‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 14 sur 20 · L BISMARCK. — § IL MOLTKE. — § IIL MALADIE IMPÉRIALE · texte numérisé non relu

L BISMARCK. — § IL MOLTKE. — § IIL MALADIE IMPÉRIALE

T E voici, de profil, la tête levée, large d'épau-

J j les, dans le portrait le plus significatif

qui ait été fait de lui, dans cette toile de Franz

von Lenbach, peinte en 1879, qui est au musée national

de Berlin.

La brutalité et la finesse se mêlent, s'affirment singulièrement sur ce visage, l'alourdissent et l'affinent, le durcissent et le spiritualisent. Le front, peu élevé, est agrandi, ou plutôt encerclé, par un crâne en dôme, boîte solide, ronde, luisante, calotte de pierre, prison des idées fortes et peu hautes. Le cervelet est énorme, pesant comme les instincts, gênant à l'œil comme une superfétation. La joue creuse tombe à grands pans, accrochée aux maxillaires, s'en vient rejoindre ces plis de graisse, fanons semblables à ceux des ruminants et des grands carnassiers. L'oreille est énorme, allongée, velue, comme celle d'un faune. C'est en avant de cette tête solide, de cette mâchoire inexorable, que vient s'inscrire la finesse, comme en façade, pour tromper sur les appétits. Le menton est dur, droit, long, mais modelé délicatement, c'est un menton semblable à celui de certaines femmes volontaires. La bouche, rentrée, serrée.

est en embuscade sous la moustache. Le nez,unpeu relevé, aux narines bien ouvertes, est minuscule.

On voit surtout les yeux, des yeux qu'on peut deviner bleus, d'un bleu de flamme, deux points de feu qui pénètrent et qui brûlent. Ce sont ces étincelles-là, à l'abri sous les sourcils épais et frisés, sous les paupières lourdes, qui font oublier l'animalité de la mâchoire et de l'oreille. L'acuité, le droit lancer de ces regards, leur clignement de réflexion, achèvent de rendre redoutable ce masque d'autorité, qu'ils viennent éclairer d'intelligence et renforcer d'observation. Mais qu'observent-ils donc, ces yeux lumineux et attentifs? Le jour où le peintre, à la recherche d'une expression, a dit à son modèle: « Restez ainsi », M. de Bismarck suivait au ciel un vol d'oiseaux légers, une course, en circuits et en zigzags, d'hirondelles. Le chancelier rêvait, dit-on, restait silencieux et pensif au milieu des cris aigus et des rapides coups d'ailes, comme le petit soldat des romances.

Cet homme est un barbare, évidemment. Il est étranger non seulement à ce temps-ci, mais encore à cette Allemagne qu'il a rassemblée autour du trône d'un roitelet. Il ignore son art, sa littérature, sa philosophie. Il admire Gœthe sur parole, il prend eu pitié les rêveries solitaires et désintéressées d'un Kant et d'un Hegel. Pour Henri Heine, il l'eût fait jeter en forteresse. Il est, ou plutôt il se croit le maître de l'Europe, mais il l'est par la force comme un baron féodal peut l'être après un guet-apens. Il a agrandi le pouvoir des seigneurs de régions du Moyen âge, mais son pouvoir est de même nature. Il gouverne l'immense territoire comme son prédécesseur du dixième siècle gouvernait, au-dessous de son château crénelé, le

versant de la montagne, le passage de la route, le cours du fleuve. Il est resté le hobereau des Marches de Brandebourg, le junker despote maître de ses valets de ferme et de ses chiens de chasse, méprisant le citadin, aimant à tout casser quand il descend en ville, se récréant aux noces bruyantes, aux plaisanteries grasses. Il aura eu le pouvoir, mais il l'aura exercé étroitement, avec la seule gaieté d'une mystification qui de temps à autre apparaît visible.

La restreinte intellectualité de sa pensée et de son action doit frapper quiconque y réfléchit. Il n'est pas question, bien entendu, des moyens employés. Que Ton se mette en dehors des admirations et des haines de lutte, q' e l'on cherche à juger dans le temps l'œuvre de Bismarck : bien ingénieux celui qui dirait la conception morale qui se dégage, l'idée maîtresse qui apparaît. Seule, une activité au jour le jour se manifeste, tout s'accomplit en raison d'une utilité sans cesse déplacée par les événements. Bismarck a unifié l'Allemagne, mais il l'a vassalisée, soumise à la Prusse. Il est l'homme d'État d'une patrie ; moins encore, d'une monarchie ; moins encore, dun roi ; — il n'est pas, il ne sera pas, dans l'histoire future, l'homme d'État qui laisse après lui le sillon ineffaçable d'une idée, l'agent de civilisation, le politique d'humanité qui peut être appelé un philosophe agissant.

Ce nom seul de philosophe allume en lui une colère et le fait éclater en railleries. 11 a, d'ailleurs, un étonnement et une haine devant les mots ; il ne cherche pas à briser leur enveloppe pour connaître leur sens ; il ne veut pas savoir leur histoire, quelle évolution physique, quel travail cérébral ils représentent. C'est une des causes de son mépris pour la France. Nous sommes pour lui les êtres vains,

chercheurs de phrases, les Celtes bavards enivrés de leur bavardage. Les Celtes et les Slaves sont de race féminine. L'Allemand seul est mâle, capable de féconder un continent. On surprend là, chez ce puissant, une infériorité flagrante. Avec sa grande connaissance de l'Histoire, qui apparaît dans ses lettres, dans ses discours, dans la moindre parole de sa conversation, il est pourtant passé à côté de remarques essentielles. Il n'a pas voulu voir, ou plutôt son tempérament, sa caste, sa race, l'ont empêché de voir que les idées tenaient autant de place que les faits ; que les faits non commandés par les idées se révélaient tôt ou tard comme des apparences ; que l'œuvre de force était une œuvre stérile.

Le mot prononcé est une arme, le mot écrit en est une autre. Les rhéteurs sont inutiles ou nuisibles, mais des rhéteurs, il y en a partout. La France n'a pas le monopole de la hâblerie, du chauvinisme. Le verbe d'un orateur peut porter plus loin que le boulet d'un Krupp, la page d'un écrivain défie les projectiles qui percent et renversent tout. Sil lisait ceci, le prince sourirait encore de mépris. Romantisme, billevesées, choc de phrases, songerait-il. Il n'aurait pas l'idée de se demander sur quoi l'humanité s'est orientée, il ne voudrait pas voir que l'épée est souvent sortie du fourreau parce que quelques-uns ont parlé, il se refuserait à comprendre le symbole de Minerve cuirassée et casquée. Minerve, ce n'est qu'une statue, et une statue, c'est de l'art. « L'art est gai; la vie est sérieuse », a-t-il dit un jour. Donc il fond des canons, perfectionne les fusils, demande des subsides, habille en soldats des millions d'hommes. Il est plein de foi, il croit à la bataille, mais sa croyance est sans motif, il n'a pour la

multitude des vivants ni un souhait de meilleure vie ni un rêve de dignité. Il veut simplement attaquer et se défendre. Consciemment ou non, il est le barbare.

