‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 12 sur 20 · I. STANLEY. — § II. GLADSTONE — § III. LA VERTE ERIN · texte numérisé non relu

I. STANLEY. — § II. GLADSTONE — § III. LA VERTE ERIN

y^E Stanley, violent et habile, actif et patient, __..„„^ V>< qui passe trois années obscures à la

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rectiercne et à la délivrance d Emin, et qui publie, avec grand fracas, l'histoire de ces trois années, ce Stanley est évidemment l'entreprenant homme d'affaires que l'on veut voir en lui. A coup sûr, il a transformé l'exploration, il est un représentant d'intérêts nouveaux, c'est au nom du commerce et de la banque modernes qu'il envahit les territoires, qu'il terrorise les peuplades. C'est un produit du journalisme américain, un prompt et pratique reporter, parti, la première fois, pour servir la curiosité publique, lancer une affaire de publicité.

Le jour où l'envoyé du New-York Herald, hoiié, armé, traînant après lui des escouades et des embarcations, s'est rencontré avec l'évangélique Livingstone, c'a été la mise en présence de deux méthodes, la fin d'une chose et le commencement d'une autre, ou plutôt le recommencement, l'humanité alternant sans cesse entre les prêches d'idées et les décrets durement imposés.

Au bord du Tanganika, à l'instant de cette entrevue, les douceurs et les résignations de l'apostolat qui veut con-

vaincre ont laissé la place libre, en Afrique, aux volontés et aux ambitions des civilisés pressés de posséder et de jouir. Le rapide et brutal aventurier du Nouveau-Monde, muni d'armes perfectionnées et d'engins scientifiques, envahissait la paisible case d'oncle Tom où le vieillard lisait et expliquait la Bible aux nègres, à l'heure oii le soleil se couche. Si peu observateurs que fussent les indigènes qui assistaient à cette réunion et à cette confrontation des deux hommes si différents, ils durent avoir, tout au moins, l'idée confuse qu'une mansuétude allait disparaître, que cet arrivant inattendu avait plutôt les allures d'un soldat conquérant que d'un patient instituteur.

Mais qu'on laisse de côté les intentions, qu'on ignore le but. Que Stanley entrecroise ses courses sur le sol du noir continent pour servir des hommes d'argent de l'Europe et de l'Amérique, qu'il vienne chercher de l'ivoire ou qu'il rêve le gouvernement d'un territoire inconnu, qu'il serve tour à tour ou à la fois les États-Unis, l'Angleterre et le roi des Belges, ce ne sont là que les apparences et le décor de vie de l'explorateur qui retourne sans cesse à cette Afrique où il a trouvé la fascination de son esprit, l'emploi de son être, le champ où peut errer son inquiétude.

C'est la nature de cette inquiétude, le ressort de cette activité, qu'il faudrait connaître, — le ferment qui travaille sans cesse cette âme agitée. Les traités signés avec les directeurs de journaux, avec les sociétés qui annoncent l'exploitation des territoires non encore reconnus, avec les comités de secours philanthropiques et intéressés, les résultats difficiles à atteindre, la découverte d'un Livingstone, la délivrance d'un Emin, et même les rêves de richesse et de pouvoir, ce ne sont là que les

NOTHE TEMPS 17

prétextes qui font mettre Stanley en route, les conditions dans lesquelles peut se mouvoir sa remuante personne.

Chacun de nous, quoi qu'il fasse, dans quelque rayon qu'il s'exerce, obéit à une loi intime, non formulée par luimême, qui n'en est pas moins profondément écrite dans sa chair et dans son sang, dans ses centres nerveux et dans les replis de son cerveau, et qui constitue son individualité. Celui-là, cet Anglo-Saxon énergique et ombrageux, n'apparaît-il pas, après lecture de ses livres et examen de ses actes, comme irrémédiablement voué à un instinct qui est en lui et qui est l'instinct de la Force ?

La force, l'emploi de la force, c'est cela, vraiment, plus que la mission à remplir, plus que l'homme perdu en Afrique et qu'il faut retrouver, plus que l'Afrique même à traverser et à marquer d'un sillon de parcours sur les cartes géographiques, c'est cela qui sollicite et enivre pour le départ ce violent qui s'attriste dans les villes des civilisés comme un libre animal mis en cage.

