JAURÈS
clusions. Il a fait ce travail à tête reposée, à
loisir, avec une reculée suffisante, en possession de tous les documents produits, des affirmations des journaux, des dépositions faites au procès Zola, des pièces désormais classées. Sa critique est sincère, loyale, elle n'affirme pas sans examiner et sans prouver.
Les gens de bonne foi, qui ne se contentent pas des paroles péremptoires dos ministres, des injures monotones des professionnels, ont déjà pu se renseigner par le commentaire vivant, d'une sûreté scientifique, d'une psychologie divinatrice, tracé dans l'Aurore par Clemenceau, au jour le jour, au fur et à mesure que les événements se produisaient,
apportant chaque fois avec eux une révélation partielle. Le travail de Jaurès, qui procède de la même méthode prudente d'examen, est tout différent. C'est un résumé, une condensation par chapitres qui présente tous les faits essentiels.
Quelques points doivent être indiqués, malgré la répétition forcée de détails connus, de conclusions acquises. Sur de tels sujets, il ne faut pas craindre le recommencement. La lumière pénètre lentement les esprits, la vérité ne s'empare pas violemment de toutes les consciences. Les murailles de Jéricho ne sont pas tombées à la première sonnerie des trompettes.
La première des études de Jean Jaurès suffirait à démontrer la nécessité d'une revision du procès Dreyfus. Elle est consacrée à 17//é(/aii/^. Elle rappelle ce grand principe de nos codes civil et militaire qui assure à l'accusé la connaissance des charges qui pèsent sur lui. Or Dreyfus n'a pas connu les pièces qui, au dernier moment, ont formé contre lui la conviction des juges. Les preuves, les voici. C'est le journal l'Eclair faisant savoir, le 15 septembre 1896, qu'une lettre adressée par un attaché militaire allemand à un attaché militaire italien avait été saisie et photographiée ; que cette lettre n'avait été montrée ni à l'accusé ni à son défenseur : qu'elle n'avait pas été soumise aux juges pendant le procès légal, maisqu'elleleuravaitété communiquée dans la chambre des délibérations, hors de la présence de l'accusé. C'est l'affirmation faite par un juge du conseil de guerre à M. Salles (lequel n'a pas démenti le fait) que le jugement a été rendu «sur des pièces que ni Dreyfus ni M« Démange n'ont vues». C'est le silence de M. Méline lorsqu'il fut interrogé sur ce fait précis par Jaurès à la tri-
bune de la Chambre des députés le 24 janvier 1898. C'est le silence de M. le général Mercier à la Cour d'assises, lors du procès Zola : « Je n'ai pas à répondre », dit l'ancien ministre de la guerre, s'en tenant ainsi à la simple et commode restriction mentale, si révélatrice. C'est enfin, d'une part, le silence de M. Cavaignac, ministre de la guerre, ne disant plus le 7 juillet que Dreyfus avait été légalement condamné et, d'autre part, apportant la preuve de l'illégalité par la production de documents antérieurs et postérieurs à la condamnation.
Tout cela ne donne-t-il pas à Jaurès le droit de conclure comme il le fait : « Ainsi, aujourd'hui, en vertu d'une communication publique, officielle, du gouvernement français, toutes les puissances étrangères connaissent les pièces sur lesquelles Dreyfus a été jugé. L'Allemagne les connaît ; l'Italie les connaît ; le monde entier les connaît. Seul, l'accusé Dreyfus ne les connaît pas. Je ne crois pas que, dans l'histoire des crimes judiciaires, il y ait eu jamais un paradoxe aussi violent. » Et il ajoute : « Le huis clos, dans les procès, a pour but de montrer à l'accusé certaines pièces en les cachant au reste du monde. Les bureaux de la guerre ont conduit si étrangement le procès Dreyfus qu'enfin les pièces du jugement ont été cachées à l'accusé seul et montrées au reste du monde. »
Une telle démonstration suffit pour demander la nullité du procès. Mais Jaurès ne s'en tient pas là. Il répond à cette objection spécieuse qu'il serait inutile et dangereux de donner satisfaction à la loi et de juger à nouveau Dreyfus pour le trouver k nouveau coupable. Il croit, lui, que ce procès en revision ne serait pas inutile, qu'il viendrait établir l'innocence de Dreyfus et la culpabilité d'Esterhazy, et
il donne ses raisons, de telle sorte, d'une telle force, qu'il établit la présomption, fait naître le trouble et le doute, éclaire les ténèbres.
Avec quelle évidence l'écrivain fournit l'explication vraie des prétendus aveux de Dreyfus, met en lumière le lien entre la phrase réellement prononcée par Dreyfus et l'essai de persuasion tenté par le commandant du Paty de Clam dans la cellule du condamné I II en est de même pour l'examen du bordereau, de son contenu, du rapport Bertillon, de l'enquête du colonel Picquart, des charges contre Esterhazy, etc. Autant de pages lucides, éloquentes, irréfutables.
C'est la sagesse et la raison, avec une admirable passion contenue. On peut lire et relire, on trouvera sans cesse une explication humaine, navrée de tous les méfaits commis, une nette accusation contre les moyens employés pour cacher, pour retarder la vérité. Un ne trouvera pas un cri insultant, pas une épithète violente, à peine un mot de dédain contre M. Bertillon et son lamentable système, à peine un mouvement de colère contre M. du Paty de Clam, l'effrayant artisan de cette besogne.
Il n'y a là que des faits et des raisons. Et la remarque définitive suggérée par une telle œuvre entreprise par Jaurès pour renseigner le prolétariat, c'est qu'elle n'a pas sa contre-partie. Dans le parti opposé, qui croit au bon prononcé du jugement, à la culpabilité de Dreyfus, à l'innocence d'Esterhazy, il ne manque pas d'hommes habiles, avisés, subtils, capables, eux aussi, d'examen et de conclusion. Pourquoi ne s'en présente-t-il pas un seul pour prendre le travail de Jaurès point par point, pour répondre sur les textes et sur les fails ? On ne lui répond que par des
injures ou par du silence, on lui dit que ses articles sont longs, ennuyeux, etc. Ce n'est pas l'avis de ceux qui lèsent lus. Une discussion contradictoire et sérieuse serait pourtant en situation. Qui se présentera pour la soutenir avec des arguments 1 [1 8 août i 898.)
§ VII /^'^^^ ^ Bordeaux, au matin d'un arrêt de
LA V>4 voyage, que j'appris l'aveu et l'arresta-
RÉVISION tion du lieutenant-colonel Henry, chef du
^^ , bureau des renseignements à l'Etat-major.
VARMEE ^ , ,. j' j' . 1, j. • '
Quelques lignes d une dépêche d agence, insérées dans un journal de la région, et c'était tout. Aucun commentaire. Mais il nétait pas besoin de commentaire. Les choses ne changèrent pas d'aspect, les conversations allèrent leur train aux terrasses des cafés, les promeneuses passèrent dans la clarté du soleil avec leur même grâce vive, il ne se forma pas de groupes, d'attroupements, on ne s'arracha pas les journaux, comme on devait le faire, à Paris, au même moment. Pourtant il m'apparut qu'une grande transformation venait de se réaliser et que les mensonges allaient enfin s'évanouir, comme les cauchemars d'une nuit de fièvre se dissipent à la première lumière du matin.
Cet aveu du lieutenant-colonel Henry, amené on ne sait comment, accepté et subi par M. Cavaignac, dont il jetait toutes les conceptions à bas, c'était, sans doute, le commencement des grandes et décisives révélations ; c'était la preuve morale en même temps que la preuve matérielle de l'illégalité et de l'erreur judiciaire, accomplies de bonne foi, aggravées par des méfaits individuels, par les passions poli-
tiques et religieuses, par les lamentables illusions nées de l'esprit de corps et de la raison d'État. Un tel acte commis par un tel personnage, ce faux perpétré par ce chef de bureau des renseignements qui doit apporter dans ses difliciles fonctions un sentiment si haut de l'honneur et de la probité, c'en était assez, c'en élait trop 1 Tous les yeux allc'.ient être dessillés, toutes les consciences allaient être averties. Non seulement ceux qui demandent depuis près d'une année Tenquêle au grand jour et la proclamation de la vérité allaient voir leur nombre s'augmenter de tous leurs adversaires de bonne foi de la veille. Non seulement l'opinion publique, égarée par les racontars, par les tirades, parles falsifications de toutes sortes, allait se ressaisir 3t s'orienter à nouveau. Mais encore, chez ceux qui ont rem la délégation du pouvoir, et qui ont le devoir d'applique? la loi, il y aurait un revirement correct, une décision loyale. On pouvait s'attendre, à ce moment, à une prompte liquidition de cette affaire Dreyfus-Esterhazy qui pèse sur nous dun poids si lourd et si mortel.