Mais il est le barbare subtil. Un envahisseur de territoires, un écraseur de peuples, au xix« siècle, après tant de cultures raffmées, d'expériences complexes, ne peut être une force sans raisonnement, un élément aveugle allant devant lui sans arrêts, sans calculs, sans précautions. Le cerveau de l'homme, d'ailleurs, est divisé en cases, et des facultés diverses, se servant, s'équilibrant, se logent en ses circonvolutions.

Qui sait même si les ancêtres directs de Bismarck, les seigneurs pillards, n'apportaient pas, quand il le fallait, des tempéraments dans leurs excursions fougueuses ? Leurs batailles, habituellement, étaient précédées d'embuscades. Encore avant ceux-là, un Attila, un Gengis-Khan, étaient, sous leur violence, de cauteleux personnages susceptibles de feinte et d'ironie. Ne les devine-t-on pas gouailleurs à froid dans les entrevues et les marchandages, bernant un ambassadeur, discutant une rançon, grossissant un butin, avec des phrases à double entente, doucereuses, railleuses ?

Bismarck apparaît ainsi, furieux à ses débuts parlementaires, s'exaltant encore parfois dans de rapides accès, se contenant de plus en plus à mesure qu'il avance en âge, traitant froidement l'adversaire, avec une politesse méchante. Il prend cette attitude dans sa carrière d'ambassades, à Paris, à Pétersbourg, à Paris de nouveau, à Londres, à Biarritz.

Il fixe définitivement son caractère pendant les six mois de la guerre de France. Il est calme, travailleur, patient,

féroce. Il est pour les mesures rigoureuses, il déplore les incertitudes du roi, les lenteurs du parti militaire, il est pour l'incendie des villages qui s'insurgent, pour la mise à mort des francs-tireurs « hypocrites », il est triste des retards apportés au bombardement. Cela tranquillement, sans éclat, en se renfermant dans son rôle de civil, en déplorant poliment son impuissance.

Ce n'est qu'à la tribune du Reichstag qu'il s'oublie parfois, ou fait semblant de s'oublier, qu'il prend une voix colère, ferme le poing, sort de la salle, le sabre traînant, pendant le discours d'un adversaire. Ces violences sont des exceptions, accès subits ou mises en scène raisonnées. La subtilité est vraiment le fond de sa nature. Le don de l'observation nette, de l'intuition rapide, lui a été réparti.

Il a le sens du vrai et du possible, comme un de ces romanciers fouilleurs de foules et analystes d'âmes qu'il regarde comme des amuseurs. Depuis le jour où il s'est plu à fumer un cigare devant le président de la Diète de Francfort, au grand scandale des êtres de convention réunis autour du tapis vert, il s'est plu à mystifier et h ébaubir la vieille politique européenne. Il a été diplomate, mais au rebours des autres diplomates. Il a dit tout haut ce qu'il était de mode de dire tout bas, il a pris comme règle le contrepied des habitudes momifiées et automatiques, il a bousculé les carcasses réduites, les tètes branlantes, les perruques mal attachées de tout le personnel vivant des traditions du mensonge.

On parlait dans les coins, ou plutôt on ne disait rien, on hochait la tète d'un air entendu, on prenait des prises dans des tabatières du xvm* siècle, ornées de miniatures, on mangeait avec des simagrées. Lui, s'est mis à penser

tout haut, à crier ses projets, à se moquer des silences et des courtes duplicités qui ne trompent personne. On a voulu le faire boire pour le faire parler. Il a bu, comme le terrible buveur qu'il est, avalant une bouteille de n'importe quoi, d'un coup, à la régalade, sans toucher les lèvres. 11 a bu, il a parlé, mais il a dit les choses qu'il voulait dire, et c'étaient les autres, peu faits pour la boisson, qui hoquetaient leurs pauvres secrets de deux sous.

On a voulu le faire jouer pour connaître sa prudence ou son étourderie. Encore une diplomatie qu'il connaissait. Il a joué, quoique ayant horreur du jeu et ne sachant presque rien des cartes, et il a perdu précipitamment de grosses somines, donnant à son adversaire et à la galerie l'idée qu'il voulait leur donner de son incapacité et de son imprévoyance.

Il a su profiter ensuite d'un renom de brutale franchise inconnue dans ce monde de chuchoteurs. Une fois qu'il a été bien admis qu'il disait tout, il a caché ce qu'il a voulu. Il a repris sournoisement, quand il en a eu besoin, l'arme secrète de perfidie qu'il avait dédaignée. Quoique l'alfirmation de la vérité soit restée le moyen de ses prédilections, dans sa vie privée comme dans sa vie publique, au point qu'il raconte à Johanna von Puttmaker, sa femme, dans une correspondance publiée, ses rencontres avec d'anciennes maîtresses et ses visites à d'anciens rendez-vous d'amour, sa finesse de perception et sa souplesse d'esprit lui ont permis toutes les volte-face.

Il agit ainsi pour la suprématie du petit pays dur et pauvre qu'était la Prusse, pour faire monter au sommet ce roi raillé, sans argent et sans puissance. C'est la croyance au roi qui domine la vie du hobereau assujetti. On raconte

que Frédéric-Guillaume IV demanda un jour à Bismarck s'il approuvait sa politique de réformes libérales. « Non ! » répondit celui-ci. — « Eh quoi ! pas même comme vassal assermenté de la couronne! » Le vassal fut troublé, comprit et se soumit.

On est loin de tout désir civilisateur, et la mission providentielle se montre d'un exercice restreint. La conception monarchique d'un Henri IV ou d'un Richelieu, quoi qu'on en pense, se présente d'une autre allure.

Mais ici, il y a une influence d'origine, une marque indélébile, dont il faut tenir compte dans un essai d'explication du caractère et de la politique de l'homme.

M. de Bismarck est un paysan, un âpre fermier amoureux de la terre. Sa noblesse provinciale est une noblesse campagnarde, et l'Université, la diplomatie, le Parlement, la guerre, n'ont pu effacer chez lui le souvenir du milieu initial, des premiers goûts, des premiers travaux.

Au retour de l'Université, à l'époque où l'homme se forme et s'affirme, de vingt-quatre à trente-deux ans, il vit chez lui en paysan et en chasseur : il cultive ses terres, épi» le gibier, nage dans les rivières, court les marchés, vend ses grains, ses bestiaux, surveille les rentrées de fourrages et de légumes, économise l'argent, achète des champs.

Au repos à Varzin, il est de même. Il fait des coupes en forêt, plante des arbres, fabrique de la bière, distille, possède des soieries, des papeteries, des poissonneries, parcourt avec ses chiens son parc et ses champs, transforme l'excédent de son revenu en un capital de prairies et d'arbres, ajoute sans cesse, avidement, de la terre h la terre. Certaine photographie qui a été faite de lui ne renseigne pas sur l'homme intérieur comme le portrait de

Lenbach, mais affirme pourtant une force d'habitudes et une dominante de caractère. Le maître du domaine, enfermé dans une pelisse de caoutchouc, un chapeau mou enfoncé sur les yeux, un bâton à la main, s'avance entre deux molosses, ce pasteur d'hommes a l'air d'un berger en surveillance de troupeau.