Sans doute il est de son temps et de son pays, il croit à la puissance du dollar, il se promet des joies d'orgueil à diriger les hommes. Il n'est pas en proie à de hautes idées et, quand il accepte de s'en aller, il n'examine pas les motifs de ceux qui l'envoient en expédition. Lorsque sa mission est remplie, il montre plutôt tine joie de la réussite qu'une émotion d'humanité. Il est l'homme d'un milieu et il subit des circonstances. Tout au long de sa biographie, il apparaît, pendant les périodes intermédiaires d'accalmie, comme un misanthrope fébrile, à la fois dédaigneux et discuteur, ne se retrouvant enthousiaste et équilibré qu'au moment d'appareiller et de s'enfuir à toute vapeur vers les aventures.

Alors il est lui-même. 11 s'en va pour s'en aller, il marche pour marcher. Le besoin de force qui gronde en lui pourra enfin se donner carrière. 11 veut la mise en scène de cette énergie trop longtemps muette et comprimée. 11 embauche une troupe comme un condottiere, choisit des lieutenants qu'il examine et jauge avec des façons de souverain absolu, s'approvisionne des dernières armes de précision inventées par les mécaniciens subtils. Il s'assigne un rendez-vous, se trace un itinéraire, se jure de passer où il a dit qu'il passerait, d'arriver oii il a dit qu'il arriverait.

Ses moyens sont restreints. Il ne peut guère disposer que de troupes de cinq ou six cents hommes. Il ne sait pas quels obstacles il rencontrera sur sa route. Mais il compte sur le bon ordre de son armée minuscule, sur la qualité supérieure de son armement, pour étonner et effrayer les populations qui seraient tentées de lui disputer le passage. Il ne lui en fautpas plus pour jouer supérieurement au guerrier et au diplomate. Il s'entend à requérir des bateaux, à échelonner un convoi, à répartir les charges entre les porteurs, à exiger les marches forcées, àordonner les haltes. . . Si le combat se présente, il ne le refuse pas. Il a vite reconnu la configuration du pays hostile, occupé les hauteurs et les défilés favorables. Il monte sur un tertre comme un général en chef, braque sa jumelle sur les noirs qui fuient et reviennent, intervient quand il le faut, le revolver au poing. Ceux-là auront compris cet homme qui le feront gouverneur d'une province et général en chef d'une armée, qui le laisseront libre de son dessein et de son action, de ses excursions et de ses batailles rangées.

C'est un convaincu de la raison d'Etat. « Obéissez aux

«rdres, et tant pis pour le reste ! » dit-il pour résumer la manière d'être qui doit être la sienne et celle de ses compagnons. Ce n'est pas un cruel, c'est un indifférent. Il veille sur les existences de ceux qui ont accepté sa direction, puisque ces existences sont nécessaires à la bonne fin de son expédition, mais on voit bien qu'il s'est fait de rigides notions de la vie et de la mort, de la supériorité et de l'infériorité des races, et qu'il n'accorde guère plus d'attention à la disparition des Zanzibari ou des Soudanais qu'à l'évanouissement des moucherons qui pullulent audessus de la rivière qu'il suit, des marécages qu'il traverse.

Deux soldats lui ont été enlevés, un jour, et il se borne à inscrire sur son carnet de marche : v Deux Egyptiens, un caporal et un gamin d'environ quinze ans, l'un et l'autre presque blancs, nous furent enlevés près du fort Bodo. Nous n'avons jamais pu découvrir ce qui leur advint. Je suppose que, après leur capture, on a dû les emmener, comme jadis les Nasamons d'Hérodote, au campement des Pygmées. Je me suis souvent demandé quelles ont dû être leurs impressions, quand ils se sont trouvés au milieu des Ouamboutti. » Et il cite une poésie de 1562, où il est question de cannibales et de chrétiens à la marmite.

Il est pourvu d'autorité et d'assurance. En ce temps où un si grand nombre d'hommes sont atteints demaladies de la volonté, ne savent pas s'ils doivent agir et à quelle action ils doivent se résoudre, Stanley, lui, sait se décider vite et pratiquement. Il semble que l'hésitation lui soit presque inconnue.