Il s'tst trouvé que ces prévisions ne se sont vérifiées qu'à moitié 11 y a eu un grand changement d'opinion. Des adversiires de la veille ont réclamé cette revision qu'ils repousaient. Il y a eu aussi un changement dans la région gouvernementale, et MM. Brisson et Bourgeois, débariassés enfin de la dictature de M. Cavaignac, appuyée sur des faux, ont parlé le langage qui devait être le leur. Pourtmt, malgré cette profonde différence , il semble qu il y ait stagnation, que des obstacles invisibles se soient dressés, que la force d'action aille s'épuisant de délaie en délais.
M. Davaignac neprétendait-il pas resterau pouvoir, après
le discours et l'affichage qui ont trompé la France ? 11 le pouvait, à la condition d'un absolu revirement de pensée, en présidant à la revision juste et nécessaire. Il le pouvait, en interrogeant le lieutenant-colonel Picquart, gardé en prison pour le crime d'avoir dénoncé le faux maintenant prouvé. Il le pouvait, en faisant véritablement l'enquête qu'il a faite de façon si médiocre. Il s'y est refusé, et il est tombé, comme le voulait la logique des choses. Avant lui était tombé M. de Boisdeffre, chef tout au moins iacapable de l'Ëtat-major. Après lui est tombé son cousin M. du Paty de Clam, convaincu d'en lente avec Esteriazy. Après lui encore est tombé Esterhazy, lequel n'avait pas à tomber de bien haut, mais qui s'est laissé choir de lautre côté de la frontière.
Il paraît que tous ces faits nouveaux ne suffisent pas, et que non seulement Dreyfus doit rester quand même [e traître, mais encore que la question de sa trahison ne puisse même être examinée. S'il faut en croire des affirmatif)ns, le nouveau ministre de la guerre en aurait décidé ainsi. Selon d'autres affirmations, il serait effrayé en découvrant les responsabilités encourues, et ne voudrait pas prendi-e sur lui de requérir contre un général. C'est donc que le mnistre de la guerre, chargé d'appliquer la loi, se fait une fausse idée de la loi, laquelle est exactement la même pair un général que pour un caporal. Pour recourir à un exemple, est-ce que les condamnations prononcées il y a qudques années contre les généraux d'Andlau et Caffarel n'ort pas été admises comme elles devaient l'être, et l'armée dalors n'a-t-elle pas connu un sentiment de délivrance en se vi>yant séparée de ces trafiquants ?
De même, aujourd'hui, si M, Zurlinden croit servjr les
vrais intérêts de l'armée dont il est le chef en refusant de faire la lumière, il se trompe. Il aurait le plus grand tort de croire que les actes d'un Henry, d'un du Paty de Clam, d'un Esterhazy, enchantent les officiers de l'armée française. Sans doute, et fort heureusement, les méfaits commis par un individu n'engagent que lui, et l'attitude dédaigneuse de l'honnête homme peut suffire au soldat forcé de subir les voisinages compromettants. Mais il viendrait un ministre de la guerre qui établirait les distances et qui éviterait les promiscuités, quel réconfort il apporterait à toutes ces victimes delà grandeur et de la servitude militaires que célèbre Alfred de Vigny ! de quelle oppression il délivrerait les esprits justes et les cœurs probes !
En dehors de ceux qui veulent, opiniâtrement, étroitement, par dur esprit de parti et de secte, que Dreyfus reste un traître, malgré toutes les raisons d'insuffisance ou d'indignité relevées et prouvées contre ceux qui ont été les artisans inconscients ou conscients de son malheur, on cherche en vain qui pourrait s'alarmer d'une revision judiciaire. Par le remarquable article de M. le commandant F. Robert, paru dans la France mililaire, toutes les objections sont abordées et résolues. Et M. le commandant Robert, notezle, conserve encore une croyance à la culpabilité de Dreyfus î Néanmoins, il comprend le doute, appuyé de tant de faits qu'il énumère, et pour ce motif il est partisan résolu de la revision. Vraiment, est-ce trop demander à M. Zurlinden, ministre de la guerre, que de lui demander d'admettre, du même point de vue, une revision qui n'offense en rien l'armée, qui la rassurerait, bien au contraire, qui la délivrerait de la triste pensée qui l'obsède! (/5 scplcmbre 1808.)
§ VIII TT A première péripétie du procès de revision
LE DRAME J^ s'accomplit par le procès du lieutenant-
ET LES colonel Picquart, Les accusations du mois de
PERSON- février s'écroulent par cette confrontation tra- NAGES . , • V , VA
gique entre un vivant et un mort, ces deux
chefs du bureau des renseignements : — Picquart, Thonneur même, se laissant frapper, exclure de Tarmée, ne disant que la vérité, gardant héroïquement le silence lorsqu'il croyait son devoir professionnel en jeu, alors qu'il n'avait qu'un mot k dire, qu'un nom à prononcer pour se disculper; — Henry, avouant son faux, déchirant le voile, venant expirer au Mont-Valérien, à l'endroit"^ même oii ses machinations avaient fait enfermer Picquart.
On s'étonne, ou plutôt on feint de s'étonner qu'une telle affaire passionne depuis si longtemps l'opinion publique sans la lasser. On s'étonne que des écrivains ne s'interrompent point d'examiner, de discuter les faits journaliers elles conséquences multiples qui naissent d'un tel drame obscur. C'est qu'il y a ici un sujet qui tient au cœur même de la vie nationale, qui met en question les rapports de la démocratie et de l'armée, l'existence des oligarchies et le principe même de la justice. Comment un tel débat n'exciterait-il pas l'émotion ardente de tous ? Et comment, encore, les terribles scènes d'humanité qui se succèdent avec une rapidité inouïe pourraient- elles laisser le spectateur indifférent ?
Quel roman, quel spectacle, peuvent égaler en inattendu, en passion, en violences, en tourments, ces manifestations effrénées, ces paroles, ces silences, ces douleurs, et toutes ces horreurs secrètes tout à coup inondées de lumière I Quels personnages ! Ce commandant Esterhazy, âme cy-
nique de mercenaire, jetant les cris de haine que l'on sait dans les lettres à M""" de Boulancy, forcé depuis un an de retenir sa colère et de masquer sa honte, personnage d'un autre temps qui connaît avec stupeur et rage l'ignominie du lazaret moral oii il est enfermé, délaissé par ses amis euxmêmes, et prêt à crier la vérité de la ville d'exil où il s'est enfui I Ce lieutenant-colonel Henry, qui n'a pu se tenir, lui non plus, qui à dû avouer, crier son faux le jour où il s'est vu acculé, cerné de toutes parts, ce haut fonctionnaire convaincu du plus terrible crime, arrêté, conduit en forteresse, et qui meurt immédiatement sans qu'aucun des siens ait vu la blessure, sans qu'aucune autopsie ait été faite, et dont l'enterrement prend on ne sait quel caractère clandestin 1 Cet autre lieutenant-colonel, du Paty de Clam, cousin du ministre de la guerre, hier tout-puissant, aujourd'hui effondré, qui assiste, impassible, à cette déroute, à sa propre défaite, et qui n'a pas une explication à donner, pas un cri à jeter ! Ces généraux, Mercier, Gonse, qui ont esquivé toutes les questions en cour d'assises, qui sont venus pratiquer, sous la foi du serment, la restriction mentale que Pascal transperçait, il y a deux siècles, des rayons lumineux de son intelligence 1 Cet autre général, de Boisdeffre, qui ne se départ de son attitude prudente que pour venir jeter son épée dans la balance devant les jurés du procès Zola, et qui s'évanouit subitement dans l'ombre, au jour des responsabilités à établir et des comptes à régler 1 Et dans celte ombre où il disparaît, que l'on devrait fouiller à coups de projections de lumière, quels autres profils entrevus, quelles silhouettes inquiétantes ! Et loin de tout cela, dans la solitude de la mer et du ciel, sous le soleil torride, riiommequi a été condamné sans pouvoir se défendre,
victime probable de l'erreur des uns, de la haine des autres, l'homme qui ne sait pas un mot du débat engagé sur son sort !