C'est avec ce désir de possession qu'il s'est rué dans la politique européenne. Terrien rapace, fermier du roi, puis de l'empereur, il a voulu agrandir les possessions de son maître, devenues les siennes. 11 a ignoré le repos, perpétuellement il a convoité la propriété du voisin . Par ruse et par force, plaidant, se battant, il a ajouté le champ au champ. Il a pris à tous, aux petits, aux grands, aux forts, aux faibles. Il a dépossédé les rois et les princes en même temps qu'il dépossédait les peuples.

Il a pris les propriétaires comme laboureurs en même temps qu'il prenait les propriétés. C'est ainsi que la Prusse est devenue l'Allemagne, bribe à bribe. Et quand lAUemagne a été à lui, il a songé à la France, il a songé à la Hollande, il resonge à la France, il songe à la Russie. Il conquiert un pays ainsi qu'il annexe à Varzin une bande de terre. Comme le paysan matinal, errant à l'aube, dans la rosée et dans la brume, il jette ses regards partout autour de lui, il passe sa vie à envier Fhorizon.

Quelle sympathie un être ainsi organisé pouvait-il éprouver pour l'intelligence humaine? Quelle pitié pouvait-il ressentir? Son intelligence, à lui, l'occupe suffisamment. Il croit qu'elle est la cause et que la possession est le but. S'il s'inquiète parfois du morcellement futur de ce qu'il a conquis, s'il éprouve le besoin de se rassurer, son inquiétude et sa confiance forcée en lui-même tournent au mysti-

cisme. Par moments il se refuse à une tablée de treize convives. Il n'entreprend rien un vendredi, il croit aux anniversaires, aux dates fatidiques, aux combinaisons de la Kabbale, aux prédictions, il proclame un Dieu personnel.

Souvent, d'ailleurs, il fit connaître sa croyance à un Dieu complice de ses desseins. Il manifestait ses principes religieux et royalistes à la tribune des Etats généraux de 1847, et il renouvela ses déclarations dans les diverses assemblées représentatives oii il prit place. Devenu chancelier, répondant un jour, de son banc ministériel, aux protestants orthodoxes qui lui reprochaient de ne pas pratiquer, de ne pas mettre sa conduite d'accord avec ses croyances, il allégua les travaux qui lui prenaient tout son temps, et ajouta: « De ce que, chaque dimanche, je ne me rends pas au temple pour y chanter des cantiques et entendre le sermon du prédicateur de la cour, il n'est pas permis de conclure que, dans mes rares moments de loisirs, je ne me livre pas à des méditations religieuses, je n'élève pas mon âme au Très-Haut. »

Le jour de l'entrée en campagne, en janvier 1870, il reçoit la communion dans sa chambre, en tenue du régiment jaune de la grosse cavalerie de la Landwehr, casque sur la tête, bottes montantes, sabre et revolver à la ceinture. Pendant le siège de Paris, il a pour livre de chevet, dans la villa de Versailles où il loge, les Lectures quotidiennes de la communion des fidèles q\,\q Cordial journalier du chrétien croyant. Ce fut à cette époque qu'il s'exprima ainsi :

«... Je ne comprends pas comment des hommes peuvent vivre, comment ils peuvent accomplir leur devoir et laisser les autres l'accomplir s'ils n'ont pas la foi dans une religion révélée, dans un Dieu qui veut ce qui

est bien, dans un juge suprême et dans une vie' future. Si je cessais d'être chrétien, je ne servirais pas mon roi une heure de plus ! Si je ne plaçais pas ma confiance en Dieu, je ne la placerais pas dans un maître terrestre 1 Mais regardez donc, moi qui vous parle, j'avais assez pour vivre ; j'occupais même une situation assez élevée. Pourquoi est-ce que je travaillerais et peinerais sans relâche sur cette terre? Pourquoi est-ce que je m'exposerais aux vexations et aux souffrances si je ne sentais pas que je remplis mon devoir vis-à-vis de Dieu ? Si je ne croyais pas en une divine Providence, qui a destiné cette nation allemande à quelque chose de bon et de grand, j'abandonnerais immédiatement ma charge d'homme d'Etat. Que dis-je?... je ne l'aurais même pas acceptée. Les ordres et les titres ont peu d'attrait pour moi. C'est parce que je crois résolument en une autre rie après la mort que je suis royaliste, autrement je serais républicain. »

Puis il ajoute:

« Enlevez-moi cette foi et vous m'enlèverez l'amour do ma patrie. Sachez bien que, si je n'avais pas été aussi bon chrétien, vous n'auriez pas eu un aussi grand chancelier de la Confédération. Si je n'avais pas été aussi bon chrétien, j'aurais tourné le dos à toute la cour, et, si demain vous me trouviez un successeur qui soit meilleur chrétien que moi, je me retirerais sur-le-champ. Si vous saviez comme je m'en irais volontiers I J'aime tant la vie de campagne, les bois et la nature 1 Arrachez-moi le lien qui m'unit à Dieu, et je deviendrai un homme qui, demain, fera ses paquets pour Varzin et s'en ira cultiver ses terres. S'il n'y avait pas un ordre de Dieu, pourquoi me subordonnerais-je à ces Hohenzollern ? Ils sont d'une famille

de Sou.ibe qui n'est pas plus noble que la mienne I... » La physionomie de Bismarck est ainsi fixée par ce trait. Le soldat piétiste pose son sabre sur la Bible exterminatrice. Avant de perpétrer ses faux, de mentir aux diplomates, d'organiser l'invasion, la victoire, le massacre, le vol des territoires, des rançons, des existences, il lève vers le ciel des yeux extatiques, il se met en communication avec les puissances surnaturelles, et il déclare que Dieu est avec lui, qu'il lui a donné mission de ravager la terre et de punir les hommes. Il n'est pas seulement le lourd féodal, conquérant rapace des terres et des .iiles, le hobereau excité qui veut faire de son roi un empereur, le froid observateur du carnaval français de 1867, le cuirassier blanc qui parcourt les étapes de notre ruine. Il est l'archange qui exécute les ordres du Tout-Puissant, il tient à la main un glaive flamboyant, il jette sur la ville de la Révolution et de la République la foudre sacrée.

Une telle profession de foi n'a rien pour étonner. Tous ces grands tueurs au cerveau touché par la démence se croient les chargés d'affaires de la Divinité. Un maladif orgueil les exalte, les dresse en hommes providentiels au-dessus des foules terrorisées. Leur délire conçoit des plans prodigieux de domination universelle, leur inspire en même temps les puériles pratiques de la plus basse superstition. La brutalité forcenée et l'inquiétude fétichiste vont de pair chez un Bismarck et chez un Napoléon. Nettement leur caractère de monstres apparaît, ils incarnent les forces mauvaises, les instincts de destruction, les désirs aveugles. Toutes les vieilles abominations héritées qui grouillent encore dans l'humanité ignorante et incertaine se reconnaissent en ces personnages-types, se manifestent à leur suite en entraîne-

ment de folie, en acclamation furieuse. L'humani/é consciente, lentement formée, gardienne du trésor sacré des idées, a peine à résister à une telle débâcle. Sans cesse elle risque de sombrer, on n'entend plus sa voix, l'animalité l'assaille, elle est en proie à la sauvage ingratitude des foules comme à la haine des conducteurs de peuples, représentants féroces du Dieu des armées.