Immédiatement, avant d'aller à la recherche d'Emin, seul de son avis contre tous les membres du comité de

secours, il a reconnu qu'il fallait, partant de Zanzibar, faire le tour de l'Afrique par mer pour prendre le terrain à revers et ne pas être exposé à la désertion des soldats, désireux de retourner en arrière et de revenir chez eux. Quand les désertions se produisent, il sait prononcer l'arrêt des coupables, assister à la pendaison de l'un d'eux, mais il sait aussi faire grâce à deux autres, et la mise en scène de la grâce, aussi solennelle et habile que celle du châtiment, lui livre ces hommes simples, troublés par son calme, exaltés par sa magnanimité. Ils se jettent à ses pieds en pleurant et se relèvent avec enthousiasme : « Tant que le Bonnet-Blanc ne sera pas en terre, aucun de nous ne l'abandonnera ! Mort à celui qui l'abandonnera ! Mort à celui qui lâche Boula-Matari ! Montre-nous la route du Nyanza ! Conduis-nous, chacun te suivra I » N'est-ce pas une vieille garde de grenadiers fidèles acclamant un Napoléon ? Et n'y a-t-il pas chez Stanley, entouré de portraits de Napoléon, une préoccupation particulière ? L'histoire de l'Europe ne pourrait-elle se recommencer un jour dans l'Afrique centrale ?

Quand il a retrouvé Emin, il reprend de nouveau la forêt, où il a déjà marché pendant cent soixante jours. C'est pour retrouver son arrière-garde, c'est aussi pour laisser au pacha d'Ouadelaï le temps de prendre une décision. Partira-l-il ? Restera-t-il ? Cette décision, Stanley n'a pas la patience de l'attendre sur place. Il lui faut combattre à nouveau pendant ce second voyage : il préfère la bataille à l'expectative ennuyeuse au bord du lac Albert : « Je suis, dit-il, au plus épais d'une population amie, et si j'embouche la trompette de guerre, dans quatre heures j'aurai deux mille combattants prêts à repousser toute attaque. Et s'il

s'agit de lutter de ruse, eh bien I qu'on me mette en présence du plus retors des Arabes ! »

Au départ définitif, tous ceux qui veulent suivre Emin étant rassemblés, il prend les mesures suprêmes avec une lucidité et une décision singulières. Il décrète et il organise la retraite comme il dirige la marche en avant. Il affirme immédiatement son autorité vis-à-vis des Egyptiens du Pacha. A la suite d'une découverte de complot, il fait sonner la revue dans le carré, et l'appel n'ayant pas été obéi assez promptement pour le satisfaire, les retardataires sont délogés de leurs huttes à coups de trique, enfermés dans le carré, surveillés par des sentinelles armées de carabines. Ceux qui n'avaient pas obéi à l'appel furent garrottés dans leurs huttes, quelques-uns fouettés, d'autres mis aux fers et sous bonne garde.

« Maintenant, dit Stanley au Pacha, veuillez dire à ces Arabes, je vous prie, que ces manières de rébellion, comme on les pratique à Doufilé et Ouadelaï, ne sont pas de mise ici, car au premier essai qu'ils en feraient, je me verrais obligé de les exterminer. » Il ajoute dans une de ses lettres : « Le Pacha ayant traduit mes paroles, les Arabes s'inclinèrent, affirmant qu'ils obéiraient religieusement à leur père. »

Rien n'est moins étonnant que la froideur de contact entre Stanley et Emin, le placide savant qui paraît avoir attendu avec une absolue tranquillité l'arrivée de l'expédition de secours. Pendant cette marche de retour vers Zanzibar, quand l'un des lieutenants de Stanley, parti pour l'ascension de la montagne aux Neiges, revient avec une collection de plantes, Stanley écrit cette brève note de froid humour : « En botanique, le Pacha se trouvait dans son élément, et il classa les types. »

Pour lui, Stanley, il a beau servir des entreprises commerciales, entrer dans l'Histoire comme un chargé d'affaires du reportage et du négoce, il ne s'attarde pas aux cueillettes de simples : c'est une âme de dur et insatiable conquérant qui est en lui. A chaque instant, dans les pages écrites par l'explorateur, et sans qu'il ait le génie de l'expression, une sensation de force qui se satisfait passe entre les lignes, se fait jour sous les mots. Il n'avait pas l'emploi de son activité en Amérique et en Europe, et en aurait-il trouvé l'emploi qu'il n'était pas en situation sociale de l'exercer.