Plus on y réfléchit, plus l'intérêt s'accroît. Chaque personnage lancé dans une telle action devient un champ de bataille où les sentiments contradictoires se donnent l'assaut. Qui nous dira par quelles hésitations, par quelles transitions, est passé M. Henri Brisson avant de se retrouver le serviteur décidé de la loi ? Il lui a fallu la leçon des événements, la brusque vision de l'abîme de mensonge entr'ouvert. Et M. Félix Faure? En vertu de quelles arrièrepensées obscures essaie-t-il de s'opposer à la marche logique des choses ? Quelle idée se fait-il des devoirs d'un chef d'Etat ? Et tous ceux qui pourraient, qui devraient parler, et qui ne parlent pas ? Tous ces ex-ministres, ces anciens hommes d'Etat, qui ont su, à n'en pas douter, comment les choses se sont passées en 1894, et qui sont coupables d'indifférence et de prudence? Tout cela forme vraiment une figuration extraordinaire autour des grands premiers rôles.
Il faut mettre à part le général de Pellieux, qui apparaît bien comme ayant été lancé en avant et sacrifié, lors de l'cnquôtc Esterhazy et du procès Zola, par des chefs peu scrupuleux sur le choix des moyens. Le premier cri que celui-ci a jeté, lors de la découverte du faux de Henry, a été un cri de colère et de dépit. Il ne voulait pas, disait-il, rester avec des gens sans honneur, et il fallut agir sur lui pour lui faire reprendre une démission donnée avec un tel éclat. Mais aux temps où nous sommes, il ne suffit pas de démissionner, de se retirer pour laisser la place libre à ceux qui sont tout prêts à s'em-
parer des positions et à commettre des abus de pouvoir. Le devoir de l'homme qui vS'est trompé est de reconnaître son erreur, de laisser parler sa conscience. M. Paul Meyer a convié M. le général de Pellieux à ce devoir en des termes d'une correction parfaite, d'une élévation de sentiments indoniable. Il n'est pas question de lui demander d'affirmer l'innocence ou la culpabilité de Dreyfus avant les résultats du procès en revision qu'il accepte. Qu'il donne seulement son opinion nette, sans réticence, surles manœuvres auxquelles il s'est trouvé associé sans le savoir. Qu'il rectifie loyalement le jugement qu'il a porté sur la personne et la conduite du lieutenant-colonel Picquart, alors qu'il ne savait pas le fond des choses. S'il fait cela, on peut lui prédire qu'il apportera un vrai réconfort à l'esprit public, et qu'il connaîtra un succès de meilleur aloi que celui de l'audience où il répétait le triste : « Allons-y ! » du lieutenantcolonel Henry ! {ê2 septembre i 898.)
§ IX O ^ ^'°° ^^^^ mesurer le chemin parcouru en
LE JUGE *^ ^^ ^'^' déterminer les différences de situations, mettre en contraste deux manières opposées de rendre la justice, il suffît de se souvenir du procès Zola et d'observer la conduite du procès en instance devant la Cour de cassation.
En février, les jurés délibérèrent sous la terreur : la salle des Assises garnie de manifestants, — les témoins militaires, rudes et insolents, cherchant visiblement à en imposer à la défense, ne se doutant pas que l'énergie civique de Labori, de Georges et Albert Clemenceau était de celles que l'on n'entame pas. Rappelez-vous le colonel Henry, sur une question de Labori, prenant tout de suite un air de défi,
toisant son interrogateur, lui répondant avec un « Monsieur l'avocat» qu'il voulait rendre dédaigneux, et le môme colonel Henry jetant le démenti de sa colère hypocrite (comme tout cela s'est éclairé depuis !) à l'impassible Picquart, fort delà vérité, sûr du lendemain. Rappelez-vous le général de Peilieux, sorte d'avocat d'office de l'État-major, pesant sur les décisions des jurés en les menaçant d'envoyer leurs enfants à la boucherie. Et rappelez-vous enfin le personnage principal, chef d'État-major général, M. Le Mouton de Boisdeffre lui-même, venant fausser la balance de Thémis, jetant son sabre sur un plateau, menaçant de donner sa démission si l'acquittement d'Emile Zola était prononcé. Six mois à peine écoulés, cette démission était donnée, après le double coup de théâtre de l'aveu et du suicide du faussaire Henry, et la France n'était bouleversée par aucun cataclysme. M. Le Mouton de Boisdeffre a été remplacé par M. le général Renouard, lequel a été lui-même remplacé par M, le général Brault. Trois chefs d'État-major général en moins d'un an ! El notez que l'un des bureaux, le fameux deuxième bureau, a été, lui aussi, renouvelé parla mort d'Henry, le départ, ou plutôt la fuite, de du Paty de Clam, l'envoi à Yincennes de Lauth. 11 ne reste de l'ancien personnel que l'excellent Gribelin, qui remonte mélancoliquement la lampe qui a éclairé les coulisses et la répétition de la tragédie.
Mais au momenlde la comparution de Zoladevantla Cour d'assises de la Seine, les jurés ne pouvaient prévoir que les événements iraient si vite, et puis, qui sait ? leur verdict d'attente a peut-être laissé à la vérité en marche du champ et du temps devant elle qui lui étaient nécessaires. Toujours est-il que jamais, sous le couvert de la justice régulière, la pesée du dehors ne fut plus caractérisée. Ceux qui ne mena-
çaient pas comme Henry, Pellieiix et Boisdefîre, prenaient, comme Mercier, desairs d'augures quidétiennentdessecrets redoutables, qui sont inspirés par la déesse équivoque et inexorable de la Raison d'Ëtat, et qui apportent à la barre la reslriction mentale sous la foi du serment. Ajoutez un présidentqui libère ou restreint le débat, selon l'occurrence. Kt, pour achever de créer l'atmosphère de paix et d'impartialité nécessaire au grave débat et au verdict juste, évoquez les manifestations et les cris de mort du dehors qui venaient corroborer les murmures violents du dedans. La seule présence de la foule était un danger. Oh ! les manifestants actifs n'étaient pas le grand nombre, et les bandes organisées qui occupaient les couloirs, les salles, quiattendaientauxissues, qui acclamaient Esterhazy et qui poursuivaient le fiacre de Zola, pouvaient être facilement dénombrées. Mais elles n'étaient venues que pour essayer d'allumer les passions de la foule, pour jeter l'étincelle sur la soute aux poudres. Il n'en (ut pus comme les meneurs le désiraient. Une grand allluence de population était là, garnissant les quais d'où l'on apercevait le Palais de Justice, le quai des Grands-Auguslins, le quai de la Mégisserie, mais ces milliers de curieux étaient des silencieux, regardaient passer les groupes violents sans que rien trahît leur pensée intime. Ils avaient au moins conscience qu'ils n'étaient pas renseignés sur ce qui se passait, et ils ne se prononçaient pas. Leur présence, toutefois, n'était pas pour rassurer les jurés, dont les noms et les adresses étaient publiés matin et soir parles journaux du parti del'État-major, et l'on peut, sans exagération, affirmer (iue jamais verdict ne fut rendu dans des conditions aussi défavorables à l'impartialité du juge.
Au contraire, cette fois, par cet admirable soleil de
novembre, qui fait luire un été tardif aux vieilles pierres des monuments, aux restes de verdures, à l'eau étincelante du fleuve, les magistrats de la Cour de cassation délibèrent en une tranquillité absolue. Personne dans les locaux et les couloirs qui avoisinent la salle des délibérations. Le quai de l'Horloge aussi calme que d'habitude. Aucun besoin d'escouades de gardiens de la paix, de gardes à cheval, de régiments mobilisés, pour garantir l'ordre que nul ne songe à troubler. Les passants qui flânent, et ceux qui vont rapidement à leur labeur, se contentent de jeter un coup d'oeil à la façade, et nul ne s'avise de stationner devant ce mur derrière lequel il se passe quelque chose. Ce n'est pas seulement l'enquête tenue discrète qui crée ces entours paisibles. Le jour où le procureur Manau a requis, où le rapporteur Bard a lu son rapport, il en fut de même. On sait que l'on connaîtra en entier les résultats de l'enquête, les dialogues de haut intérêt engagés en ce moment entre les conseillers et les cinq ex-ministres de la guerre, et l'on attend.