Comprenez bien ce que dit Bismarck lorsqu'il affirme que, s'il n'était pas croyant, il serait républicain. Au moins il montre le fond de sa pensée, comme l'autre déclarant sa rage contre les idéologues. Le Dieu qu'il nous prêche, casque en tète, sabre au côté, en nous couvrant de mitraille, c'est, en effet, le tyran des religions révélées, l'absolu de l'Autorité, le maître sans pitié qui couvre la terre de misères et de maux, de flamme et de sang. Le Dieu de Bismarck, c'est l'idole gorgée d'affreux festins que l'homme rebelle veut abattre depuis qu'il a pris le sentiment de son œuvre et de sa force. Devant Zeus qui prétend être irresponsable, Prométhée s'est levé, a réclamé sa libre vie, dérobé le feu, annoncé l'affranchissement de l'esclave. Depuis, la bataille dure. L'esprit humain, chaque jour, s'est emparé d'une parcelle de puissance. Une nouvelle création est née, s'oppose aux forces obscures de la nature, un idéal de justice est proclamé contre la sauvagerie primitive prolongée en injustice sociale, l'homme faible et héroïque lutte contre le terrible Dieu de Bismarck, force d'ignorance et de crédulité qui s'évanouira avec les fantômes de la nuit.

Pour le reste, qui est la pensée, l'art, la recherche désintéressée de la vérité, Bismarck le méprise, et son œuvre sans lendemain lui apparaît seule digne de ses soins et de son amour. Quoiqu'il ait, dit-on, Daudet et Taine sur sa

table, en même temps que ses livres piétistes, il ne croit pas au rôle des faiseurs de livres. Quoiqu'il ait, sur les champs de bataille, des mots de peintre comme celui-ci : « Tout était blanc et bleu de cuirassiers et de dragons morts », il passe sans entrer devant la porte des musées. 11 a bien autre chose à faire, les tableaux fugitifs et l'histoire chancelante qu'il crée lui sont une besogne journalière dont il s'occupe avec une passion de tous les instants. Après avoir été le psychologue divinateur des mobiles d'actions et des états d'esprit, il est le constructeur et l'installateur des décors de canonnade et de massacre, de signatures de traités, d'entrées triomphales, d'inaugurations de monuments. Il connaît l'homme par le détail, et il fait se mouvoir et se tuer les foules. Voilà son roman, à lui.

C'est dans des livres comme ceux du docteur Moritz- Busch, ce bureaucrate pédant, domestique empressé, historiographe minutieux, qu'on peut trouver Bismarck, un Bismarck corrigé évidemment par lui-même, mais pourtant très significatif, très imprudent d'aveux. L'un de ces livres : le Comte de Bismarck et sa suite, montre « le Chef » jour par jour, pendant la guerre de 1870, tient un compte rendu fidèle de ses propos de table. L'autre : Notre Chancelier, le raconte à Berlin et à Varzin. C'est ce second volume qui fournira la conclusion d'une citation. Cherchez, dans ces quelques lignes, la part de comédie et la part de sincérité :

« C'était à Varzin, en 1877 ; le crépuscule tombait, et le prince était, selon son habitude, après le dîner, assis près du poêle, dans le grand salon du fond, où se dresse la statue de Rauch : la Victoire distribuant des couronnes. Après

NOTRE TEMPS IQ

un silence prolongé, pendant lequel il jetait de temps à autre des pommes de pin dans le feu et regardait droit devant lui, il commença tout à coup à se plaindre de ce que son activité politique ne lui avait valu que peu de satisfaction et encore moins d'amis. Personne ne l'aimait pour ce qu'il avait accompli. II n'avait fait par là le bonheur de personne, ni de lui-même, ni de sa famille, ni de qui que ce fût. Quelqu'un suggéra qu'il avait fait celui d'une grande nation. « Oui, mais le malheur de combien ? répondit-il. Sans moi, trois grandes guerres n'auraient pas eu lieu ; quatre-vingt mille hommes n'auraient pas péri ; des pères, des mères, des frères, des sœurs, des veuves, ne seraient pas plongés dans le deuil... J'ai réglé tout cela avec mon créateur, mais je n'ai récolté que peu ou pas de joie de tous mes exploits ; rien que des ennuis, des inquiétudes et des chagrins. » II continua ainsi pendant quelque temps, tandis que ses auditeurs, silencieux et surpris, contemplant l'homme de fer auquel la Victoire semblait jeter ses couronnes, se rappelaient involontairement ces lignes du monologue d'HamIet : « Combien usés, vieillis, insipides et inutiles me paraissent tous les biens de ce monde ! Honte ! 0 honte sur lui ! Ce n'est qu'un jardin abandonné, où tout monte en graine et dont les herbes grossières et malfaisantes ont pris entièrement possession. »

Si les yeux du portrait regardent les fins oiselets qui voient, montent et descendent dans l'air léger, ce n'est pas la rêverie qui les rend fixes et si perçants. Ces regards-là sont es yeux du chasseur qui guette, qui se raffermit, qui va épauler. Ou bien n'y a-t-il pas, planant très haut, l'épervier qui va se laisser tomber ? Un vol de corbeaux ne s'élève-t-il pas dans les croassements, avec un battement

d'ailes funèbre? Ce regard ne regarde-t-il pas en dedans, ne flxe-t-il pas, dans le monde des obsessions, des oiseaux aux becs durs, qui Qairent le vent, et cinglent vers les plaines couvertes de cadavres? {i 8 février i 888.)

■« II T ''°^^ ^^® ^^^ ^® ^^^^ généralement, et pour

MOLTKE ^ cause, du maréchal de Moltke, en Europe,

et surtout en France, est l'idée de l'homme de guerre inexorable, du savant préparateur de champs de bataille, du comptable expert des rencontres d'armées, celui qui tint sans une erreur le registre des tués et des blessés des conflagrations des peuples, des tueries de civilisés.

Le volume de Mémoires du maréchal, qui a été publié en Allemagne par le lieutenant-colonnel de Leszczynski, et traduit en France par M. Jœglé, professeur à Saint-Cyr, ce volume ne fait pas revivre ce de Moltke-là, dont la physionomie, marquée par l'Histoire, s'aggravera sans doute de légende à mesure que passeront les siècles. C'est un autre de Moltke qui apparaît dans ces pages, sans arrangement d'attitude, sans souci de publicité, et, on aime à le croire, sans cette toilette de l'imprimé que font parfois subir aux phrases des morts les exécuteurs testamentaires, les éditeurs de papiers posthumes. On peut le croire, aucun Allemand épanoui d'admiration, attendri de regrets devant cette grande mémoire du bon génie scientifique et militaire de sa patrie, n'aurait songé à maquiller cette littérature d'outre-tombe. Il y a bien, par-ci par-là, quelques lignes de points qui indiquent des arrêts de confidences, mf mais la préface de l'éditeur de Berlin nous prévient que ces ^H. passages supprimés étaient sans aucun intérêt, et il n'y a,

alors, qu'à se réjouir de cet allégement du livre et de cette lecture évitée.

