeau de la barque ou du paquebot. Utiles pour la nourriture des hommes et le transport des marchandises, les lacs égayent et embellissent les paysages qui les encadrent et dont les bords se reflètent, avec l’azur des cieux, dans leurs ondes limpides. Dans les régions boréales, leur glace devient un élément de commerce; ailleurs, on exploite les herbes qui végètent dans leur sein, et la tourbe déposée dans les replis de leurs rivages.

Leurs formes sont diverses comme leurs origines, et se rangent en quatre classes : les lacs entièrement isolés; ceux qui ont un écoulement et pas d’affluents ; ceux qui reçoivent et émettent; ceux qui reçoivent et n’émettent point.

Les lacs isolés, que n’alimente aucune source visible , sont les plus réguliers dans leurs contours : ils remplissent

:sti

souvent les cratères éteints; et c’est, en effet, dans les pays volcaniques, anciens et modernes, qu’on les trouve, dans ceux qui sont le plus exposés .aux tremblements de terre : malgré l’évaporation, leur niveau reste à peu près constant, ce qui ne s’explique que par le tribut de courants souterrains.

La même explication est encore plus nécessaire pour la seconde classe de lacs qui, sans aucun affluent visible, ont un écoulement : toujours remplis quand ils devraient cire doublement épuisés, par l’évaporation et par leur déversoir, ils reçoivent certainement les infdtrations des eaux pluviales, les ruisseaux découlant de sources cachées, la fonte insensible des glaciers et des neiges qui couvrent les montagnes environnantes. En Piémont, le travail humain a créé des lacs artificiels pour recueillir les eaux pluviales et les répandre dans les campagnes par l’irrigation.

Les lacs de la troisième classe, ceux qui reçoivent des eaux courantes et qui en émettent, sont les plus nombreux, et aussi les plus variés de forme, les plus grands par la surface. En débouchant dans les lacs, les rivières les plus rapides fondent leurs eaux dans la masse, au lieu de les traverser comme un courant particulier : cependant, elles conservent quelquefois leur nom, comme le Rhône, à l’issue du lac de Genève. Au sein de ces lacs, les limons déposés forment des atterrissements, des îles, des barres qui rappellent les opérations de la nature à l’embouchure des fleuves.

Enlin, les lacs de la quatrième classe, ceux qui reçoivent les eaux courantes et ne les déversent par aucun cours apparent, sont plus rares que les précédents : presque toujours environnés de hautes montagnes, et placés dans l’intérieur de l’Afrique et de l’Asie, ils perdent par l’évaporation ou l'infiltration souterraine les eaux qu’ils reçoivent. La mer Caspienne est le plus grand des lacs de cette classe.

Chacun des continents a son lot de lacs. En Europe, les plus célèbres sont en Suisse (des Quatre-Cantons, Zurich, Constance, Neuchâtel, Genève ou Léman) et en Italie

LES EAUX

(Majeur, Garde. Cùme). La Russie en a de plus grands (Ladoga, Onéga); la Finlande, la presqu’île Scandinave, l’Ecosse, la région pyrénéenne, d’aussi pittoresques. Sur les hauts plateaux et sur le plan de la Sibérie inclinée vers le pôle, l’Asie étale, outre la Caspienne, le lac Aral, le Balkhach, le Baïkal, vastes comme des mers, sans compter ceux qui sont cachés dans les replis des montagnes du centre et ceux de l’Asie Mineure (Van, Ourmiah), si riches en dépôts de sel. De l’Afrique on commence à connaître cette suite de grandes nappes intérieures qui paraît occuper une vallée longitudinale du nord au sud, découpée en bassins aux limites encore inexplorées : lacs Albert et Victoria, Tanganvika, Maravi ou Nyassa, Chiroua, illustrés par les voyagesde Burlon, Speke, Baker, Livingstone; le lac Tchad, plus au nord-ouest. Dans l’Amérique septentrionale, les grands lacs, gelés pendant l’hiver, donnent à la région son caractère de froidure et d’àpreté, qui n’exclut pas d’abondantes ressources de chasse, de pèche et même de culture. L’Australie intérieure a déjà livré aux voyageurs # les secrets de ses lacs Eyre, Torrens, etc., et bien d’autres sans doute restent à découvrir.

A mesure que diminuent l’étendue et la profondeur, les lacs passent à la forme d’étangs et de marais, où la végétation des roseaux et des sphagnes, des mangliers et des palétuviers dispute le terrain aux eaux; les détritus accumulés forment des prairies tremblantes ou des tourbières, et, à la longue, la terre consolidée devient pré ou champ. Pour cette transformation, le travail de l’homme aide puissamment à l’action de la nature par des canaux, par l’extraction ou l’épuisement des eaux, par le colmatage. Le dessèchement des marais, dont la Hollande fournit les plus remarquables exemples, est un des traits qui marquent et mesurent le mieux la domination de l’homme sur la planète. Par de tels travaux, il n’assainit pas seulement le sol, il purifie l’atmosphère, il raffermit la santé et prolonge la vie des populations.