On attend, parce que c'est enfin la Justice, attentive, patiente, servante désintéressée de la vérité. On attend, parce que c'est enfin le Juge, celui qui écoute et qui pronoQce sans haine et sans crainte, celui qui assume la plus haute responsabilité, celui qui représente la fonction idéale entre toutes, dans une nation civilisée. Le juge à passions et à intérêts existe, hélas ! et son emploi devient alors une misérable, une épouvantable usurpation. Le juge qui ne connaît que la passion du vrai et qui abdique son individu social pour prononcer sur les conflits où se joue le sort des humains, celui-là tient le plus beau rôle qui puisse être. Il est la parole qui prononce le juste arrêt, il est le geste
qui délivre ou qui flétrit. Il perd, pour ainsi dire, son nom et sa personnalité d'homme chétif et faillible. Il devient une personnification anonyme de la Loi équitable. (// novembre i 898.)
§ X A ïNsi, en une année, presque jour pour
Ijl xV jour, depuis l'instant où le doute bientôt
SEULE appuyé de preuves est entré en l'esprit de SOLUTION M. Scheurer-Kestner, la situation a changé de telle façon que l'accusé est enfin admis à se défendre. Personne ne peut nier l'importance, la grandeur d'un tel résultat. Personne non plus, en dehors des hommes de parti et des aveugles volontaires, ne peut contester la légitimité d'une telle mesure. C'est la simple justice. Après tout ce que nous avons appris depuis un an, on admettra bien, à rencontre de l'opinion de M. Zurlinden, lequel n'a eu connaissance d'aucun fait nouveau, que l'hypothèse de l'innocence de Dreyfus et de la culpabilité d'Esterhazy est au moins recevable. Songez alors au malheureux oflîcier arrêté en 1894 sans savoir pourquoi, victime de l'enquête rapide accomplie par Henry et du Paty de Clam, finalement jugé sur des pièces secrètes qui n'ont pas été communiquées à son défenseur, et qui même, horreur des horreurs I ne lui ont pas été montrées à lui, l'accusé ! à lui dont on va briser la vie, tuer l'honneur, k lui que l'on va exposer, comme à l'ancien pilori, au mépris de ses compagnons, aux injures des assistants, aux huées meurtrières de la foule inconsciente !
Ce sort, il le subit sans le comprendre. Il voit bien qu'il est la proie d'une effroyable erreur, le vaincu d'une fatalité
incompréhensible, qu'il paie le crime de quelque scélérat embusqué dans l'ombre. Cela, il le sait, il le crie. Il le crie à du Paty de Clam, l'instructeur qui projette la clarté d'une lanterne sur son visage de torturé. Il le crie à ses juges, à son avocat, aux troupes de la parade d'exécution. Il le crie à la foule par-dessus les murailles de l'Ecole militaire, et il continue encore et sans cesse, au Cherche-Midi où il est ramené, sur le bateau qui l'emporte, et de l'île où il est enfermé, reclus, au mépris de l'arrêt qui ne Ta condamné qu'à la déportation, Masque de fer d'une démocratie qui a M. Félix Faure pour Louis XIV. Depuis quatre années qu'il expire dans ce bagne pire que le bagne, car il est aggravé par la solitude, par le silence, par l'atroce énigme de la condamnation, il n'a pas cessé, par ses lettres à sa femme, à M. le président de la République, à M. le ministre de la guerre, à M. le général de Boisdeffre, chef de l'Etat-major général, de faire entendre la même plainte jamais lasse, le même cri d'appel monotone et lugubre qui retentit sur la mer, vient battre avec les flots les rivages de la France indifférente.
Cette évocation ne procède pas d'une creuse opinion, ne se traduit pas en faciles effets de rhétorique, on envisage la possibilité de plus en plus précise que les faits se soient passés ainsi, que le prisonnier de l'île du Diable vive dans l'épouvantable incompréhension de son sort. Il n'est pas la première victime d'une erreur judiciaire, le premier accusé ayant excité l'animosité de -tous, le premier citoyen qui ait été jugé contre la loi, le premier homme qui ait eu les hommes contre lui. Mais, dans ce nombre immense qui le condamnait, un doute a soudain germé : une voix, celle de Bernard Lazare, puis deux, puis dix, puis cent, puis des
milliers, se sont élevées, ont déclaré que la justice avait pu se tromper. Bientôt les preuves vivantes, non seulement de l'erreur, mais du crime, se sont révélées. L'invincible force de la vérité a poussé les coupables eux-mêmes à avouer leurs actions mauvaises. Esterhazy a signifié sa trahison par des confidences formelles, des lettres signées, des démarches et des moyens de défense en rapport logique avec sa personnalité de mercenaire. Henry a dit son rôle par les réponses de son interrogatoire qu'il a certifiées et signées de son sang. S'il n'avait pas sombré dans le suicide, il aurait été chassé de l'armée, comme du Paty de Clama été chassé de son poste. Celui que Dreyfus nomme dans ses lettres suppliantes son exécuteur testamentaire, celui qui aurait dû, en effet, être sou protecteur naturel, le gardien de sa vie et de son bonheur, M. le général de Boisdeffre a jugé lui-même devoir démissionner après l'aveu du colonel Henry, qu'il avait couvert de sa responsabilité.
Et il se trouverait encore, en notre pays de civilisation et de libre esprit, en notre France du xviii^ siècle et de la Révolution, en notre nation qui a eu pour révélateurs et pour guides de son génie tous ces grands hommes, nos vrais chefs dans l'Histoire, dont les noms viendraient ici en foule, — il se trouverait, dis-je, des Français qui n'admettraient pas que l'accusé fût averti de son sort, fût admis à donner des explications que lui seul peut donner I C'est impossible, ce serait la fin de toute équité et de toute raison. La révision sans Dreyfus, ce serait la négatioo, la moquerie de la revision. On n'a jamais pensé que les magistrats de la Cour de cassation, qui représentent parmi nous et pour nous le plus haut pouvoir judiciaire, consen-
tiraient à cette comédie d'une instruction dont le principal intéressé ne connaîtrait pas le premier mot. Il n'y a pas de pièces secrètes qui tiennent, et la pièce archisecrète entre toutes, celle qui peut être au fin fond de la plus formidable armoire de fer, au ministère de la guerre, sous la garde de Gribelin, même cette pièce-là ne peut rester cachée pour l'homme que l'on veut accuser par elle, ni pour son avocat. Les accusateurs la connaissent bien ! Comment les défenseurs ne la connaîtraient-ils pas ? Qui vous dit qu'un mot ne va pas éclaircir ce problème, rendu impénétrable par l'absence de discussion ?
Les conseillers à la Cour de cassation n'ont fait que le simple devoir qui leur est commandé par la loi en conviant Dreyfus à prendre enfin la parole dans ce grave débat où se joue son sort. En un autre temps, ce serait faire injure à des magistrats que de les féliciter parce qu'ils ont fait ce qu'ils sont chargés de faire. Il ne peut y avoir qu'une consscience en France pour approuver la procédure qui doit nous mener enfin à la prompte, décisive, légale solution attendue par tous, [i 9 novembre i 898.)
-TT^EAUcoup de bons Français sont attristés
DEUX -t3 et indignés depuis une année par tant de
ESPRITS dénis de justice avoués, par tant de preuves
de mauvaise foi quant aux faits, par tant de
renoncements aux idées qui firent la grandeur héroïque de
notre nation. Beaucoup d'étrangers qui aiment ce que la
France représenta jusqu'à ce jour ont été stupéfaits que de
telles choses aient été possibles dans iej)ays qui a donné
au monde sa généreuse philosophie humaine, sa Révolution, sa Déclaration des droits de l'homme.
