‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 11 sur 20 · L'OFFICIER · texte numérisé non relu

L'OFFICIER

TION croit la trouver.

Ji^^^^^ ïl ^^ fsiut pas la chercher dans les obligations professionnelles, dans le genre d'existence imposé par les écoles spéciales, la caserne, les habitudes de garnison. Laissons de côté le simple soldat, qui n'est qu'un militaire temporaire. Regardons seulement Tofficier, qui a fait un choix définitif de la carrière des armes, qui donne son temps pendant la paix, qui risque sa vie, à l'égal des soldais, pendant la guerre. Je ne crois pas exprimer une opinion exagérée en affirmant que cet officier a fait le meilleur choix. Qu'il compare son sort, non pas seulement au sort des prolétaires de l'usine et de la mine, des forçais du travail qui vivent dans le feu des fourneaux

OU dans la nuit de la terre, mais au sort de milliers et de milliers de ses concitoyens de la classe moyenne, employés, petits commerçants, esclaves du bureau et du comptoir.

Discipline pour discipline, car chacun subit l'obligation et la règle, c^est l'officier qui est le plus libre de ses mouvements. Il n'est pas fixé à une chaise, à un fauteuil, à un rond de cuir. Il ne respire pas l'atmosphère étouffante d'une pièce encombrée de paperasses, parmi des employés qui craignent les courants d'air, qui surveillent jalousement les portes, les fenêtres, les vasistas. Il peut, marié, s'il est homme d'intérieur et de famille, ou célibataire, s'il est homme de réflexion et de travail, s'il sait fuir le café, se créer la vie la plus saine et la plus enviable. lia eu, ce que n'ont pas tous les Français, une éducation hygiénique: natation, équitation, escrime. Il est propre, brossé, correct. Il a les bénéfices de la marche, les joies des promenades à cheval, au pas, au trot, au galop. Il apprend à connaître la France par les changements de garnison. S'il a la curiosité d'autres cieux et le goût colonial, le monde s'ouvre à lui. S'il reste, au contraire, en lui, de l'humeur casanière, il peut, aux jours des congés, retourner, pour un prix réduit et infime, dans son pays natal, « chez lui », où il espère bien un jour aller vivre de sa retraite et cultiver son jardin.

Il est mal payé, ou peu payé, en ce sens qu'il a certains frais de représentation auxquels il ne peut se refuser. Soit. Mais, ici encore, la comparaison avec tant et tant de métiers manuels et bureaucratiques ne serait pas au désavantage de l'officier. Très loyalement, cet officier, interrogé, ne peut se plaindre de la matérialité de l'existence. Et même il devra ajouter qu'il se réjouit de son sort plus que beau-

coup d'autres, puisque ce sort, il Ta, le plus souvent, choisi, et non subi.

Non, l'abnégation de l'officier ne consiste pas à avoir accepté la vie des casernes et des camps, et la monotonie des garnisons où il peut cultiver soigneusement les vertus militaires.

Son abnégation, c'est l'abdication de sa personnalité. Son sacrifice est là, il n'est pas ailleurs, et il est grand, je n'essaierai pas d'en diminuer l'étendue.

Le jour où le jeune homme entre dans l'armée, il accomplit un acte de renonciation, il fait abandon de sa volonté, il s'engage à enfouir au plus profond de lui-même ses instincts, ses préférences, ses idées, ses jugements. Il n'est plus qu'une partie obscure d'une vaste organisation qui doit se mouvoir selon la loi et le bien public. L'officier qui ne veut pas ou ne sait pas réfléchir croit qu'il ne fait ce sacrifice de son individu qu'à l'esprit de corps, et il prend là sa conception étroite et fausse d'un honneur de l'armée spécial, que nous avons vu se manifester d'une façon si inattendue et si barbare chez quelques-uns. L'officier qui réfléchit sait biëti, au contraire, que ce n'est pas l'armée qui exige ce sacrifice, mais que c'est la nation, dont l'armée est une émanation. Il se soumet, mais je comprends qu'il souff're d'être l'isolé, le sourd, le muet, si magnifiquement pénétré et décrit par Alfred de Vigny dans son livre de Servitude et grandeur militaires.

Une telle situation d'hommes annihilés dans une nation vivante, qui s'exprime perpétuellement par les mille voix de la publicité, par la presse, la tribune des législateurs, la tribune des réunions publiques, les associations, les syndicats, par la révolte individuelle même, — une telle

situation peut entraîner une terrible impossibilité de vivre de la vie normale lorsqu'il y a, par exception, des arrêts de cette discipline qui commande les êtres, soumet les esprits et les consciences.

