‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · X. LE TRÔNE DE BEHANZIN. - § XL LES ROIS AGENTS DES PEUPLES · texte numérisé non relu

X. LE TRÔNE DE BEHANZIN. - § XL LES ROIS AGENTS DES PEUPLES

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MALGRÉ les onze années de règne d'Alphonse XII, les détails insérés dans les PUDRIDERO télégrammes et dans les correspondances donnent l'impression d'un chapitre brusquement ajouté aux Rois en exil. Les rois chassés rentrent parfois dans les capitales où les pavés ont été remués, où. des coups de feu ont été tirés sur la voiture qui emporte la couronne, enfermée dans un carton à chapeau. Pour celui qui regarde bien, ces retours sont aussi tristes que les fuites. Les choses brisées ne se raccommodent pas. Il y a de la gêne et de la menace dans ces rencontres à nouveau ménagées entre un peuple et un roi par Tironie des événements. Les injures et les balles sifflent encore aux oreilles comme d'inguérissables bruits obsédants, il y a sur les mains un sang que rien n'efface, et il se pourrait que le prince réinstallé s'arrêtât inquiètement pour écouter les vivats qui battent

les murailles, demandant s'il ne s'y mêle pas des clameurs de révolution. De 1874 à 1885, on peut dire qu'il en fut ainsi pour le maladif roi d'Espagne qui vient de mourir au Pardo. Le souffreteux jeune homme fut un Zara que sa mère envoya quand même au trône. Les romans historiques peuvent avoir de ces bifurcations.

Il semblait que tout, dans cette cour restaurée, autour de ce trône relevé, fût de la mise en scène peu solide, de la figuration illusoire. On voyait bien les apparences d'une royauté, — un cérémonial, des chambellans, des ambassadeurs, des mariages politiques, des effigies sur des pièces de monnaies, une loge souveraine ouverte sur l'amphithéâtre où court le taureau. On vit même des tentatives de révolte, des régiments soulevés, d'impitoyables répressions. N'importe, cette tragi-comédie du pouvoir fort ne parut jamais comporter du définitif. Pour aucune des raisons sociales qui figurent dans l'actuelle mascarade européenne, on ne manifesta autant de sceptique curiosité que pour le gouvernement de ce Bourbon en dégénérescence couronné à dix-sept ans. On s'attendait sans cesse à la soudaine et complète disparition de ce cortège improvisé. On regardait ce roi mal assis, on épiait la finale plaisanterie qui devait escamoter le trône dans un cinquième dessous, faire de la couronne royale le couvre-chef à transformations d'un roi de féerie.

C'est qu'il n'y a pas assez de distance entre le souverain, monarque absolu ou roi constitutionnel, et le monsieur quelconque du monde civilisé. La reculée n'est plus possible. On a maintenant mesuré très exactement

Ces deux moitiés de Dieu : le Pape et l'Empereur.

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Paris a recueilli trop de majestés émigrées, trop de princes en faillite, il les a trop vus « faire la fête » dans les cercles et dans les cafés du boulevard, pour les revoir, en esprit, inflexibles comme des statues de pierre enveloppés dans leur royauté comme dans une ancienne et rigide armure. Ils peuvent quitter nos restaurants et nos petits théâtres pour s'en aller habiter un Pardo tapissé de l'histoire de Don Quichotte ou un Escurialqui a gardé l'écho des pas de Philippe II. Il n'en sera ni plus ni moins. S'il y a eu un charme, le charme est rompu, et le mondain le plus conservateur lit les nouvelles des intronisations et des sacres avec juste autant d'attention que les autres « Déplacements et Villégiatures ». Hé 1 celui-là qui vient de partir, sait-on s'il ne va pas bientôt revenir ? Il y a maintenant plus de bas que de hauts dans la profession, et la décisive mise à la retraite ne sera bientôt plus qu'une question de temps pour les maisons royales qui auront connu l'installation d'hôtel garni de l'exil. Avec cette mise à pied, ces courses en fiacre, ces acceptations de la table d'hôte, le prestige est parti, et avec lui les chances de longue durée. Les derniers coups ont été portés par ceux-là même qui croyaient servir « leurs princes » dans le malheur. Les notes des journaux, les réclames entourées de respect insérées dans les échos, les enguirlandements de l'hommage, les éloges donnés à l'infortune noblement supportée, les discrètes allusions à la pauvreté devinée, tout cela, c'était et c'est encore de l'oraison funèbre à l'usage des royautés décavées. On ne comprit pas que le seul silence était de mise, et que rien ne pouvait plus être sauvé après une telle rentrée dans le rang et dans l'humanité.