Les uns et les autres, devant le spectacle de notre discorde, ont eu un sentiment de désespoir, comme si une honte ineffaçable devait rester sur la page de notre histoire qui vient d'être vécue.
Les uns et les autres, trop prompts à se désespérer et à se lamenter, ont mal jugé. Ce n'est pas une honte qui restera de tout ceci pour la France, c'est une gloire.
C'est une gloire que, de tels événements s'étant produits, il se soit trouvé immédiatement, à l'appel de quelques-uns, tout un parti pour protester contre les méfaits accomplis, pour vouloir leur réparation, pour en appeler à l'idée de justice de l'iniquité commise dans l'ombre. Qu'il se soit rencontré des hommes comme Esterhazy et comme Henry, qu'ils aient eu des associés conscients, qu'ils aient été couverts par leurs supérieurs militaires, par le pouvoir civil, par les représentants élus, que tout ce monde ait cru que l'on pouvait supprimer la vérité, fausser le droit, au nom de l'odieuse raison d'Etat, ce n'est pas là une nouveauté, ni en France ni ailleurs. C'est une manifestation de la vieille politique, rien de plus. Ce qui est une nouveauté, ce qui n'était peut-être possible qu'en France, à l'aide des seules libertés d'écrire et de parler, c'est qu'une force jeune se soit levée contre la force encore subsistante du passé, et qu'elle ait eu raison de tout l'appareil suranné et formidable. Car elle a eu raison de ces obstacles qu'on prétendait lui imposer, des formules et des brutalités, du fait acquis et du secret d'Etat, de la théorie des deux justices et des préjugés de race.
La victoire est tellement complète que si, par impossible,
l'invraisemblable avait pu survenir, si le coup de force cynique que l'on annonçait avait pu se faire, si la Cour de cassation avait été dissoute par Esterhazy, si les journaux avaient été supprimés par du Paty de Clam, si la garde de Dreyfus avait été de nouveau remise à M. André Lebon par M. Cavaignac, replacé au ministère de la guerre, eh bien ! même ainsi, on n'aurait pu supprimer ce qui était acquis, détruire l'enquête menée pour la vérité de l'Histoire. Désormais le dossier de l'affaire Dreyfus n'est plus caché dans une armoire de ministère : il a été soumis au débat public, il a été éclairci par les témoignages, commenté par l'éloquence, soumis à l'impartiale investigation. On ne pouvait même plus le falsifier. La violence qui aurait pu triompher et proclamer le silence sur la France n'aurait été que la violence d'un jour, une victoire sans lendemain possible. L'excitation du moine et la pesanteur du bras séculier ne peuvent plus rien contre l'imprimé, symbole et arme de la résistance de l'esprit humain.
C'est l'esprit humain qu'il faudrait faire reculer. La tâche est impossible : tous ceux qui l'ont essayée s'y sont brisés, tous ceux qui l'essaieront s'y briseront. L'esprit humain, c'est l'esprit d'affranchissement, l'esprit critique, l'esprit d'examen, qui veut savoir, qui ne veut pas se laisser imposer la volonté de maîtres qu'il ne s'est pas donnés, qui prétendent le régenter toujours au nom du même droit divin, devenu le droit du plus fort, du dirigeant, du possédant.
En face de lui, c'est l'esprit d'autorité, qui continue l'ancienne lutte, qui se prétend en possession de secrets de sorciers, de sortilèges, de remèdes tout-puissants, pour gouverner les hommes, assurer leur tranquillité et leur bonheur : il faut le laisser opérer, ne pas lui demander de
comptes, se fier à lui, subir ses arrêts. Âmère ironie ! l'homme s'est cru libéré, on lui a dit que ses délégués ne seraient plus ses maîtres, mais qu'ils exprimeraient ses désirs d'équité, qu'ils réaliseraient son rêve de bonheur, qu'il pouvait avoir confiance en ces nouveaux venus, puisqu'ils sont, eux aussi, des hommes, puisqu'ils ne sont revêtus d'aucune mission providentielle, d'aucun prestige surnaturel. Et voilà que ces délégués se mettent à parler le même langage que les maîtres d'autrefois, affirmant qu'ils ont hérité de leurs prédécesseurs le pouvoir arbitraire et la décision despotique. Et voilà que nous avons vu reparaître, par une singulière transmission atavique, les chefs de tribu, les féodaux, les rois absolus, sous les formes familières de nos guerriers, de nos magistrats, de nos législateurs, de nos ministres.
Cette résurrection ne pouvait que susciter la protestation et l'action de ceux qui ne veulent pas être gouvernés par des revenants du passé. On a donc dit très justement que le débat ne se bornait pas à l'affaire Dreyfus. C'est le débat entre deux formes d'esprit. Ceux qui se réclament de l'esprit d'autorité disent que le sort d'un individu ne les intéresse pas; que tout gouvernement est impossible s'il est entravé ainsi par la discussion. Ceux qui se réclament de l'esprit d'examen disent que si la justice est violée pour un seul individu, tout le corps social souffre; que l'individu ne peut être à la merci de tous ; que ce serait la destruction de l'ordre que l'on prétend garantir ; qu'il n'y a plus de liberté et de sécurité pour aucun être humain si n'importe lequel des sociétaires peut être exclu de la société sans débat.
Pour soutenir ce principe vital, un parti s'est levé pour Dreyfus, réclamant d'abord que justice lui fût faite, inno-
cent ou coupable, puisqu'il avait été mal jugé ; plaidant ensuite les causes d'innocence, à mesure que les présomptions de l'erreur des uns, du crime des autres, s'accumulaient. Ce parti qui a réveillé la conscience de tous continue son œuvre. Il ne laissera pas au vieil esprit autoritaire l'occasion d'une laide revanche, il lui arrachera Picquart, le soldat sans reproche, victime volontaire qui s'est offerte à la vérité, et que doit sauver l'esprit de vérité. [24 novembre i 898.)
§ XII T y^ commandant Walsin-Eslerhazy, dans
ESQUISSE i J une armée française, cent ans après la D'ESTE- Révolution, un quart de siècle après la pro- RHAZY clamation de la troisième République, à und époque où se fait le changement profond de l'armée professionnelle en armée démocratique, malgré que le pouvoir de caste règne encore dans le haut commandement, un Esterhazy, dis-je, est une monstruosité, une curiosité historique, un legs des siècles. On peut le regarder de face et de profil, scruter l'expression ardente et mauvaise de son visage, écouter ses paroles désordonnées, lire ses lettres où se trahit son esprit morbide et inconscient, sans cesse on a l'impression étrange de trouver devant soi une épave des anciens âges, un débris encore vivant, par une singulière fortune, des bandes sauvages d'envahisseurs qui parcouraient autrefois le monde en quête de batailles et de rapines. Il méritera d'attirer l'attention des savants de l'Histoire autant que les empreintes et les fragments de fossiles placés aux collections des Muséums. Avec quelle émotion passionnée ne verrait-on pas se reconstituer, ressusciter»
se mouvoir et agir un de ces animaux fabuleux! avec quelle hâte n'enregistrerait-on pas les sursauts miraculeux de l'une de ces existences conservées ! C'est avec la même attention stupéfaite et haletante que l'on peut regarder s'agiter cet être attardé, dont les manifestations brutales, aidées d'une ruse instinctive, sont marquées du caractère fatal d'une agonie.
On peut croire, en effet, que c'est une forme de la vie sauvage qui s'en va, celle qui s'incarne en la personnalité du commandant Esterhazy. Les documents ne manquent pas pour l'apprécier. L'homme a pris soin de se décrire luimême en une foule de bavardages, de confidences parlées et écrites. Et même, par son silence, au jour oii Albert Clemenceau lui fît subir l'interrogatoire tragique auquel s'étaient refusés les juges militaires et civils, il acheva de donner la vision de sa physionomie véritable, étrangère à notre milieu moderne de pensée et de civilisation. De tous ces traits épars surgit spontanément, dans le décor de notre époque, un personnage qui donne à examiner le problème attachant de la survivance de mœurs et de manières d'être que l'on pouvait croire abolies.