Il a découvert intrépidement en Afrique l'espace qui manquait à ses courses, son instinct de combativité s'est satisfait dans l'incertain du voyage.

Il est avide de parcourir toujours et sans cesse des territoires, de refouler devant lui des populations, de planter des drapeaux sur des agglomérations de cases, de barrer des fleuves, de sillonner des lacs, de gravir des montagnes. Ceux qui l'observent peuvent croire qu'il va s'arrêter tout à l'heure, quand il sera arrivé au haut de ce plateau qui fut si lointain et qui est maintenant si rapproché. C'est mal se rappeler les événements de tous les temps, c'est mal connaître ces frénétiques, malades du désir d'action et du désir d'inconnu . Ils sont semblables entre eux, tous ceux qui, avec une puissance différente, ont parcouru la terre et chevauché l'humanité.

Parvenus à ce sommet qu'ils donnaient comme point d'arrivée à leurs efforts, ils aperçoivent de nouveau l'horizon, cet éternel horizon, toujours aussi mystérieux, aussi bleuâtre, aussi reculé dans le réel et dans le rêve. C'est là qu'ils veulent aller maintenant. C'est derrière cette ligne fuyante qu'ils veulent regarder et qu'ils veulent être, là-bas, ils ne

savent pas où, n'importe où, plus loin 1 Et pourtant, aujourd'hui, ils savent que la terre est ronde et qu'ils reviendront toujours, inexorablement; qu'ils le veuillent ou non, au point d'où ils sont partis pour suivre les nuées et conquérir les mirages. 00 juillet i 890.)

s II X ES quatre-vingt-quatre ans de M. Gladstone

CLAD'iTONF ^ ^^^ ^^^ célébrés en Angleterre, en Irlande, en France, en Europe, on peut dire dans le monde entier. Les notices ont rappelé que le grand vieillard — the great old man — était né au mois de décembre 1809 ; qu'il avait été élu député pour la première fois en 1832, à l'âge de vingt-deux ans; qu'il avait débuté au ministère à l'âge de vingt-quatre ans, en 1834, comme lord de la trésorerie, nommé par sir Robert Peel. Puis toute la biographie à la suite de ces premières dates de la vie publique, et des formules de respects et d'hommages.

Il doit y avoir quelque raison à cela, à cette presque unanimité, aux rares réserves formulées.

L'admiration pour cette vieillesse courageuse, pour ce travail de tous les jours, pour ces yeux lumineux de guetteur de phare qui regardent à tous les horizons de mer des Iles-Britanniques, cette admiration, on la comprend pour l'Angleterre, pour l'Irlande. Il y a une fierté locale, un contentement, même chez les adversaires, à voir s'épanouir, résister, une telle force individuelle, une telle expression de la race. Mais pour que la sympathie ait passé les détroits, franchi les océans, pour qu'une affirmation de solidarité vienne du dehors, il faut qu'il y ait en Gladstone plus qu'une force locale, qu'une gloire de race.

De fait, il y a en lui autre chose.

Il n'est pas seulement britannique, malgré son origine, son éducation, le milieu dans lequel il a vécu... Non pas qu'il ait échappé à sa naissance et aux influences. Britannique, ill'est. Homme d'État britannique, il a prouvé qu'il l'était, — et même qu'il l'était trop, — en certaines circonstances. Sans cela, il n'aurait pas duré dans le pays qui a la conscience que l'on sait de sa personnalité, de son intérêt. Mais il a eu en lui une force intérieure, un instinct, si l'on veut, et un courage, j'aime à le croire, qui l'ont amené à être plus que britannique, à voir les ensembles, à se solidariser avec le reste du monde, — à être humain.

Humain, homme comprenant et aimant les hommes, c'est cela qu'il a été en plus d'une circonstance, et pendant presque toute la seconde période de sa vie, sa période montante, son ascension morale. Le fait n'est pas commun dans la région où vivent les hommes de gouvernement, et il valait la peine d'être noté, à l'heure qui sonne ces quatrevingt-quatre ans.