On l'a bien vu lorsqu'un conseil de guerre, en 1894, a condamné Dreyfus sans lui communiquer toutes les pièces qui prétendaient l'accuser. Les officiers qui composaient ce conseil de guerre n'ont pas compris qu'ils cessaient d'être des officiers pour devenir des juges, que le général Mercier n'était rien devant eux. On l'a bien vu lorsqu'un conseil de guerre, en 1898, a acquitté Esterhazy, sur l'avis du général de Pellieux. Les officiers qui composaient ce conseil de guerre n'ont pas compris, plus que les premiers, qu'ils étaient promus, au nom delà loi, à la dignité de juges, et qu'ils avaient le droit absolu de rejeter l'avis du général de Pellieux.

On a bien vu encore cette même manifestation de l'esprit militaire quand le lieutenant-colonel Picquart, le commandant Hartmann, ont compris d'un esprit ferme, d'un cœur courageux, qu'ils devaient dire la vérité, toute la vérité, lorsqu'ils étaient appelés comme témoins. Ils omt eu contre eux des hostilités ; ils ont eu aussi, contre eux, peut-être, l'effarement de certains de leurs camarades qui les estimaient, qui les aimaient, et qui les voyaient avec stupéfaction franchir le cercle inflexible où l'armée est enfermée en tant qu'armée.

Il en est de même pour les juges du conseil de guerre de Rennes. Ils ne sont plus des colonels, des commandants, des capitaines. Il serait trop facile, s'il en était ainsi, de les considérer comme liés hiérarchiquement et de leur imposer la fausse théorie de l'honneur spécial de l'armée. Us ne

sont plus des officiers : ils sont des juges, devant lesquels comparaît à nouveau Dreyfus, condamné en i894 et reconnu depuis, par le suprême pouvoir de la Cour de cassation, comme la déplorable victime d'une erreur judiciaire. Us sont des juges devant lesquels comparaissent des témoins qui sont les généraux Mercier, Boisdeffre, Gonse, Pellieux, le lieutenant-colonel Picquart, et d'autres, de divers grades.

Il se trouve, par une faveur du sort, que ces juges de Rennes échappent, pendant la durée du procès, aux obligations de leur profession habituelle. La loi qui nous régit les libère, pour un instant, de leur charge professionnelle, leur permet et leur ordonne de parler librement, de faire connaître à tous que le sentiment de justice est en eux. Quel orgueil devrait gonfler le cœur de ces officiers qui sortent du rang pour prononcer un verdict de vérité, et qui rentreront dans le rang avec le sentiment du devoir accompli! Ils sont allégés du poids de la servitude, ils sont la conscience agissante de la nation. Comment ne seraient-ils pas fiers de devenir aussi des responsables vis-à-vis d'euxmêmes ? comment ne feraient-ils pas entendre, eux, dont la bouche est toujours muette, la parole définitive de vérité et d'humanité VC/^»" août 1S99.)

L'arrêt de la Cour de cassation est affiché dans toutes les communes de France.

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TION ' ^^ ^ réintégré Alfred Dreyfus dans l'armée. IMPOSSIBLE II était capitaine, il y a douze ans: il est commandant aujourd'hui. 11 a été fait chevalier de la Légion d'honneur et décoré sur le front des troupes,

à l'Ecole militaire, où il avait été dégradé. Je crois qu'aucun homme ayant quelque sentiment de solidarité humaine, ayant connu la dureté et la douleur de la vie, ne peut lire sans émotion le compte rendu de cette cérémonie. Sans doute ce sont là des rites, des conventions, des puérilités, qui font apparaître ce qu'il y a encore d'enfantin dans nos mœurs. Mais nous ne pouvons supprimer ces apparences, puisqu'elles représentent le passé qui est en nous, qui anime toujours tant de nos pensées et de nos gestes. Il y a encore un état de guerre, il y a encore des armées, et même les partis qui affirment rompre le plus violemment avec le présent montrent parfois qu'ils conçoivent leur action sous la forme surannée des batailles barbares. Ce n'est que peu à peu, avec la lenteur de l'évolution naturelle, que nous nous défaisons des liens et des habitudes d'autrefois.

Donc, en 1895, quand un jugement a proclamé qu'un ofTicier était un traître, il a fallu, de par une loi représentative des coutumes anciennes, rendre visible cet état de trahison que l'on dénonçait en Alfred Dreyfus. Pour cela, on l'a fait comparaître dans la grande cour de l'Ecole militaire, devant les troupes en armes, devant ses chefs en grand costume, pour lui infliger le martyre du déshonneur. On lui a arraché ses galons, on lui a brisé son épée, on l'a fait passer devant les soldats rassemblés, sans souci de la torture qui décomposait son visage, sans souci des cris d'innocence qu'il ne cessa de jeter vers les ennemis qui lui répondaient par des injures, les indifférents qui ne comprenaient rien à ce spectacle épouvantable, les silencieux qui peut-être évoquaient le doute dans le mystère de leur conscience.