Observez-le, dans ses rapports avec M'"^ de Boulancy, dans son attitude devant le conseil de guerre et devant la Cour d'assises, dans ses combinaisons avec Henry et du Paty de Clam, dans sa vie de famille, dans ses inventions de faussaire et d'escroc, dans ses attaches féminines, dans ses chantages aux généraux, autorisés, hélas 1 par les secrets communs et la protection inavouable. Lisez le livre des Lettres d'un coupable, où la documentation d'Esterhazy a été réunie par Henry Leyret : il y a là, par la brève et magistrale introduction, par la sûreté de la méthode, l'im-
portant sur le personnage. Partout vous retrouverez l'ancien mercenaire, le vrai sans-patrie celui-là, le chercheur d'aubaines et le profiteur de circonstances. Il est de la même race sans attaches que ces soldats employés par Carthage, qui se tournèrent contre elle après la première guerre contre Rome, il descend de ces bandes qui parcouraient l'Europe du Moyen âge, se mettant à la solde du mieux payant, changeant de parti selon les circonstances, au cours de l'action engagée. C'est le routier et c'est le condottiere, honte et plaie des armées d'autrefois, inaptes à comprendre un mouvement d'indépendance, avides seulement des hasards fructueux, des pillages de rencontre, prêts à tous les butins, rançonnant, massacrant amis comme ennemis, faisant de la guerre un métier et de leur drapeau indifférent le pavillon qui couvrait leur industrie. Mettez l'un de ces hommes sur le pavé de Paris à la fin du xix^ siècle. Il ne comprendra rien, non seulement aux idées pour lesquelles on dispute, mais même aux obligations de discipline et de patriotisme que lui impose l'uniforme qu'il se trouve avoir revêtu. Il ne peut se faire à la règle de son état, il ne peut vivre honnêtement et strictement de sa solde, il a le goût de l'argent, de la dépense, de la fête, de la noce, de la débauche facile. Rapidement, il sera aux expédients, poursuivi par des créanciers, cherchant à faire argent de tout. Les obstacles l'irriteront, et il écrira d'une plume courante les imprécations qu'il adresse à M"^ de Boulancy ; il raillera la « belle armée de France » qui ne lui assure pas la basse et libre vie qu'il veut ; il parlera de s'enrôlera Constantinople, mais non sans avoir fait au pays qui l'emploie une plaisanterie de sa façon ; il rêvera d'être un capitaine de uhlans sabrant des Français, souhai-
tant d'en faire massacrer cent mille, et finalement évoquera, en sa rhétorique de mélodrame, le rougfl soleil de bataille qui éclairerait Paris pris d'assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres I
Il y a loin du rêve au réel. Le commandant Walsin- Esterhazy est un pauvre homme, tristement besogneux, qui ne connaît de champs de bataille que le Moulin- Rouge et les cafés du quartier Bréda. La poudre de ses feux d'artifice de phrases est mouillée, et il se promène à travers la ville avec cette silhouette de capitan tragicomique si bien vue par le dessinateur Ibels. Chez lui, les aspirations ne sont pas servies par les moyens, les grandes et terribles choses qu'il appelle se résolvent en piteuses pratiques et en louches opérations. Le mercenaire qu'il est s'en va simplement, par l'escalier de service, frapper à la petite porte d'une ambassade étrangère à laquelle il offre les bouts de documents qu'il grappille çà et là, en écoutant les conversations, en copiant les circulaires confidentielles qu'il obtient on ne sait comment. C'est une chute, pour un descendant des malandrins de grandes routesi mais c'est une chute logique, c'est toujours le reître qui s'offre au dernier enchérisseur, pour n'importe quelle besogne de carnage ou d'espionnage.
Le triste, c'est que cette épave a été recueillie, choyée, protégée. On sait comment le général de Pellieux et le commandant Ravary l'ont renvoyé indemne. On sait comment un d'Orléans l'a salué sur les marches du Palais de justice. Et combien d'autres manifestations ! C'est là le mal, qu'il faut guérir. Ceux qui croient que l'armée n'a pas souffert de tels actes, que les officiers épris de leur devoir n'ont pas été indignés de cette apothéose, offensent étrangement
ceux qu'ils prétendent défendre. Ce serait leur faire injure que d'admettre qu'ils peuvent se méprendre sur Esterhazy et qu'ils peuvent méconnaître Picquart, l'homme du devoir et de la vérité. Allez vers celui-ci, opposez aux instincts malfaisants aperçus dans l'ombre cet honnête homme, ce fier esprit qui apparaît aujourd'hui en pleine lumière devant la France qui le reconnaît pour l'un des siens, et qui veut enfin se reconnaître en lui. (/" décembre i 898.)
? XIII TTjiSQUissANT la physiouomie de reître et de PICOUART -^C-i mercenaire du commandant Walsin- Esterhazy, j'étais forcément amené à dire la physionomie haute et sereine du lieutenant-colonel Georges Picquart. Au sortir de la lecture des lettres du uhlan, si bien étiquetées par Henry Leyret : Lettres d'un coupable, non seulement on reste sous l'impression de rêve, de fantasmagorie, que donne l'agitation de cet individu qui incarne en lui la race des anciens pillards, mais encore on ressent une stupéfaction et une horreur à la pensée qu'un tel homme ait pu avoir, en notre société d'après la Révolution, un pouvoir quelconque pour le mal.
Songez que, telles circonstances données, Esterhazy aurait pu vivre ce qu'il a écrit. Tel qu'il est, malgré ses allures de Rodomont et de Tranche-Montagne, ce malheureux être inconscient n'est guère plus effrayant qu'un épouvantail à moineaux. Le vide s'est fait autour de lui. Même ses anciens amis si empressés, l'ont abandonné. Le prince d'Orléans ne lui donnerait plus l'accolade sur les marches de l'Hôtel de Ville, aux cris de : « Vive le commandant I » Il n'oserait plus envoyer à Picquart des
témoins qu'il lui serait, d'ailleurs, assez difficile de trouver, et ce capitaine Fracasse n'a pas la mine bien fière lorsqu'il implore de la Cour de cassation le sauf-conduit qui lui permettra de regagner au plus vite Londres ou Amsterdam, Supposez, toutefois, le même individu amené à prendre part à une répression, lâché dans une grève, pouvant à sa guise frapper, tailler, saigner une foule désarmée. Quelle revanche de son inaction, de son impuissance, de ses dettes, de ses méfaits, de sa trahison ! N'est-il pas véritablement affreux de penser que la mission de défenseur de l'ordre puisse être attribuée à un être de cette espèce anti-humaine, et que certains chefs de M. Esterhazy aient pu inscrire sur son livret des mentions honorables, sans savoir quels appétits elle servaient I
Mais quoi 1 la saisie de M. le juge Bertulus ne nous at-elle pas appris en quels termes de complicité familière le commandantWalsin-Esterhazy correspondait avec un grand chef, peut-être avec deux, qu'il serait intéressant de confronter avec lui ? Et tout cela ne prouve-t-il pas surabondamment qu'il y a encore, non dans l'armée, mais dans sa direction, la manifestation persistante de cet esprit d'ancien régime qui fut jeté hors frontières par la Révolution, ou qui se réfugia au Bocage vendéen? Sans vouloir rendre les descendants responsables des fautes et des crimes des pères, sans vouloir suspecter en rien les changements d'opinions et de convictions, je ne vois pas qu'on puisse contredire l'affirmation prouvée d'Urbain Gohier qu'il y a en France un reste de l'armée de Condé, c'est-à-dire une caste hostile à la démocratie, regrettant les privilèges qu'elle a perdus, voulant défendre par tous les moyens ceux qu'elle a conservés. Cette caste méprisante et ennemie, qui applau-
dit le dominicain, qui prend son mot d'ordre au jésuite, ne peut pas concevoir l'idéal de vérité de l'homme moderne. Ne cherchez pas ailleurs la raison des actes d'ignorance et de perversité dont nous avons eu, depuis une année, la révélation stupéfiante.
Il y a des Blancs parmi nous, il ne servirait de rien de le vouloir contester, et il n'y a de remède à une telle scission que le règne de la loi, sans cesse revisée, améliorée, selon la notion de liberté et de justice qui anime l'homme social. Mais s'il y a une minorité de Blancs, puissants par les situations acquises, il y a aussi des Bleus, et ceci conduit à examiner la situation de l'armée telle qu'elle existe, de par la Révolution et les réactions successives.