Les fleuves lui sont plus rebelles. Humbles sources à l’origine, dans les lieux élevés où les vapeurs d’eau con-

densées, les brouillards, les pluies, les glaciers réunissent leurs molécules liquides, à l’ombre des roches, des gazons et des forêts ; puis ruisseaux limpides ou torrents rapides, les courants, grossis par les affluents, forment des rivières larges ou profondes, au lit tantôt incliné en pente régulière, tantôt accidenté par des chutes, des brisants, par des cascades fumeuses (Alpes , Pyrénées) et des cataractes retentissantes (Niagara, Zambèze). En se confondant, ces masses fluides deviennent des fleuves majestueux qui versent dans les mers le tribut intarissable de leurs ondes. Les lacs étaient des forces au repos* les rivières et les fleuves sont des forces en activité, dont l’incessant labeur anime, transforme, renouvelle la surface de la terre, au 'profit et au détriment des populations humaines, suivant qu’elles connaissent ou ignorent l’art de gouverner ces puissances inintelligentes, mais non inertes. Dans son action normale, le réseau des sources et des ruisseaux, des rivières et des fleuves entretient l’humidité des pâturages, irrigue les prairies et Jjes arbres, imprime le mouvement aux usines, abreuve les troupeaux et les hommes, nettoie les villes, purifie les campagnes, couvre les vallées de ses limons fécondants, nourrit les poissons, alimente les populations, porte les barques à voiles et les navires à vapeur, et les radeaux des bois flottables. Dans leurs actions destructives, les mêmes forces se précipitent en torrents qui brisent et emportent les terres, les maisons, les récoltes; par leurs débordements, elles inondent et dévastent les plaines , engloutissent les villes et, trop souvent, leurs habitants; par les vastes mares que laisse leur passage elles corrompent l’atmosphère.

Quand les phénomènes de crue se renouvellent périodi- ' quement à des époques connues d’avance, il est facile d’en éviter les désastres et d’en utiliser les bienfaits : c’est le cas pour les fleuves dont le niveau dépend des pluies de la zone torride, soumises à des lois régulières observées. De toute antiquité, les riverains du Nil connurent la crue et la baisse du fleuve et dirigèrent ses eaux sur leurs champs, pour les féconder par ses dépôts d’alluvions. La fonte des

Oigitized by

LES EAUX

neiges et des glaces ou l’abondance prolongée des pluies qui, dans les autres zones, cause la même montée des fleuves, échappant à toute périodicité régulière, on en est réduit à atténuer leurs désastres, faute de pouvoir les prévenir.

Dans chaque continent, le système des eaux courantes se rattache aux montagnes, dont les cimes sont recouvertes de glaciers étincelants et de neiges éternelles, dont les flancs, enveloppés de nuages, abritent les sources pérennes. Du nœud des chaînes montagneuses, ou des plateaux qu’elles supportent dérivent les fleuves qui s’écoulent sur leurs versants en sens opposée Ainsi, du nœud des Alpes s’échappent le Rhin et le Rhône, le Pô et le Danube, qui jettent leurs eaux dans l’océan Atlantique, la Méditerranée, la mer Noire. Du plateau central du Thibet et des montagnes qui l’encadrent en tout sens, coulent, vers le sud de l’Asie, l’Indus et le Gange, le Brahmapoutra et l’Iraouaddy, le Meinam et le Mékong; vers la côte orientale, les fleuves chinois du Yangtse-Kiang et Hoang-ho et le fleuve mongol l’Amour; vers le nord, les trois grands fleuves sibériens, la Léna, l’Ienisséï et l’Obi; vers l’ouest, au lieu d’arriver aux grandes mers, le Sir-Daria et l’Amour-Daria se déversent dans le lac Aral, tandis que le Tigre et l’Euphrate, sur le versant méridional du Caucase , réunis en un seul cours, se jettent dans le golfe Persique. En Afrique, la même loi de dépendance entré les fleuves et les montagnes s’observe pour le Sénégal et le Niger, qui, l’un et l’autre, naissent dans les hauts territoires de la Sénégambie; mais le secret de la connexité échappe encore pour le nœud et le plateau central de l’Afrique, où l’on place en des positions très-indécises les montagnes de la Lune, d’où s’échapperaient le Nil vers la Méditerranée, le Zambèze vers l’océan Indien, l’Ogoway, le Zaïre ou Congo et le Coanza vers l’océan Atlantique. Quant à l’Amérique, c’est bien des hauteurs et des flancs de ses chaînes, depuis les montagnes Rocheuses jusqu’aux Andes méridionales, à travers les Cordillères centrales, que descendent le Missouri, l’affluent principal et, à vrai dire, le tronc même du Mississipi, et l’Orénoque, et l’Amazone, et la Plala.

