LA VERTE
ERIN millions d'habitants dénombrés en 1859 était
tombé en 1887 à quatre millions. Par contre, le nombre des indigents recueillis dans les work-houses augmente dans des proportions effrayantes. Pour prendre les mêmes dates, en 1859, il y a eu 114.59-4 pauvres assistés, et en 1886 il y en a eu 316,165. On compte à part ceux qui reçoivent des secours à domicile, et qui sont 633.021, soit plus d'un sixième de la population totale. Telle est la foule misérable résignée à mourir de faim, ou l'armée exaspérée prête au crime et à la révolte, que l'Angleterre veut réduire par lamenace de sa loi cruelle, et non guérir et apaiser par des remèdes d'humanité et de justice. La lutte vient d'entrer dans une nouvelle phase. 11 y a eu conflit, rixe, sang versé, deux hommes tués à Mitchelstown. L'état de siège est proclamé presque partout, le bill de coercition va être appliqué. Les violents passent outre aux réclamations des apitoyés. La vieille Angleterre a décidé qu'il fallait en finir et brusquer l'agonie de cette Irlande qui s'éternise.
Elle en finirait d'ici peu s'il fallait en croire les apparences. La force armée devrait fatalement avoir raison de la faiblesse sans armes. L'Irlande ne peut pas plus lutter contre l'Angleterre que la Pologne ne pouvait lutter contre
la Russie. Les opprimés, sans canons, sans fusils, sans argent, sans agriculture, sans industrie, ont pourtant encore une ressource, et cette ressource est constituée par l'excès même des maux qu'ils ont à souffrir.
Aujourd'hui,, encore une fois, dit-on, l'Irlande va manquer de pommes de terre. Comme en 1845-1846, comme en 1879- 1880, c'est la famine et c'est la misère. La pomme de terre, qui apparaît dans les repas bien ordonnés comme une superfétation, comme un ornement de la table, comme une dorure mise autour des viandes, c'est là-bas, de même que dans beaucoup de nos campagnes, le nécessaire de la vie, la ressource journalière indispensable. La pomme de terre, grise ou rouge, n'est pas seulement la « frite » vendue dans la rue, dont on emplit un cornet et qu'on saupoudre de sel. C'est le gros aliment résistant, qui remplace le pain, que le paysan dévore, et qu'il digère en buvant de l'eau.
11 y a des années productives et des années stériles. Les vaches grasses et les vaches maigres défilent réellement devant le cultivateur comme dans le songe de Joseph, La nature inconsciente semble souvent capricieuse et volontaire, infligeant à l'homme des châtiments, se refusant à lui donner des récoltes en échange de son travail. Elle ne lui doit rien, et elle le lui prouve. Le soleil se montre ou se cache, il y a des mois de sécheresse ou des mois de pluie sans raison, parce que c'est comme cela, et ce serait bien inutile, malgré les phrases sur l'ordre des saisons et les décrets de la Providence, de chercher une explication de ces hasards, une organisation de cette fatalité.
Les résultats sont appréciables, c'est tout ce que les philosophes, métaphysiciens, économistes, sociologues, peuvent inscrire sur leurs tablettes. On peut davantage
récriminer lorsque Faction malfaisante de l'homme vient s'ajouter à celte action néfaste des éléments, à ce mauvais état des choses. C'est le cas en Irlande, où la stérilité de la terre est causée en partie par la tyrannie de l'impôt, par la guerre faite aux pauvres, par les évictions de fermiers. On a préféré mettre hors des maisons, chasser des champs, ceux qui ne pouvaient pas payer leurs loyers. Les champs ne se sont pas cultivés tout seuls, la terre est tout naturellement retournée à sa production de ronces et d'herbes folles. La pomme de terre est absente, et la famine est proche.
Que l'on ajoute à cela maintenant la barbarie, l'horreur des expulsions, telles qu'elles sont décrites par Philippe Daryl : les huissiers se présentant chez les tenanciers, aux portes des masures délabrées tombant en ruines au milieu des landes qui étaient autrefois des champs fertiles, mettant le feu aux tristes cabanes parce que Targent manque pour payer le terme échu. C'est tout ce que les propriétaires et les législateurs ont trouvé comme solution. Lisez :
« Les huissiers chargés d'instrumenter étaient escortés d'un fort détachement d'agents de police à cheval.