Songez que les soldats de 1792, menés depuis à travers l'Europe par Napoléon, furent, en 1814 et en 1815, sacrifiés aux revenants de l'ancien régime ; que quatorze mille officiers furent mis en demi-solde pendant que les officiers émigrés passaient généraux ; que les officiers de marine qui avaient servi sur la flotte britannique conservaient les grades que l'amirauté anglaise leur avait donnés ; que les campagnes faites contre la France comptaientpourlaretraitel Et observez que, malgré les étiquettes successives et les révolutions, rien n'a été changé à cette reprise de possession du haut commandement, à cette séparation entre les Blancs et les Bleus. Vous pourrez constater là le même phénomène que dans de nombreuses catégories sociales, même dans le clergé, à savoir que toute notre politique, depuis un siècle, se débat entre deux Frances, l'une qui détient le pouvoir, l'autre qui le subit. Demandez-vous, en conclusion, pour le sujet qui nous occupe, si les officiers bleus de l'armée, qui croient à l'importance de leur pro-
fession, qui se donnent à leur travail, sont bien flattés d'être dirigés par des chefs tels que ceux-là, visibles par l'affaire Dreyfus, où ils n'ont apporté, pour mettre les choses au moindre, que légèreté, jactance, incapacité.
Jamais celte situation de l'officier bleu n'est apparue saisissante comme à l'apparition du lieutenant-colonel Picquart dans l'affaire Dreyfus. La biographie de Picquart est simple d'événements jusqu'à la crise actuelle. Le soldat irréprochable est tout à son labeur, à ses études, jusqu'au jour où, continuant son devoir, il se trouve en face du problème moral que sa conscience a bientôt résolu. C'est le signal qu'il donne lui-même de sa disgrâce. Le soldat humain d'aujourd'hui s'est heurté aux chefs représentatifs d'autrefois. Le Bleu, parle seul fait qu'il a voulu être véridique et équitable, a rencontré le mauvais esprit d'autorité des Blancs, qui lui ont indiqué, avec des réticences, des finasseries, qu'il n'avait qu'à laisser tout aller, qu'il ne fallait rien changer à la chose mal jugée, que l'important était de garder intact l'appareil du pouvoir, malgré l'injustice et le forfait.
Doucement, fermement, Picquart a refusé de comprendre. Il a résisté à toute cette intrigue ourdie autour de lui par Henry, du Paty de Clam, Lauth, Gribelin, sanctionnée par Gonse, Pellieux et Boisdeffre. Il s'est trouvé que ce refus de s'associer à l'œuvre mauvaise a suffi, que tout l'appareil factice esta terre après le suicide de l'un, la fuite, la disgrâce, la démission des autres. La force de la vérité qui est en Picquart a provoqué l'effondrement, tout jeté à bas. Mis en réforme, enfermé au Cherche-Midi, c'est lui qui triomphe, puisque son acte de devoir, simplement accompli, a dénoncé le péril, dispersé et mis en question la jôsuitière militaire.
De tous les points de la France, les signatures ont afïluépour le prisonnier, affirmé la solidarité civique. Combien d'anciens officiers ont signé I Etcombien d'officiers silencieux savent que le lieutenant-colonel Picquart est un des leurs, une victime des Blancs, le premier des Bleus 1 (i 5 décembre i 898.]
QUELQUES personnes ont cru devoir, à Versailles, honorer la mémoire de Hoche par
PARLE ^^^ ^^^^ nationalistes proférés au passage des régiments et par des pierres lancées dans les carreaux d'une synagogue. Le pouvoir civil aussi a été conspué, disent certains comptes rendus. Voilà donc le général de la Révolution transformé pour les besoins d'un parti en militaire d'ancien régime ou en faiseur de coups d'Etat. Nous assistons depuis deux années à des spectacles si étranges, à une telle confusion d'idées et d'actes, que la fantaisie d'hier pourrait rejoindre les autres. Pourtant il serait tout à fait fâcheux de laisser passer une occasion semblable de rendre hommage à un général soumis aux lois, ardent pour la justice et la liberté, ennemi de la suprématie de l'Église. Car Hoche fut tout cela, n'en déplaise à ceux qui ont manifesté à contre-sens le jour anniversaire de la naissance de celui qui fut le commandant en chef des armées de la Moselle et du Rhin, le pacificateur de la Vendée.
Je ne ferai, en effet, qu'une allusion aux faits de la biographie de cet homme admirable. On sait qu'il est sorti du peuple, des masses profondes de la plèbe, fils de Louis Hoche, palefrenier attaché au chenil du roi, élevé par sa tante, fruitière dans le faubourg de Versailles où l'enfant
^tait né. On sait que de bonne heure il a travaillé de ses mains et qu'il a aimé les livres. On sait que, le 14 juillet 1789, il était garde-française et que le soldat de la monarchie se transforma en insurgé pour aider le peuple à prendre la Bastille. Ce sont là les origines de Hoche : il ne les a jamais oubliées. Lorsqu'il entre dans l'armée, le l^*" septembre 1789, sergent de grenadiers de la garde nationale de Paris, il est le soldat de la Révolution. Il reste tel alors qu'il conquiert ses grades d'année en année, de mois en mois : adjudant au 104' régiment d'infanterie le l" mai 1792, lieutenant au 58« régiment d'infanterie le 18 mai, capitaine à Tancienneté le l^"" septembre de la même année. En 1793, adjudant général chef de bataillon, adjudant général chef de brigade, général de brigade à l'armée du Nord, général de division commandant en chef l'armée de la Moselle, puis commandant en chef les armées de la Moselle et du Rhin. De 1794 à 1797, commandant en chef l'armée d'Italie, l'armée des côtes de Cherbourg, l'armée des côtes de Brest, l'armée de l'Ouest, l'armée de l'Océan, les 12^, 13'^, 14'' et 22« divisions militaires, l'armée de Sambre-et-Meuse, l'armée de Rhin-et- Moselle, .. Il s'arrête, il meurt à Weïzlar, le 18 septembre 1797 : il a vingt-neuf ans.
Ce sont là des états de services assez remarquables, et Lazare Hoche peut être considéré, semble-t-il, comme un professionnel digne d'être donné en exemple.
Que dit-il, ce professionnel ? A lui la parole.
Il dit ceci dans une lettre au général Chérin, en prévision d'une tentative de restauration monarchique : « Quel que fût le monarque, et par cela seul qu'il serait le monarque, il lutterait contre le principe, contre l'essence de la Révolu-
tion, qui est l'abolition des classes ; il serait, malgré lui, forcé de recréer une noblesse, et la résurrection de cette noblesse deviendrait la cause de sa ruine en irritant le tiers état qui ne serait plus tout, c'est-à-dire tout le monde... Il nous faut un gouvernement qui consacre, dans le fait comme dans le droit, le principe de l'égalité : ce gouvernement ne peut être que le gouvernement républicain. »
Il plaide ainsi la cause des derniers montagnards : « Pourquoi violer les lois et faire juger militairement quelques malheureux exaltés ? Ils m'ont proscrit : je ne puis être taxé de partialité en leur faveur, mais je parle pour les principes ',11 est temps. Défiez-vous de ceux qui, avec des formes élégantes et polies, vous donnent le change sur la situation de la république, et qui désignent les patriotes au pouvoir des assasins en les peignant comme des terroristes. »
A l'un de ses officiers qui s'était montré l'adversaire de l'autorité civile, il envoie un ordre de destitution, avec cette déclaration formelle : « Fils aînés de la Révolution, nous abhorrons nous-mêmes le gouvernement militaire. » Michelet, qui cite ces paroles, qui les voudrait gravées sur le tombeau de Hoche, ajoute ; « Ce n'étaient pas de vaines paroles. Dans les vastes contrées entre Rhin et Moselle, qu'il gouverna un moment, il se hâta de limiter son autorité, de supprimer le gouvernement militaire et d'organiser un pouvoir civil indépendant du général. Forcé de lever des contributions, il les levait par les magistrats du pays, les faisant ainsi juges eux-mêmes et de la nécessité et de la juste mesure où ces contributions de guerre remplaçaient les anciens impôts, en laissant un grand bienfait : la justice égale, la suppression des privilèges. »
Au citoyen Carnot, membre du pouvoir exécutif, il écrit d'Angers, le 10 ventôse an IV : « ...Quand je ne serai plus dans l'armée de l'Ouest, qui maintiendra la paix que nous aurons signée et qui fortifiera dans les cœurs l'esprit de concorde?... Il n'y a que des enseignements publics qui puissent atteindre ce but, opérer ce prodige, et qui les donnera, ces enseignements? Qui sera chargé de l'éducation du peuple ? Qui fera l'éducation des enfants ? J'ai su comment procédaient les ministres du culte, et quand j'ai vu où ils arrivaient, j'ai compris que ce n'était plus entre leurs mains qu'il fallait laisser l'éducation et l'instruction des familles. La théocratie ne fait que des esclaves ; elle prend l'enfant au berceau ; elle ne lui laisse pas un moment de liberté ; elle l'enserre de tous les côtés ; elle lui trace son chemin ; elle lui fait peur de tout ; elle ne l'éclairé véritablement sur rien ; elle l'entoure de spectres... C'est là comment les prêtres ont élevé les hommes ou plutôt comme ils les ont rabaissés... Il faut donc, en tolérant l'exercice des pratiques chrétiennes, enlever au sacerdoce l'enseignement des communes, et par là même la direction de tout l'esprit du public. Plus je vois ce pays, plus je sens que ses malheurs sont venus de son ignorance. »
Après avoir lu ces fermes déclarations et bien d'autres, après avoir évoqué les actes du héros de la Moselle et de la Vendée, il est difficile d'enrôler l'ombre de Hoche pour la faire marcher sur l'Elysée avec les ligueurs de M. Déroulède, les OEillets Blancs du pesage d'Auteuil et l'armée noire du père Du Lac. {21 juin 1899.)