L'essentiel reste, et cet essentiel, c'est de Moltke intime, c'est le maréchal en famille, soldat piétiste^ très bon, très dévoué aux siens, très cueilleur de petites fleurs bleues. De celui-là aussi, tout naturellement, l'Allemagne devait se hâter de s'enorgueillir, et c'est ce qu'elle fait, au nom de la religion, de la patrie, de son unification, de ses femmes et de ses enfants.

Pourquoi le maréchal de Moltke n'aurait-il pas été le bon fils, le bon frère et le bon époux qui nous est surabondamment prouvé par ces lettres? Parce qu'il a été, dans l'imagination des peuples, une manière d'ogre européen, perpétuellement occupé à souhaiter et à préparer des carnages ? Mais les ogres des contes, malgré leurs affreuses aventures, aiment tout de même leur excellente vieille maman, leur digne épouse, leurs chers petits, tout ce qu'ils ont laissé au logis, tout ce qu'ils aiment à réjouir au retour par une part de butin et la table joyeusement dressée d'un festin de victoire. De plus, aujourd'hui, et pour en revenir au cas du vainqueur de 1870, est-ce que l'existence des grands politiques voués à l'ambition de conquérir des territoires et des indemnités ne se complique pas, malgré la sauvagerie de la conquête, de toutes les conventions admises, de la morale moyenne, de la civilisation ambiante ?

Il n'y a plus de grand carnassier absolu, vivant béatement dans un rêve de force sanguinaire, d'apothéose brutale. Le désir fou de domination n'est pas avoué par ceuxlà qui sont en proie à cette terrible manie d'activité meurtrière. 11 y a désormais des arrangements de mise en scène, toute une diplomatie, une phraséologie de devoir

et de sentiment. Le Gengis-Khan qui peut çà et là surgir est obligé de prendre des allures de souverain constitutionnel, de procéder à des élections, de consulter des Chambres, avant de déclarer une guerre. Il parle mystiquement du Dieu des armées, il rédige, pour renseigner sa femme et les femmes de ses soldats, les télégrammes qui racontent les villes bombardées et les hommes massacrés. Il fait une guerre méthodique, en tenant compte des conventions internationales, en parlant sans cesse d'une légalité particulière qui règle dans tous ses détails le drame sanglant de la guerre contemporaine.

M. de Moltke peut être considéré comme le représentant autorisé de cette race des amoureux de la guerre de maintenant. Ce n'est pas un soldat à panache, figurant en tète des cortèges dans le décor des villes prises. On peut se le figurer en vêtements neutres, sans insignes et sans ornements, une calotte noire sur la tête, une plume derrière l'oreille. Il peut ne pas sortir de son cabinet, à la condition que ce cabinet soit un cabinet roulant, annexé aux fourgons et aux bagages de l'armée. Car, malgré tout le génie du stratège, la guerre a ses hasards qu'il faut savoir conjurer ou dont il faut savoir profiter séance tenante. Les plans les plus extraordinaires ne sauraient remplacer les actions décisives conçues en une minute, et les actions instinctives qui tournent d'une façon ou d'une autre pendant le pile ou face du destin. Le maréchal de Moltke a évidemment eu le goût de ces énormes péripéties, et la grande préoccupation de toute sa vie a été là. Il n'y a tout dem»5me pas à s'étonner si cette préoccupation ne pèse pas de tout son poids sur la correspondance familière publiée à Berlin et à Paris.

On y trouvera la glose, parfois attentive et profonde, de nombre de faits divers historiques de ce siècle. L'affaire des duchés, la guerre d'Autriche, la campagne de France, ne sont pas, ne pouvaient pas être passées sous silence. De même l'agitation démocratique et socialiste est appréciée avec une rudesse prévue. Mais l'homme qui écrit ces pages au jour le jour a surtout choisi là une occupation à côté, se promène dans un jardin réservé oti il sait rencontrer les siens. Sa correspondance aisée, lucide, d'une allure perpétuelle de causerie, est un délassement de son existence de militarisme scientifique. Quoi d'étonnant, alors, s'il garde, presque tout au long, le ton qu'il avait alors qu'il n'était que lieutenant, loin de la maison maternelle, et qu'il demandait à sa mère de lui envoyer de ses cheveux et des cheveux de ses sœurs, et qu'il envoyait, lui, des violettes cueillies au sommet des montagnes.

Il y a, dans cette manière, des paragraphes d'une intimité très tendre, où il revoit le salon de famille, la cafetière sur la table, les sœurs qui brodent, la mère qui raccommode le linge. Il souhaite la guerre à la fin de ces lettres de paix, il parle argent, calcule le prix d'un cheval, décrit les costumes de ses nouveaux grades, et c'est là le langage attendu de ce jeune homme débutant dans une telle carrière. Il fait parfois aussi allusion à des lectures. Dans une lettre datée deWiegandsthal, dansrisergebirge,du 26 juillet 1835, il dit : « ... Je ne suis pas tout à fait seul, car dans ma sacoche il y a un tout petit Montaigne et Child Harold. » Et il ajoute, ce qui n'est pas non plus si mal : « Mais j'avoue que j'éprouve bien rarement le besoin de lire ; le grand livre de la nature s'ouvre si largement devant moi, les caractères avec lesquels ce livre est imprimé, les

montagnes, les châteaux et les villes, sont si grands et si lisibles, que les yeux ne vous font pas mal comme avec les caractères des petits volumes imprimés. »

A Vienne, il a de l'esprit en transcrivant son dialogue avec un tailleur célèbre, un esprit où il y a un grain du sucre et du sel de Heine. Enfin, à mesure qu'il avance en âge, qu'il monte en grade, son langage devient de plus en plus grave, placide, mesuré, presque tout à la politique lorsqu'il s'adresse à son frère Adolphe, et davantage artiste lorsqu'il a pour interlocuteur son frère Louis. 11 écrit à Adolphe, en 1861 : « Je n'ai aucune nouvelle à te donner, tellement l'Europe est ennuyeuse. » A Louis, il fait une très vertigineuse description d'une ascension à la coupole de Saint-Pierre de Rome. Il est terriblement froid, atrocement méthodique, dans ses lettres datées de Ferrières et de Versailles, en 1870, lorsqu'il dit ses préférences entre la famine et le bombardement, lorsqu'il raille les Parisiens privés de café au lait ou préparant des sorties : « Hier, les Français ont encore fait, avec un énorme déploiement de forces, une de leurs tentatives, toujours vaines, de forcer nos lignes. De même que les poules caquettent quand elles vont pondre un œuf, les Parisiens annoncent leur dessein en faisant ouvrir une canonnade furibonde à tous leurs forts. »

Malgré cela, malgré l'image du Moltke qui hante l'esprit, ce Moltke de la fin au visage aminci, desséché, ossifié, qui donnait à contempler la Mort coiffée du casque à pointe, — le livre actuel met surtout en lumière le lieutenant en correspondance avec sa mère, le chef d'état-major préoccupé ducadeaudu jour de l'an qu'il offrira à la maréchale de Moltke, son épouse, — laquelle, de son côté, prépare en

secret une pelisse pour ce maréchal si studieux, si bienveillant, d'humeur si égale, et qui n'en a pas moins joué, avec une cruelle exactitude, le rôle de dieu de la guerre au dix-neuvième siècle. {20 avril 1 892.)