Cela fait, le « traître » fut enfermé à l'île du Diable, mis

à la double boucle, entouré de gardiens armés, séparé des siens, n'ayant plus avec le monde des vivants que des communications administratives.

Il passa là cinq années. C'est un sujet de méditation à proposer à tous, à ceux qui l'injuriaient alors, à ceux qui l'injurient encore aujourd'hui.

Pendant qu'il était là-bas, la vérité s'est fait jour. Pour la connaître, il faut lire les débats in extenso du procès Zola, du premier examen de la Cour de cassation, du procès de Rennes, du deuxième examen de la Cour de cassation qui vient d'aboutir à l'annulation du verdict de Rennes, comme le premier examen avait abouti à l'annulation du verdict de 1894. Ceux qui n'ont pas lu une ligne de tout cela, ou qui n'ont lu que les résumés falsifiés des journaux nationalistes et antisémites, affirment mordicus que « tout le monde a été acheté par les juifs », que la réhabilitation de Dreyfus coûte « quatre ou cinq milliards aux Rothschild » !

Heureusement le nombre de ces gogos de la politique diminue de jour en jour. Les élections de 1906 ont montré que les sornettes et les calomnies n'avaient plus cours, et qu'il ne suffisait pas de pousser des hurlements de haine pour avoir raison. Il y a en France d'autres questions à régler maintenant. Que le général Mercier et ses acolytes s'en aillent où ils voudront méditer leur défaite et vivre de leur honte, puisqu'une loi d'amnistie a trop tôt effacé les conséquences de leurs actes. C'est aujourd'hui seulement que cette loi aurait pu être votée, et le ministère Waldeck-Rousseau, on l'a bien vu, n'avait pas terminé l'affaire avec la grâce accordée à l'innocent.

Cet innocent, croit-on vraiment en être quitte envers lui

avec un grade et une croix d'honneur ? Avouons que la réparation est ici impuissante à compenser le supplice. Comment faire pour que cet homme puisse oublier les douze années de souffrances qui lui ont été infligées? Quelle douceur de paroles peut faire disparaître l'amertume et la lie qui ont abreuvé ce malheureux ? Il n'a de consolation que la tendresse des siens, l'affection de ses amis, l'estime des hommes qui ont combattu pour lui, la poignée de main de quelque inconnu pitoyable et respectueux.

On s'étonne de son impassibilité, à Rennes, en 1899, et hier encore, à l'Ecole militaire, pendant que le général Gillain lui frappait trois fois l'épaule de son épée, l'embrassait sur les deux joues. Terrible impassibilité de l'homme écrasé par le destin, et à qui l'on demande une plainte, une protestation ou un cri de joie pour avoir échappé à ses bourreaux ! Celui-ci n'a que son silence à offrir à ses tourmenteurs d'hier, à ses interrogateurs d'aujourd'hui. Il a l'âme des victimes muettes, mais qui ne connaît ces impassibilités qui ne trouvent pas une parole, ces farouches timidités qui ne veulent pas être consolées et qui éclatent en sanglots dans la solitude. Lisez le compte rendu du Temps : « Comme on crie : Vive Dreyfus I il interrompt d'une voix étranglée : « Non, Messieurs, non, je vous en prie... » Mais il ne peut en dire plus long. L'émotion est trop forte. Les lèvres remuent, mais il ne prononce aucune parole. »

Il ne faut pas demander de discours à celui qui a ainsi souffert. Le drame de sa vie ne devrait nous inspirera tous que sévérité pour nous-mêmes, mansuétude pour les autres. Voyons partout l'erreur possible, et défions-nous des inspirations de la haine. Pour Dreyfus, il va reprendre sa vie au point où il l'avait laissée, comme l'y a convié son

chef de Vincennes, le lieutenant-colonel d'artillerie Bouisson, qui a trouvé très simplement pour son compte une formule de réparation. Comme on l'interrogeait sur l'accueil qui serait fait à Dreyfus, il a répondu en ces termes : « Mais nous le recevrons comme un excellent camarade !... Nous lui dirons de prendre place parmi nous et de travailler, »

Il faut s'en tenir à cette sage conclusion de l'irréparable. (27 juillet i906.)

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