§ ^V TI?^ dehors de toutes les idées, de toutes
ÉPARGNONS AZd les opinions mises en jeu par la si sim-
LA pie, si extraordinaire et si épouvantable affaire
VICTIME Dreyfus, j'ai subi une impression puissante, tyrannique, que je n'ai pas été, j'en suis sûr, seul à éprouver. Cette impression, ce sont les récits des journaux qui me l'ont imposée, à la suite de la première nouvelle du retour donnée par une dépêche de Céard adressée au Temps. 11 m'a semblé, en lisant les comptes rendus les plus divers, dans des journaux ennemis, que la tragique apparition de la réalité allait pouvoir rendre, pour ce qui concerne le capitaine Alfred Dreyfus, son sens exact et sa force d'humanité à 1' « Affaire » et que le reporter se trouvait chargé, en cet instant, de donner à tous une grande leçon de choses.
On a dit, et on a eu raison de le dire, que l'affaire Dreyfus dépassait Dreyfus ; que depuis longtemps il n'était plus question de Dreyfus. Il est absolument certain que le terrible événement a remis en présence des adversaires qui somnolaient, le parti de la raison d'État et le parti du libre examen, le parti de l'autorité qui ne veut pas expliquer la brutalité de ses décisions, le parti de la liberté qui veut sauver l'individu de la tyrannie abstraite des mots. Les uns veulent tout garder de l'ancien appareil de justice : Taccusé traité en coupable, la défense opprimée, le verdict rendu dans l'obscurité. Les autres veulent toute la vérité, toute la lumière, sont épouvantés à l'idée du droit absolu que des hommes s'arrogent sur d'autres hommes, en vertu du prétendu droit de punir.
Il y a eu cela au fond de ce débat, et il n'y a eu que cela. Toutes les autres polémiques, faites de mensonges et d'in-
jures, qui ont prétendu instituer le monopole du patriotisme et traiter de sans-patrie des hommes enflammés au contraire par l'idée du grand rôle de la France, toutes ces polémiques ne comptent pas. Elles relèvent de l'esprit de parti, qui se sert de tous les moyens, des armes les plus odieuses, pour je ne sais quel vain désir de suprématie et de pouvoir. Ce sont là des misères d'un jour, qui seront oubliées demain. Il n'y aura en présence que des formes d'esprit et des intérêts sociaux, le monde d'hier et le monde de demain. Le débat sera ainsi plus grave et plus haut.
Ce débat admis, ne vient-il pas à l'idée de tous que le malheureux Dreyfus doit désormais être mis à l'écart de cette bataille ? Les adversaires ne peuvent-ils se battre maintenant sans prétexte, confronter leurs idées, heurter leurs amours et leurs haines, sans torturer et blesser encore celui qui a été martyrisé dans son honneur et sa vie, dans la vie et l'honneur des siens ? Ce n'est plus r « Affaire » aujourd'hui qui est en cause, depuis que Dreyfus a mis le pied sur le sol de France. Tout s'efface pour laisser voir un homme, un être semblable à tous les autres êtres, sur lequel s'est appesantie l'erreur de juges trompés par des criminels. Ce n'est plus une abstraction, ce n'est plus un parti, ce n'est plus le dreyfusisme, c'est Dreyfus lui-même qui se montre à nous. Le voici, dans le canot qui aborde Port-Haliguen sous les rafales de pluie et de vent. Le voici qui gravit la cale péniblement. 11 disparait encore dans la nuit, en voiture, en wagon, pour reparaître à l'aube, dans la campagne de Pennes, puis à la porte et dans la cour de la prison. La plupart de ceux qui l'entrevoient ont une émotion à la vue de celui qui pendant plus de quatre années a été retranché du monde. Ceux qui
ne désarment pas se taisent. La caractéristique de cette arrivée, c'est le silence, silence de l'accusé qui vient chercher la justice, silence des spectateurs qui savent tous que ce prisonnier ne sait pas un mot de son destin. C'étaient des journalistes, dira-t-on, ils étaient là pour faire métier d'observateurs, non de manifestants. Comme si les journalistes avaient gardé cette réserve, depuis bientôt deux années. J'aime mieux croire qu'ils ont senti l'impossibilité de rien révéler, par un cri brutal, des passions et des haines déchaînées.
Relisez les comptes rendus, vous y sentirez une détente, une accalmie, une commisération. Hé quoi 1 c'est là Dreyfus! Il ne devait jamais revenir, et il est revenu. Il avait été enterré vivant, et il sort de son sépulcre, il surgit comme un spectre. Il va, il obéit aux ordres, il est fantomatique et muet. Il n'a pas un mot de colère ni de reproche. Le monde entier sait Son histoire, il ne la sait pas. Il ignore Esterhazy et Henry, il croit que c'est Boisdeffre, son chef, qui l'arrache enfin à Mercier désabusé. Mais il peut tout ignorer et ne pas interroger, sa réapparition parmi nous suffit pour nous demander ce que nous avons fait de lui, en quelle figure nous l'avons changé. Sans un mot, il nous pose la question à laquelle il va bien falloir répondre.
Je ne sais quelle sera l'attitude de la foule au cours du procès qui va s'ouvrir. Ce que je sais, c'est qu'elle devrait être la même que celle des spectateurs de Quiberon et de Rennes. Dreyfus devrait être sous la protection tacite de tous, môme de ceux qui ont pris la part la plus vive à la querelle. Dreyfus est une victime sacrée, et ceux qui le désignent, même innocent, comme la cause détestée de la crise où la France s'est débattue, ceux-là offensent, ceux-là
outragent la vérité. Comment l'innocent peut-il être accusé des méfaits des coupables ? Comment ceux qui ont découvert le crime d'Esterhazy et le crime d'Henry auraient-ils pu les taire et offrir Dreyfus en holocauste à l'affreuse théorie du mensonge patriotique ?
Laissons-le donc en dehors de ce combat qui est l'éternel combat de l'humanité. Après le verdict du conseil de guerre, chacun sera libre de sa propagande et de son action. Ce serait procédé de barbares que de faire Dreyfus l'enjeu d'une telle dispute qui passe au-dessus de sa tète. Tout le monde n'a-t-il pas senti, à l'annonce du débarquement, l'impossibilité de renvoyer à l'île du Diable, pour satisfaire quelque parti que ce soit, celui qui a été la proie de la fatalité, le jouet du destin ? {4 juillet i 899.)
§ XVI x 'abnégation de l'officier, elle existe, mais L'ABNÉGA- M j elle n'est pas où on la cherche, où on