„ jjj T TN Pascal ou un Bossuet pourrait encore

MAL iDIE ^ frapper au sceau du grand style quelques IMPÉRIALE considérations sur les maladies qui s'attaquent aux puissants et changent la face des empires. Ceux qui sont forcés de prendre plus modestement les choses ont bien aussi quelques réflexions à émettre sur la situation de ce Kronprinz, que les médecins opèrent et que les reporters épient dans ce doux pays de San Remo tout embaumé de fleurs, tout doré de soleil. Une idée, qui devient une obsession, hante le cerveau, inspire une pitié humaine pour le malheureux en lutte avec ce cancer installé dans sa gorge, comme un intime et féroce ennemi.

On ne pense plus au titre et à la nationalité du patient. Il n'est plus qu'un malade qui souffre, on évoque l'abominable irritation que doivent éprouver les siens — et peut-être lui, — à voir cette agonie décrite, commentée, discutée, dans toutes ses phases, avec les détails précis de la dernière heure télégraphique.

Il ne saurait en être, aujourd'hui^ autrement. Avant les inventions qui datent de ce siècle ou qui ont été perfectionnées de nos jours, avant le télégraphe, le téléphone, le journal, il était possible de tenir secrète la nature de la maladie qui venait de fondre sur l'un des maîtres du monde. Cette maladie elle-même, on pouvait se refuser à l'annoncer solennellement, toute l'émotion pouvait se tra-

duire par une agitation intime autour d'une chambre royale, par une allée et venue de médecins affairés et mystérieux. La mort elle-même ne comportait pas tant de commentaires.

Au xviio siècle, si près de nous, il n'y a guère, sur les agonies et sur les disparitions inscrites dans l'histoire, d'autres documents publics que les phrases rythmées des oraisons funèbres. Pour que la vérité apparaisse, il a fallu que se retrouvent les ordonnances rédigées par les docteurs. Il a fallu aussi que se dévoilent lentement les pages de mémoires qu'un Saint-Simon écrivait secrètement, après les grandes journées, alors qu'il avait clos sa porte, qu'il évoquait les événements dans le silence du soir.

Il n'en va plus ainsi. Les mémoires s'écrivent au grand jour, des mémoires tumultueux, confus, contradictoires, tracés à la fois, à la même minute, par des centaines et par des milliers de plumes. L'encre limpide, l'encre trouble, l'encre corrosive, se mêlent, et l'historien qui viendra plus tard connaîtra, on peut le prévoir, de laborieuses analyses et de singuliers embarras. Quelle besogne il entreprendra s'il veut vraiment connaître toutes ces pièces justificatives que le journal et le livre accumulent! à quelle annotation sans fin et sans espoir il devra se livrer !

C'est Tâge du papier. Tout vient aboutir au journal, se résout en faits divers, en comptes rendus de tribunaux, en dépêches concises, en causeries de chroniqueurs. Il faut bien se servir de ce que les savants ont découvert, de ce que les inventeurs ont fabriqué. Ces forces rapides, la vapeur, l'électricité, ces mécaniques précises qui font entendre la voix humaine à des distances imprévues, d'autres encore qui impriment l'écriture humaine, qui la

multiplient, en quelques instants, à des milliers d'exemplaires, ces forces et ces machines ne pouvaient rester inactives, aussitôt mortes que nées. La société civilisée s'en est servie, en effet, pour se raconter elle-même et pour raconter l'univers entier. Il n'y a pas de chômage possible avec ces locomotives, ces machines électriques, ces machines à imprimer, qui attendent, qui doivent justifier leur raison d'être, qui exigent leur alimentation journalière.

Impossible de se dérober. Il faut nourrir ces redoutables organismes de fer, si robustes et si délicats d'agencement, qui halètent perpétuellement, qui appellent avec des voix si stridentes, si impérieuses, les hommes qui doivent les manœuvrer. Ce qu'ils réclament, ce sont des nouvelles de partout, des récits d'événements. Ils les veulent pour les imprimer, les transmettre à travers le monde. On peut leur confier ce qu'on voudra, n'importe quoi, du vrai, du faux, du puéril, du stupide, de l'émouvant, du terrible. Tout s'en va avec la même célérité, arrive au même but avec la même certitude.

Qu'il se passe quelque chose ou qu'il ne se passe rien, l'obligation d'annoncer quelque chose au monde entier reste tous les jours la même, le public lit avec avidité ce carré de papier oîi sont inscrites les confidences de l'humanité, où se reflète l'image fugitive de l'univers.

Quelle cause de curiosité, d'émotion, d'information, sera donc la maladie d'un homme célèbre à quelque titre^ un Gambetta, un Hugo, un héritier de l'empire d'Allemagne ! Il suffit que le nom soit en vedette, que la situation soit grande, que la disparition du personnage doive entraîner un déplacement social. Lisez les dépêches qui racontent la

maladie du Kronprinz. Elles s'étendent avec complaisance sur l'étouffement, sur la difficulté de parler, de manger, sur les nuits mauvaises, sur les inquiétudes des médecins. L'opération faite, les spécialistes entrent en scène et controversent sur l'état probable du malade. Des allusions sont faites à l'affection dont on dit le prince atteint depuis sa jeunesse. Les plus optimistes font remarquer que la trachéotomie ne fait qu'arrêter la marche de la maladie, pendant trois ou quatre années, pas davantage. 11 ne s'agit pas de guérir le Kronprinz, mais de l'aider à respirer. Il ne pourra plus guère ni parler ni manger, l'activité de la vie lui est interdite, mais son existence sera prolongée grâce à la canule double en argent introduite par l'incision de la trachée.

Voulez-vous une description de la canule ? On vous la donnera, et la description de tout ce que vous voudrez. L'imprimerie a été inventée pour donner des renseignements complets. Les pronostics parcourent le monde avec une rapidité d'éclairs. Partout doivent se propager les renseignements sur les aggravations de douleurs, sur les rechutes irrémédiables, sur le dernier soupir d'un illustre que son mauvais destin a fait naître sur les marches d'un trône.

Cela n'est pas fait, en vérité, pour donner aux gens simples, désireux d'une fin tranquille, le goût de la célébrité. L'homme, lassé par ce qu'il a vu et entendu, usé par ce qu'il a ressenti et souffert, voudrait pouvoir se cacher pour mourir. Cette satisfaction est interdite aux personnages qui figurent dans l'almanach de Gotha. Jusqu'à la suprême pulsation, il leur faut subir l'espionnage des hostiles, la curiosité des gêneurs. Ils n'ont pas le droit de

délirer à huisclos, ils ne sont pas les maîtres de leurs râles.

C'est ainsi que se paient cette vie de réceptions et de galas, cette vie donnée en représentation, ces heures passées à échanger des formules au milieu des salamalecs. Le Kronprinz qui se meurt a passé son temps de bonne santé à méditer sur des informations diplomatiques, à scruter les nouvelles mystérieuses données par les agences. Aujourd'hui qu'il est, à son tour, livré en pâture aux rédacteurs de correspondances et aux bulletiniers européens, il peut songer amèrement qu'il aurait été préférable d'être l'anonyme qui n'a qu'à tourner la tète vers le mur quand il sent venir le dernier sommeil.