L'impossibilité pour Alphonse XII de faire prendre au

sérieux sa royauté de dix ans n'a peut-être pas eu d'autre cause. Cette royauté avait été auparavant trop rencontrée sur les trottoirs où Ton flâne et dans les escaliers des lieux où l'on s'amuse. Un futur chef d'empire risque gros à se laisser tutoyer par les gommeux, à se montrer avec les mêmes filles auxquelles donnent à souper les quarts d'agents de change. Quand le jour de la restauration arrive, on dit simplement que le petit monsieur a de la chance, mais que cette chance-là pourrait bien ne pas durer. Un pronunciamiento chasse l'autre. Bien porter l'uniforme, bâiller aux conseils des ministres, chasser la grosse bête, se déguiser en torero ou en colonel de uhlans, — cela n'en impose plus. L'irrespect du premier passant venu est pour les monarchies un mal plus terrible que la phtisie terminée en dyspnée, et il ne faut pas être grand docteur pour voir venir la syncope finale des royautés revenues d'exil.

Le Pardo, où vient de gémir et de râler le moribond de vingt-huit ans, est un glacial et isolé château, bâti en plein désert, dans la dure campagne qui environne Madrid. Sur la large et triste route où l'on ne passe guère, les chevreuils frissonnants apparaissent. Le palais carré, flanqué de tours, est muet et aveugle. Sous ses ponts-levis, croupit l'eau des fossés, croît l'herbe aquatique, verdit la lentille d'eau. Une forêt de chênes lui verse son ombre froide. Les vents font rage à ses pignons. La neige des monts de Guadarrama emplit le ciel à l'horizon. A quelques mètres, il y a une bâtisse qui est un asile de mendicité. C'est là que le roi, crachant le sang, malade de la maladie despauvres, a voulu mourir. C'est le décor espagnol dans lequel il a voulu entendre les prières du moine et les pleurs de la reine. Il semblerait qu'à défaut de phrases de Bossuet ou

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de mots de Shakespeare, quelque triste philosophie pût être émise sur cette fin de royauté, suç cette agonie transportée dans cette demeure désolée. — La voici, en effet, cette philosophie pour monarchies décadentes. Ecoutez les historiographes ordinaires, les Dangeau qui, cette fois, arrivent aux effets de Saint-Simon : ils sont tout occupés à apprendre au monde que Sa Majesté le roi avait, en sa prévoyance de chef de famille, souscrit des traités avec quatre compagnies d'assurances sur la vie! Ecoutez encore, et vous apprendrez ce grand fait d'histoire contemporaine : le 31 décembre 1874, aussitôt sa proclamation au trône connue, Alphonse XII, roi d'Espagne, successeur de Charles-Quint, fut interviewé par un correspondant du Times !

Apprenez maintenant la fin.

Un roi d'Espagne qui meurt doit être enfermé dans le Panthéon souterrain de l'Escurial. Le cadavre prend place dans l'un des coffres de marbre noir et de bronze parallèlement alignés : d'un côté, à droite, les rois ; — de l'autre, les reines. La porte est refermée sur la salle funéraire revêtue de porphyre et de jaspe. Le silence n'est plus troublé qu'aux heures du matin, par le prêtre qui va et vient autour du maître-autel placé au-dessus du royal caveau. — C'est un chapitre complet de Ihistoire d'Espagne que raconte ainsi le décor funèbre. Il n'y a qu'à écouter et recueillir ce que disent les pierres froides et somptueuses, en leur muette éloquence. Peut-être surprendrait-on là un des derniers soupirs de la monarchie, une explication de sa manière d'être d'autrefois, une raison de sa décrépitude d'aujourd'hui. Peut-être verrait-on nettement le lien qui unit le despotisme sans contrôle au cérémonial rigoureux comme une règle de couvent.