Ses ennemis lui reprochent des changements d'opinions, de conduite, des tergiversations, des abandons, des reniements, des apostasies.

Il n'est pas le même, en effet, aux jours de sa vieillesse qu'aux jours de ses débuts. Lorsqu'il mourra, on pourra mesurer une distance de sa naissance à sa mort. Entre son berceau et sa tombe, il y aura une existence d'homme, longue, remplie, enrichie chaque année d'acquisitions nouvelles.

Radical aux jours de sa vieillesse, après avoir passé par le libéralisme, il fut tory lorsqu'il débuta, à vingt-deux ans! Est-ce cela qui lui est reproché? Il fut protectionniste, — il

est devenu libre échangiste. Il fut partisan d'une religion d'État, — il ne l'est plus. Il voulut empêcher les Israélites d'entrer au Parlement, — il a demandé depuis leur admission. Il crut aux privilèges, — il a fait abroger par décret, contre les lords, l'achat des grades dans l'armée. Il voulut, en Irlande, le règne de l'Église établie, — il a obtenu, au prix d'efforts acharmés, le désétablissement de l'Église irlandaise. Il fut l'adversaire résolu de cette Irlande en détresse enchaînée à l'Angleterre, triste ponton amarré au vaisseau de haut bord, — il est devenu son aoharné défenseur.

S'il y a abandon, reniement, apostasie, c'est que les mots sont pauvres et trahisseurs, que les idées sont plus pauvres encore. C'est le reproche d'avoir abandonné le parti de la conservation sociale, le parti obstiné qui veut, sous prétexte de traditions, garder ce qu'il a, ses terres, ses titres, son argent, qui veut défendre ce lot toujours et quand même. C'est le reproche d'avoir quitté la rade sûre pour la haute mer aventureuse où vogue l'humanité, d'avoir déserté le port à l'abri, la digueprotectrice, pour les hasards et les naufrages. L'égoïsme de ceux qui persistent dans leurs avantages héréditaires se fâche et reproche son imprévoyance à l'esprit généreux qui affirme le grand inconnu et la grande misère du monde, et qui s'en va à la découverte.

Imprévoyance, — c'est bientôt dit. L'Histoire enregistre., au contraire, que c'est le rôle de Gladstone qui est le rôle prévoyant. Quand on ne va pas chercher l'inconnu pour lui faire sa part légitime, c'est l'inconnu qui vient. Les ports tranquilles et les digues solides sont des métaphores dans le langage irrité des satisfaits : il n'y a rien à construire contre l'humanité qui veut vivre, qui a le droit de vivre, et qu'il y a folie à vouloir empêcher d'être.

C'est probablement ce que Gladstone a compris. Il a quitté le temps d'hier pour le temps d'aujourd'hui. 11 n'a pas résisté, il a obéi au courant irrésistible. L'instinct généreux qui va par impulsions, par étapes, avec des reculs, des arrêts, des avancées soudaines, se résout forcément, au tard de la vie, en compréhension. Ou tout au moins l'ensemble des efforts accomplis, le total d'une existence, aboutit à donner l'idée d'une conception, non pas strictement voulue, mais néanmoins ordonnée, harmonieuse en dépit des discordances.

Des discordances, il y en a eu au cours de la longue carrière de Gladstone, et comment en serait-il autrement? J'entends ici d'autres discordances que celles des changements médités, de l'évolution cérébrale. L'homme politique n'a pas toujours été lui-même, le vieil esprit a soufflé souvent en lui, a vaincu l'esprit nouveau. S'il a été l'avocat éloquent et l'aide empressé de telles nations en telles années, il est resté coi d'autres fois. S'il a parlé, travaillé pour les Italiens, les Polonais, les Arméniens, les principautés danubiennes, s'il a fait respecter l'indépendance des BoersduTransvaal, s'il a aidé la Grèce à maintenir son intégrité, il n'a rien dit au jour du rapt de l'Alsace-Lorraine. Succédant à Disraeli, qu'il accusait d'avoir volé Chypre, il a gardé Chypre. C'est sous son ministère qu'Alexandrie a été bombardée et que l'Angleterre a pris l'Egypte aux Egyptiens.