« Les opérations commencèrent chez le nommé Patrick Reardon, de Droum, au milieu d'une lande absolument stérile, pour laquelle il avait à payer 112 francs par an. Il était père de huit enfants et ne possédait pas même un porc, pas même une paire de poulets. En fait de meubles, quatre chaises boiteuses, une table et une marmite. Entouré de sa famille, il attendait assis à terre, selon la coutume, les exécuteurs de la loi : il fut requis de payer, et sur sa réponse qu'il n'avait pas d'argent, on l'informa que le feu allait être mis à sa chaumière pour l'obliger à en sortir. L'acte
suivit de près la menace : une allumette approchée du toit de chaume suffît à le faire flamber. Toute la population de Glenbeigh et des environs, accourue sur le théâtre du drame, avait accueilli les agents par des huées et salua l'incendie par des cris d'indignation. Les agents de la loi n'en poursuivirent pas moins leur œuvre efi"royable.
« Après cela, ils se dirigèrent vers la demeure d'un second fermier, Thomas Burke, inscrit au rôle des débiteurs pour une somme de 112 francs par an, et père de six enfants. Pas plus que le précédent il n'avait un sou à offrir. Ordre fut donné d'incendier son toit; mais ce toit se trouva si humide qu'il fut impossible d'y mettre le feu ; il fallut attaquer les murs à coups de pioche pour les jeter à bas.
« Le tour d'une troisième chaumière arrivait. Celle-ci était occupée par deux vieillards, Patrick et Thomas Daggin. La famille du premier se composait de huit personnes et celle du second de dix. A eux tous ils avaient 200 francs de fermage et pas un shilling en poche. Pourtant, la femme de Patrick déclara qu'elle venait de recevoir de sa fille, servante à Belfast, un mandat-poste de deux livres sterling, qu'elle voulait donner pour arrêter les opérations : on n'accepta pas cette offre navrante, et le feu fut mis au toit. »
Le sol est improductif, les outils manquent pour le violenter, les engrais pour l'amender, il n'y a pas d'animaux dans les étables, il n'y a pas de feu dans l'âtre, pas de soupe ù. donner aux mioches. Bah ! qu'est-ce que tout cela? Huissiers, mettez le feu au toit de chaume !
Le chaume flambe, et les murs aussi. Songez donc aux affreuses illégalités qui pourraient être commises si les hommes d'affaires prévoyants n'agissaient ainsi. Une fois les huissiers partis, les expulsés pourraient rentrer.
Ces gens qui n'ont rien pour se vêtir, qui n'ont rien à manger, auraient un abri pour loger leur famine et pour prolonger leur agonie. C'est véritablement inadmissible, il vaut bien mieux brûler la maison.
Ce sont ces épouvantables attentats, ces crimes abominables journellement commis, qui peuvent sauver ce qui reste de l'Irlande. Il est impossible que le mouvement d'opinion régularisé par la Ligue agraire n'aille pas recrutant sans cesse, en Angleterre comme en Irlande, de nouveaux partisans. La politique bascule en Angleterre comme ailleurs, et ceux qui se refusent à traiter les Irlandais en bêtes traquées peuvent revenir au pouvoir. On finira par comprendre qu'il ne s'agitpas seulement d'un dififérend politique à régler, qu'il y a surtout un problème social à résoudre. L'Irlande, c'est notre Vendée, disent les libéraux qui aident les conservateurs dans leur œuvre de mort. Stupéfiant rapprochement I Où sont donc, en ce cas, l'équivalent de la France de la Révolution, la guerre civile forcée, le régime que l'Irlande veut imposer à l'Angleterre ? Où est surtout le pacificateur qui est prêt à traiter les vaincus en égaux ? La Vendée a reverdi après les batailles de Bleus et de Blancs ; le blé a repoussé dans les champs. La terre d'Irlande, noircie par les incendies, rougie par le sang, redeviendra-t-elle jamais la terre de pâturages fleuris de la verte Erin ?
Il ne faut pas s'étonner que la pauvreté et la famine accourent dans un pays quand on les y a appelées avec tant d'insistance. Les Irlandais, aujourd'hui, ne sont pas plus avancés qu'au temps de Jonathan Swift, alors que le satirique colère, désespéré, et froidement ironique, conseillait aux parents irlandais de manger leurs enfants et soumettait
à la férocité du monde civilisé le fameux opuscule : Simple proposition pour empêcher les enfants des pauvres d'Irlande d'être à charge à leurs parents et à leur pays (Dublin, 1729, in-8°). {3 septembre 1890.)