Le cérémonial^ ce fut la forme voulue et achevée de la monarchie espagnole, le principe définitif posé en décor pour cacher toutes les tares et tous les écroulements. La vie s'en était allée déjà avec les anciens rois, maîtres de la moitié du monde, — les formes avaient disparu pour laisser la place à des ombres de cauchemars, — les ordres n'étaient plus exécutés, n'étaient plus donnés même, les volontés .étaient mortes. N'importe ! les choses vidées restaient debout. Les simulacres faisaient des gestes autoritaires, l'étiquette suppléait au pouvoir disparu et à l'obéissance partie. Pendant des siècles, la machine remontée marcha toute seule, et aujourd'hui encore des ressorts remuent, des roues tournent, sans qu'on puisse donner d'autre explication que celle de l'impulsion lointaine. Malgré les changements de dynasties, les secousses prolongées et les détraquements des révolutions, la cour d'Espagne a gardé les lignes principales de l'organisation de confrérie adoptée par les successeurs de Charles-Quint. Le gouvernement intérieur des palais et des villégiatures est encore réglé par un reste de ce code qui fixait la dépense d'un voyage du roi, qui décidait pour la reine une immuable façon de marcher, de manger, de parler, de se vêtir, qui empêchait cette reine dp regarder par la fenêtre, qui la faisait déshabiller à table, pendant un repas tardif, l'heure du coucher étant sonnée, qui laissait, enfin, asphyxier Philippe III, le gentilhomme chargé du feu étant absent.

C'est dans les lettres de M™^ de Villars et dans la Relation du voyage d'Espagne de M™^ d'Aunoy qu'il faut regarder le noir tableau de cette existence monarchique. Les deux Françaises qui avaient suivi Marie-Louise d'Orléans à la cour de Charles II ont su tout voir et tout dire, à ce point

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que leur récit a pu être résumé de la saisissante façon que l'on sait au secondacte de Ruy Blas, Marie d'Orléans transformée toutefois en Maria de îS'eubourg. Il y eut même matière pour deux écrivains. Paul de Saint- Victor n'eut, lui aussi, le jour où il écrivit son étude : La Cour d'Espagne sous Charles II, qu'à transcrire en son style lapidaire les observations des grandes dames exilées par le mariage politique de leur princesse. En une phrase, il sut faire tenir une de ces journées royales d'une si effroyable tristesse ordonnée et solennelle : « De grands levers tristes comme des exhumations, la messe entendue derrière un grillage, le conseil présidé en silence, le dîner public transformé en cérémonie culinaire, une promenade monotone dans de vieux carrosses aux rideaux tirés, des chasses sanglantes et liturgiques comme des hécatombes, de longs tête-à-tête avec le confesseur, des audiences oïl tout se passait en gestes et en pantomimes, des couchers pareils à des ensevelissements, tant on y mettait de gravité et de pompe, telles étaient les fonctions du palais royal. »

Le même code qui réglait ces existences est intervenu à la mort d'Alphonse XII. Depuis trois siècles, le dernier acte de chaque règne se joue dans le même décor, le sinistre Escurial, le palais sépulcre en forme de gril, aux murs nus, aux cours de cloître, au jardin dessiné comme un cimetière. Les temps sont changés. Le roi de hasard ne règne plus sur le Portugal et sur les Pays-Bas, sur Naples et sur Milan, sur la Sardaigne et sur la Sicile, il a perdu ses colonies d'Afrique, d'Asie et d'Amérique, il n'est plus le guerrier cuirassé, il n'est plus le seigneur en pourpoint de velours, son exil a connu les plaisirs galvaudés des capitales européennes, — mais il lui reste le cénotaphe

blasonné et sa place dans le souterrain où Ton jette les royautés mortes.

Le dernier petit roi a été mis au cercueil de plomb, une vitre, incrustée dans le métal, laissant voir le visage mort, on a forcé les mains raidies à prendre le crucifix en argent et le portrait de la reine. Puis le chemin de fer est intervenu, a fait chavirer un moment les traditions : il y a eu train mortuaire, wagon d'honneur, wagons pour dignitaires, train pour le public. A. la station dernière, l'Histoire costumée a reparu : les huissiers aux vêtements héraldiquement chamarrés ont pris la tête du cortège, le corps du roi a été porté par des grands d'Espagne et reçu au seuil de l'Escurial par le prieur entouré de ses religieux, le Miserere a été chanté par les moines. Après l'office, le grand chambellan a levé la vitre de la bière, a crié par trois fois dans l'oreille du roi : « Senor ! senori senor 1 » puis proclamé : « Le roi ne répond pas, donc le roi est mort ! » — et enfin Alphonse XII a été descendu dans le caveau par le même escalier, à côté de la sacristie, qui servit à descendre le cercueil de Charles-Quint.

C'est alors qu'une station a lieu dans la première salle rencontrée à cette descente de l'escalier du Panthéon. C'est cette station qui représente la plus violente intervention dans la fête funèbre. Tout le mépris du corps, toute l'horreur de la nature, que le catholicisme a fait lever dans lésâmes, apparaissent dans cette attente infligée aux puissants de la veille. Le roi doit rester là, ne pas trouver sa place définitive, ne pas reposer de l'infini repos, tant que son successeur est vivant. Le mort attend le maître régnant, — et celui-ci est exposé, descendant à la crypte où sont alignés les siens, à heurter le roi de la veille mangé aux

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vers. L'Espagne appelle cette salle, ou ce palier, de ce nom énergique et répugnant : el Pudridero.