Là, Gladstone a été anglais, et non pas homme, — servant d'une politique d'intérêts d'un jour. A-t-il eu l'hésitation, la peur habituelle aux hommes d'opposition qui passent au pouvoir? A-t-il compris qu'il lui fallait céder, sur ces points, au féroce préjugé national, que c'était

pour lui jouer le tout pour le tout que de résister? Â-t-il craint, s'il voulait l'absolu de sa conscience, de ne pouvoir faire aboutir le reste de son œuvre? Ou bien était-il sincère lui-même, pas assez dégagé des passions qui l'entouraient? Tout cela, sans doute, se trouve vrai à la fois, et de ce qu'il a fait pour les hommes il faut encore être reconnaissant à Gladstone.

Il a fait ce qui vient d'être dit. Et il a fait, il fait encore, à l'heure actuelle, — l'Irlande. Il maintient son espoir, il entretient l'étincelle de sa vie, il la garde, commue un dogue fidèle et grondant, contre les lords, contre l'Angleterre, sa patrie. C'est le suprême courage.

Par cela, en contraignant ses idées échanger, en prenant la parole, pour ne plus jamais la quitter, contre l'injustice anglaise, en demandant obstinément que l'Irlande soit aux Irlandais, Gladstone a été un homme d'Etat suffisamment exceptionnel.

Il a, dans une région morale hermétiquement close, ouvert des fenêtres, abattu des murailles, donné de l'air, il a augmenté la dose d'humanité de son pays, transfusé une ivresse nouvelle dans ce sang de conquérants et de marchands. Il se passerait en Angleterre ce qui s'est passé en Gladstone si la vieille nation libérait l'Irlande: un rajeunissement.

On peut dire de Gladstone que la vie l'a sans cesse rajeuni, a donné à sa vieillesse le désir, l'énergie de la jeunesse, le pressentiment des choses futures.

C'est l'impression qu'il donne, dans la semaine de ses quatre-vingt-quatre ans. L'octogénaire solide, le bûcheron du parc d'Hawarden apparaît plus jeune que les jeunes qui lui disputent le bonheur de sa réussite. L'aura-t-il, son

Irlande libre ? la verra-t-il définitive, cette œuvre à moitié faite? Qui sait? Mais regardez-le, dites s'il n'a pas une clarté dans les yeux, sur le front?

Je l'ai vu, un soir de neige et de brume, à la Chambre des Communes, parlant devant la Bible, qui pèse sur la table aussi lourdement que la masse en vermeil. Il se révélait très fin, correct, bonhomme, acteur supérieur, très à son aise, sachant provoquer l'hilarité et l'applaudissement. La discussion était quelconque, mais il y avait un gros événement en question : l'affaire de Parnell et de M""^ O'Shea, où Gladstone eut l'attitude que l'on connaît, — très politique, très anglaise encore, — où il fut chrétien, rigoriste : il l'est, d'ailleurs, il a trouvé là un appui au pays anglican. Cette forte tête grave, ce jour-là, se compliquait de malice, et l'homme d'Etat apparaissait, au milieu de la Chambre des Communes, comme un M. Punch s'amusant des événements et défendant les préjugés.

Mais voyez-le aux vitrines, comme je l'ai vu à Londres, photographié, assispaisiblement devant un mur de briques, — voyez-le à côté du vieux Bismarck.

Bismarck, abattu, vidé par la maladie, l'air rude et arrogant disparu, semble, dans sesfoulards et sous sa casquette de molleton, un fauve à l'hôpital. Rien dheureux, rien d'humain dans les yeux : un vieux tigre, chassieux, perclus, blotti dans un coin, enragé de ne plus pouvoir mordre. Gladstone, son aîné, agit dans la sérénité, car c'est un homme d'action aussi, il a le cœur paisible, une pure lumière sur la face. Cette vieillesse est jeune, restera jeune après la mort. La jeunesse de l'autre est née vieille.

Les peuples, croyant suivre les bergers, suivent des loups. Le loup écrit sur son chapeau : « C'est moi qui suis

Guillot, berger de ce troupeau », et les moutons sont mangés parle berger, — bête de carnage qui s'intitule pasteur de peuples. Gladstone, lui, à travers les pâturages de la verte Erin, a été un bon pasteur de peuples, (i^'' janvier 1894.)

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