S'il était seul, encore 1 Dans son orgueil de monarque, il pourrait faire à l'étiquette les derniers sacrifices et proférer les hoquets définitifs devant des témoins accrédités, suivant un cérémonial fixé par des chambellans chargés de régler les détails des agonies princières. Mais il n'est pas seul, il est père de famille, et l'étiquette, ce sont ses filles désolées qui sont surtout chargées de l'observer. Jusqu'au dernier moment, il faudra faire croire à l'amélioration, à la guérison. On a pu lire une dépêche de trois lignes, qui annonçait que tout allait pour le mieux, et que les princesses avaient été faire leur partie de law-tennis. Si la maladie d'aujourd'hui a un dénouement funèbre, il faudra, pendant la crise suprême de l'agonie du père, que les jeunes filles cachent leurs larmes et sourient héroïquement, pour que ces sourires soient insérés dans le Times. Les princesses ne s'amusent pas tous les jours, (i 2 février 1888.)

Le Kronprinz devenu l'empereur Frédéric III, ses souf-

frances et sa fin nous ont été apprise par le récit d'un médecin anglais, le D*" Morell Mackenzie, publié sous ce titre : La dernière maladie de Frédéric le Noble.

Voilà un livre intéressant en dehors de toute littérature, et qui restera sûrement en bonne place parmi les mémoires historiques oii l'écrivain improvisé avoue une passion, confesse une rancune, se raconte lui même en racontant la période de temps qu'il a traversée, la fraction d'humanité qu'il a connue. Désormais, la maladie de l'empereur d'Allemagne Frédéric III, grâce aux explications personnelles fournies par le docteur Morell Mackenzie, est devenue le sujet d'un de ces épouvantables et complexes drames, enfermés dans les quelques centaines de pages d'un volume, qui présentent en un raccourci violent l'existence, l'agitation, la destinée d'un peuple, en même temps que l'action intime et intéressée des individus.

C'est une comédie d'appartements, une mise en scène de voyages avec changements à vue, une parade scientifique sur des tréteaux de faculté, c'est un drame populaire. C'est un assemblage de nuancées et fines observations psychologiques, c'est parfois une énigme qui suggère la sensation du tâtonnement dans l'obscurité, c'est en même temps un immense fragment en panorama de l'histoire universelle.

L'original de cette conception de livre, c'est qu'elle n'est pas de fabrication romanesque, c'est qu'elle est imposée par les événements, par la profession de l'auteur, que tout est vu à travers des consultations et des disputes de médecins. La liste des personnages donnés en spectacle comprend :

Le malade, Frédéric III, prince impérial, puis empereur

d'Allemagne, auquel son médecin anglais décerne le nom de Frédéric le Noble ;

Quatorze docteurs, professeurs et chirurgiens allemands et anglais, qui forment, de chaque côté de la chaise longue, du lit, et finalement de la table d'autopsie, deux chœurs s'interpellant, s'invectivant, par-dessus l'homme souffrant, agonisant, mourant. Ces quatorze grands rôles sont tenus par Morell Mackenzie, Gerhardt, Von Bergmann, Tobald, von Lauer, Wegner, Schrader, Landgraf, Noris Wolfenden, Hovell, von Schrœtter, Hermann Krauze, Moritz Schmidt, Bramann ;

L'impératrice Victoria, une femme inquiète qui attend sans cesse, dans le salon à côté, le résultat des grincheux conciliabules, qui dort d'un sommeil léger, toujours prête au réveil, compagne rassurante par de bonnes paroles, garde-malade empressée et active.

Dans le fond passent et repassent, en silhouettes attentives, Bismarck le chancelier, le jeune prince Guillaume aujourd'hui empereur. Le vieux souverain, l'ancêtre, apparaît parfois, immobilisé par la vieillesse.

Sous les fenêtres, la multitude grouille, chuchote, les yeux levés, incertaine de son lendemain, les raides soldats montent la garde, les courriers partent, les télégrammes fonctionnent, l'Europe est dans l'expectative.

Ce tableau, naturellement, n'apparaît pas d'ensemble à l'historien uniquement préoccupé de lui-même qu'est le docteur Mackenzie. 11 est trop acteur dans le drame de ce cancer qui de princier devient impérial, pour s'apercevoir de l'importance des actes accomplis et de l'étendue de l'émotion soulevée. Il n'a qu'une idée en tête : diriger la maladie à la place de Gerhardt ou de Von Bergmann.

ALLEMAGNE 30â

Diriger la maladie ! C'est une impropre manière de parler. Il ne la dirige pas, il la suit, il cherche à lui donner un nom, et s'il parvient à ce mirifique résultat, même après la mort du sujet, il se tiendra pour satisfait.

Dès le début, il suspecte les collègues auxquels on l'adjoint, il conteste la compétence de tels et tels dans les cas de maladie du larynx. Ceux-ci, de leur côté, voient d'un mauvais œil l'arrivée de l'étranger. Si on les pressait un peu, et s'ils étaient brutalement sincères, ils déclareraient sans doute préférer une mort allemande à une guérison anglaise. Gerhardt et Tobald sont vexés, parce que Mackenzie a pu couper et extraire facilement un fragment de la tumeur installée sur la corde vocale gauche. Une légère congestion s'étant produite sur la corde vocale droite, Gerhardt déclare avec tristesse que Mackenzie a blessé cette corde encore saine en accomplissant son heureuse opération. Mackenzie se venge superbement en rendant Gerhardt responsable de la « transformation subséquente de la tumeur en cancer», en déclarant que Bramannestun laryngoscopiste sans expérience, et qu'il a failli tuer le prince par le chloroforme, ce qui aurait ravi quelques mois trop tôt à la bande savante la déplorable victime.

On va loin, quand les hostilités sont ainsi engagées. Ce qui suit est grotesque et formidable. On a souvent réclamé un Molière s'attaquant auxcorporations de ce temps, aux possesseurs de monopoles, aux médecins en particulier. Le Molière est inutile quand l'un des personnages de la profession consent à devenir l'historiographe du groupe. C'est ici le cas. Quel monde on entrevoit à travers ceslignes transparentes où s'égaie correctement ce froid et humouristique pince-sans-rire de Mackenzie, qui a vraiment des

lueurs de style et d'esprit au long de ce compassé et habile procès-verbal :

« Dans la soirée (ISfévrier), le professeur Von Bergmann a déclaré dans notre consultation que mon examen laryngoscopique de la veille avait été un sujet de réflexion sérieuse pour lui, le docteur Bramann et le docteur Schrader, et il était chargé par ces Messieurs de me dire qu'ils considéraient cet examen fait en leur absence comme un manque de courtoisie professionnelle. »

Plus tard, il inscrit encore dans son journal cette note précieuse :

« Bramann est venu ce matin me dire avec un accent de triomphe qu'il avait découvert un grand nombre de nidscellules dans les matières expectorées, qui ne pouvaient provenir que d'une tumeur cancéreuse. Schrader m'a donné la même nouvelle ce soir, mais sans le même enthousiasme scientifique. »

Quand la trachée a été ouverte, que le tube a été fixé au cou du malade, les médecins en sont arrivés à un état d'exaspération extraordinaire. Tout autant que la gorge impériale, leurs vanités sont malades, se gonflent en tumeurs, crèvent en abcès. Ils sont tous là, s'épiant, se fusillant de regards haineux, envoyant en cachette aux journaux des notes qui réalisent toutes les folies de la réclame. Mackenzie ne songe qu'au court tube rectangulaire qu'on ne liïi a pas laissé placer au premier jour. Il parle avec amertume, comme d'une ennemie personnelle, de la canule employée par les médecins allemands. Il écrit de sombres chapitres de récriminations qu'il intitule :

Schrader n'est pas heureux avec le tube.