L'écrivain de Hommes et Dieux cite de Saint-Simon ce paragraphe, concentration de l'idée qui court dans l'étude sur la cour d'Espagne : « Rien n'influe tant sur le grand et sur le petit que la mécanique extérieure du journalier du souverain. C'est ce qu'une expérience continuelle apprend à ceux qui sont initiés dans l'intérieur par la faveur ou par les affaires, et à ceux du dehors assez en confiance avec ces initiés pour qu'ils leur parlent librement. Je dirai, en passant, par l'expérience que j'ai faite de vingt ans durant et plus en l'une et l'autre manière, que cette connaissance est une des meilleures clés de toutes les autres et qu'elle manque toujours aux histoires, souvent aux mémoires, dont les plus intéressants et les plus instructifs le seraient bien davantage s'ils avaient moins négligé cette partie, que celui qui n'en connaît pas le prix regarde comme une bagatelle indigne d'entrer dans un récit. Toutefois suis-je bien assuré qu'il n'est point de ministre d'Etat, de favori, de ce peu de gens de tous étages qui se trouvent initiés dans l'intérieur des souverains par le service nécessaire de leurs emplois ou de leurs charges, qui ne soit en tout de mon sentiment là-dessus. » Et Paul de Saint-Victor ajoutait : « Au xvii^ siècle, les monarchies se font hommes ; les peuples perdent leur caractère multiple et leur existence collective : incarnés dans le roi, une individualité les résume. Ils prospèrent ou ils dépérissent, non seulement du génie ou de l'incapacité du prince, mais encore de sa .santé forte ou débile, de .«;on régime vicieux ou salubre. On comprend, dès lors, l'importance qu'acquiert la vie privée d'un homme dont le cerveau est la loi, dont les nerfs sont les mobiles

d'une nation. Tout en lui devient historique : son tempérament, ses habitudes, ses infirmités, son entourage, ses maîtresses, le genre de vie sérieux ou frivole, dissipé ou solitaire, que lui impose le cérémonial. S'il est supérieur, il tient toujours par quelque côté à ces influences assidues; s'il est médiocre, elles l'accaparent et le dominent tout entier : la politique devient alors une question de chambre à coucher. »

S'il en est ainsi, si la fatalité monarchique veut que le sort d'un peuple soit lié au sort d'un homme, — si c'est tout un pays que l'on enterre par morceaux dans le Panthéon de l'Escurial, — l'Espagne fera bien de forcer sa pensée tremblante à descendre par le petit escalier du maître-autel et de la fixer un instant sur cette chose et ce mot effrayant de symbolisme : — El Pudridero, le Pourrissoir 1 (4 décembre 18 85.)

LA mort du roi de Portugal n'a pas préoccupé l'imagination des monarchistes et FERNANDO ^^ curiosité des reporters autant que la mort du roi d'Espagne. Il s'en faut de beaucoup que la même conduite ait été faite aux deux voisins de trônes parles publicistes spéciaux qui ont l'entreprise des pompes funèbres de première classe, des nécrologies écussonnées. Est-ce nécessité de varier le menu des gazettes ? Etait-il impossible de faire franchir une seconde fois les Pyrénées à l'intérêt du lecteur boulevardier ? Ou le roi Ferdinand était-il si mince personnage que sa disparition ne dût comporter que l'entrefilet de moyenne grandeur employé pour morts de toutes catégories ?

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C'est vraisemblablement cette dernière raison qui doit être adoptée. Les harnachements et les panaches de corbillard sont employés à bon escient dans les cortèges d'obsèques et dans les phrases d'oraisons funèbres. Les larmes blanches sur fond noir sont comptées soigneusement par les poseurs de tentures et par les journalistes en deuil. Pour Alphonse XII, il y eut effort ; pour don Fernando, on a laissé aller les choses.