Mais dans ce continent se remarque un autre lien de corrélation, celui des fleuves avec les grands renflements non montagneux occupés par des lacs. Le Saint-Laurent n’est que le déversoir des cinq grands lacs qui occupent l’ouest du Canada; et c’est de collines peu élevées, au sud de ces lacs, que s’échappent le Mississipi et l’un de ses principaux tributaires, l'Illinois. La Russie présente, dans le Volga, un phénomène analogue, avec cette différence que les marécages et les vastes plaines remplacent les lacs; ce fleuve, le plus considérable de l’Europe, ne doit que la moindre partie de ses eaux aux monts Ourals et aux Karpathes, qui limitent son bassin à l’est et à l’ouest : ses principaux affluents lui viennent des collines peu élevées qui marquent le faîte séparatif des eaux de l’Océan et de la Méditerranée, ou même des steppes nivelées qui composent une grande partie du territoire russe. Le Don et le Dnieper s’alimentent aussi principalement dans les plaines basses et les collines. Mais, avec le Dniester et la Vistule, reparaît l’influence des montagnes : les Karpathes enrichissent, les deux fleuves, ainsi que le Danube, de nombreux affluents.

La même dépendance se constate, mais en mode négatif, dans le continent australien, où manquent à la fois les grands fleuves et les grandes montagnes.

Le géographe allemand Ritter a justement qualifié les fleuves de travailleurs. Ces ouvriers de la nature abaissent les monts par la pression séculaire des glaciers; ils en minent les sommets par les sources qui s’infiltrent dans leurs cavités, et en creusent les flancs par l’érosion de leurs eaux; ils tracent leurs lits dans la concavité des vallées et à travers les plaines, qu'ils exhaussent par leurs sédiments aux jours des débordements; à leurs embouchures, ils accumulent des terres, des sables, des cailloux roulés, qui • reculent le domaine du continent, forment des deltas, des dunes, des îles, contre lesquels se brisent les flots. Les fleuves opèrent, comme on voit, un travail séculaire de nivellement, dont les progrès servent à évaluer la durée presque incalculable de leur labeur. Ce labeur est plus intense dans le bassin de l’océan Atlantique, dont les tri—

LES EAUX

bulaires dépassent beaucoup en nombre et en importance ceux du Pacifique : efïet naturel de la disposition, déjà signalée, de l’arc des principales chaînes du globe à proximité du grand Océan. Joignant enfin une fonction politique à la fonction cosmogonique, les fleuves unissent les peuples que les montagnes et les isthmes séparent : la division politique du globe ne présente que peu d’exemples de frontières marquées par des fleuves.

Il est des sources d’un volume trop faible pour former des rivières et des fleuves, et qui n’en jouent pas moins un rôle important dans l’économie des forces du globe par leurs propriétés médicales. Ce sont les eaux dites minérales, et thermales spécialement, quand elles sont chaudes. Froides, elles sont communes et composées d’éléments très-variés : gazeuses ou salines, ferrugineuses ou sulfureuses. Chaudes , elles sont moins diverses et moins dispersées : elles se trouvent surtout dans les pays volcaniques , anciens ou modernes ; leur température est, d’ordinaire, proportionnelle à la profondeur d’où elles jaillissent; elle suffit en quelques lieux (Chaudes-aigues, en Auvergne) pour faire cuire des aliments et chauffer les maisons en place de combustible.

A ces propriétés principales se joignent quelquefois des phénomènes secondaires. Il est des sources intermittentes qui, après avoir coulé quelque temps, tarissent et puis reparaissent; il en est d’incrustantes, qui revêtent d’une légère couche calcaire les objets que l’on soumet à leur action prolongée.

Mais les propriétés médicales ou hygiéniques suffisent à la prospérité des pays que la nature a richement dotés en eaux minérales, chaudes ou froides. Les médecins y envoient leurs clients; et la spéculation y veille à leurs plaisirs plus encore qu’à leurs besoins. En retour de l’or qu’ils y sèment, malades et ennuyés en recueillent le contentement, quelquefois la santé. Par ces attraits, les établissements d’eaux minérales ne manquent guère de devenir des foyers de jeux et de divertissements , autant que des lieux de guérison. A cet égard, les pays de montagnes (Alpes,

Pyrénées) et leurs ramifications sont privilégiés, car les eaux minérales coulent presque toujours au contact des roches anciennes avec des formations plus modernes dans les contrées montagneuses : ces richesses naturelles, dont les paysages gracieux ou .grandioses rehaussent le charme, ne sont pas le moindre attrait des pays alpestres.

Page 1