La canule gêne.

On m'empêche de soulager Son Altesse impériale.

Mon tube est essayé trop tard.

Je propose un nouveau tube.

Je fais faire un autre tube.

Enfin il exulte :

Le cas m'est de nouveau confié.

La trachée tombe en morceaux.

Un tube plus confortable.

On l'attendait, le confortable anglais. Old England triomphe. Si Mackenzie n'était un aussi grave personnage, il manifesterait sa satisfaction par une gigue épileptique, il ferait retentir la triste demeure de Hip ! Hip ! Hurrah ! faits pour consterner le parti Von Bergmann qu'on peut croire définitivement vaincu.

Il n'en est rien cependant, et cette épouvantable canule est encore la cause d'une série d'événements décisifs et tragiques. Malgré la confortabilité du tube, l'empereur Frédéric en arrive à ne plus pouvoir respirer. Il sufToque, il va expirer, si on ne procède pas encore une fois à un changement d'appareil. Von Bergmann estconvoqué pour l'opératioD, et même c'est lui qui sera l'opérateur.

Regrettable décision ! Aussitôt Bergmann entré, Mackenzie remarque qu'il se trouve dans un état de « violente excitation », et il insinue très nettement que cette excitation est produite par un abus de boisson. Néanmoins on laisse le professeur titubant et surexcité travailler comme il l'entend la gorge impériale. Il retire la canule et en introduit une autre, mais il l'introduit violemment, par un autre chemin que la première incision, il l'enfonce n'importe où, dans les chairs, en dehors de la trachée. Il y a embarras de respiration, accès de toux, hémorragie. Bergmann essaie encore

NOTHE TEMPS 20

de forcer un passage quelconque, retire encore le tube, enfonce son doigt dans la plaie. « Imaginez un homme, dit Mackenzie, qui essaierait de passer de force à travers le mur d'une maison quand la porte est devant lui grande ouverte 1 » D'ailleurs Mackenzie et les autres assistants regardent ces manipulations jusqu'à l'arrivée du docteur Bramann, heureusement à jeun, qui place facilement la canule à sa place habituelle.

Von Bergmann parti, les langues se délient. Mackenzie fait à l'empereur des réponses extraordinaires :

« Pourquoi Bergmann a-t-il mis son doigt dans la plaie ? — Je l'ignore, Sire », répondis-je. Sa Majesté continua : « J'espère que vous ne laisserez pas le professeur Von Bergmann me faire d'autres opérations. » Je répondis : « Après ce que j'ai vu aujourd'hui. Sire, je dois vous dire respectueusement que je ne puis plus avoir l'honneur de soigner Votre Majesté si le professeur Von Bergmann est autorisé à toucher votre gorge une autre fois. »

11 faut aussi donner sur cette séance l'opinion de Bergmann :

« Ce qu'il y a de remarquable, c'est que Von Bergmann ait été sous l'impression que l'empereur éprouvait de la gratitude pour lui parce que Bramann avait introduit le ube, et que Sa Majesté avait montré sa satisfaction par « un mouvement joyeux de la main », et en leur donnant (à Bergmann et à Bramann) « une reconnaissante poignée de main ». Cela démontre bien que Von Bergmann n'était pas alors dans un état à bien observer les choses. »

Le résultat de cette journée fut la formation d'un abcès sur le devant de la trachée, au point où Bergmann avait forcé avec la canule : « Il était certain que le pus percerait

sa voie en descendant vers la poitrine, et il n'était que trop probable que le devant tout entier du cou serait converti en un énorme abcès, amenant la désorganisation très étendue des parties autour de la trachée, détruisant peu à peu les forces de l'empereur, le conduisant avec trop de certitude à la phtisie, et rapidement à lamort. » EtMackenzie ajoute : « Cette complication fatale, qu'on se le rappelle bien, n'était en aucune façon le résultat naturel de la maladie ; elle doit être attribuée uniquement au dommage fait quelques jours auparavant par les coups répétés de Bergmann forçant à tort et à travers l'instrument non protégé. »

On ne peut accuser plus violemment le collègue d'assassinat chirurgical.

C'est ainsi tout au long, de Potsdam à San-Remo, de San-Remo à Charlottenbourg. Le médecin anglais n'interrompt ses critiques probablement justifiées que pour entreprendre son panégyrique à lui, Mackenzie, pour célébrer les outils qu'il a inventés, les méthodes qu'il a perfectionnées. Il rend, ici et là, hommage au caractère de son malade, il enregistre une conversation, il note l'emploi d'une journée, il fait allusion à une rapide distraction sous ces rubriques :

Quelques mémorables paroles.

La journée de l'invalide impérial.

L'amour de l'empereur pour la musique.

Mais c'est décidément la maladie, la beauté du cas, qui lui inspire ses plus beaux titres de chapitres, les plus significatifs.

Il écrit :

Vabcès s'étend.

Et l'on entrevoit comme une perspective de paysages putrides.

Il exprime ainsi, toujours en paysagiste, les changements qui surviennent dans l'état de santé de l'empereur :

Un rayon de soleil.

Le ciel se recouvre.

Frédéric III apparaît doux et courageux, silencieux et héroïque, au milieu de ces pénibles traitements. Il attend sans une inquiétude apparente d'être fixé sur son sort, pendant que les fragments de son larynx et ses expectorations voyagent en bouteilles, dans de l'alcool pur, pour être soumis à l'examen de Virchow. Il vit, dans l'atmosphère fétide produite par son haleine, sans une plainte, sans une colère. Il subit l'opération delà trachéotomie, mal faite, à droite de la ligne médiane du corps. Il subit tous les changements de canules qu'il plaît à ce tribunal de médecins de lui infliger, il n'ose pas demander au chirurgien Landgraf d'être moins brusque. Il décore tous ces compères ennemis les uns après les autres. Il est à sa fin, il est nourri par le tube œsophagien, il ne peut plus parler, qu'il s'inquiète encore de la santé de son médecin, un peu enrhumé d'être venu le trouver la nuit : « Tandis que je changeais la canule pendant la nuit, l'empereur passa sa main légèrement sur ma poitrine et me regarda avec un air de vive sympathie, m'exprimant ainsi dune façon muette ses regrets en me voyant souffrir. » C'est peut-être Frédéric le Noble, mais c'est à coup sûr Frédéric le Patient.

S'est-il seulement aperçu de la vérité que proclame Sir Morell Mackenzie, qui restera comme la juste et logique déduction d'un tel récit :

« Toute l'affaire n'a été qu'une triste farce. » {^9 octobre i888.)

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