La vérité, c'est que ce défunt roi de Portugal ne fut pas un souverain pour de bon. Il ne régna pas, il fit semblant de régner. Sa personne, tenue à l'écart, n'était que le centre d'un décor sans importance qui ne trompait personne. Aussi n'a-t-on pas organisé la grande mise en scène. Quelques formules, quelques phrases de condoléance, et c'est tout. Il est inutile de faire davantage quand, avec l'homme, s'est écroulée l'illusion monarchique entretenue pendant son existence. Auguste-François- Antoine, duc de Saxe- Cobourg, — car ce roi de Portugal n'était même pas Portugais, — aura bien représenté dans l'histoire d'un pays le soliveau tombé on ne sait d'où, envoyé par on ne sait qui pour gouverner n'importe quoi. A vrai dire, et pour parler très exactement, il ne fut pas le roi, — il fut l'époux de la reine. On autorisa le mari de dona Maria II à faire peindre la couronne sur ses voitures, à la faire graver en tête de ses feuilles de papier à lettres, mais cela ne tirait pas à conséquence. Titre honorifique, brevet de complaisance, et rien de plus. La reine morte, il fallut une décision des Chambres pour conférer la régence au veuf, qui vivait tranquillement dans la ruche. Mauvaise affaire quand le droit divin se complique de parlementarisme. Don Fernando l'éprouva. La période de minorité terminée, on fit signe à

l'intérimaire : celui-ci ne se le fit pas dire deux fois, se hâta de quitter la place.

C'est alors qu'une placide conception de la monarchie apparaît. Le roi qui n'est pas roi s'en retourne dans le domainequifaitpartiedesalistecivile.il rentre au château de la Penha, le fait restaurer, se distrait aux lignes de l'architecture mauresque, fait les cent pas dans les allées bordées de camélias, de citronniers et d'eucalyptus. Quand il a fini, il va se coucher. Le lendemain, il recommence. Il a de bons jours où il reçoit des visites. Il voit des reporters qui se sont égarés en cherchant la vraie résidence royale, il leur donne avec bonhomie des renseignements sur luimême, leur fait visiter ses collections, admirer les meubles, les étoffes, les tapis, les tableaux, les faïences, les bronzes, les bibelots dont il aime à s'entourer. — Et puis, un beau soir, ne sachant plus que faire, voyant l'ennui venir, voulant se donner une compagne, il épouse une danseuse, qu'il pourvoit d'un brevet de comtesse.

Ce roi rentier et collectionneur en Portugal, et cet autre musicien et pourvu d'un conseil judiciaire en Bavière, — ce sont des figures d'épilogue, des personnages bonasses ou mystérieux, forcés par le Destin de venir au dernier acte de la pièce, un peu avant que le rideau tombe, et chargés de dire les mots de la fin de la monarchie. [20 décembre J 885.)

§ III T '^ ^^^ Louis de Portugal, qui vient de

DON LUIS ^ mourir, a été montré comme s'adonnant

à la littérature, usant les loisirs du trône à

des adaptations dramatiques, à des traductions de poésies.

Les noms des écrivains protégés ainsi par le monarque

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sont des plus illustres, et s'il y a eu manie dans ces préoccupations, cette manie a été véritablement intelligente, ne s'attardant pas aux mauvais choix, allant à des œuvres significatives. C'est tout ce qu'il fallait constater dans l'ignorance où l'on se trouve de la qualité des travaux qui ont été le remède au désœuvrement royal. La seule observation intéressante porte, en effet, sur une tendance d'esprit, sur la nécessité où s'est trouvée une tête couronnée de penser à autre chose qu'aux devoirs monarchi ques et à l'expédition des affaires.

Il y a eu là une vocation plus forte que la vocation de hasard imposée par l'hérédité. Prendre une attitude sous le dais de velours à franges d'or, tenir le sceptre immuablement dans sa dextre, c'était peut-être récréatif tout au début du règne, mais l'agrément de cette apothéose et des responsabilités qu'elle entraîne n'a pas tardé à disparaître, et un cabinet de gendelettre a été vite annexé à la salle du trône. S'il n'y a eu qu'adaptations et traductions, la profession distrayante n'a été exercée qu'avec timidité. Mais il est bien permis de croire que la Majesté en partie libérée a voulu un peu s'exercer pour son propre compte et qu'elle a ajouté, à ses exercices de style, de la prose et des vers de son cru. C'est ce qu'il y aurait intérêt à connaître. On essayerait de deviner, à la lecture de ces essais qui équivaudraient à des confidences royales, la vraie nature et la sensibilité particulière de ce littérateur en exil au pouvoir. Alors on saurait peut-être si l'on est en présence d'une prétention ou d'une délicatesse, d'une vanité ou d'une souffrance.

Si ce défunt roi de Portugal avait pris d'excessives précautions, il aurait pu tout au moins se renseigner lui-même

sur la réelle façon de vivre de ses confrères sans liste civile et sur l'accueil que reçoivent d'habitude leurs productions. S'il avait pu échapper aux curiosités du public, aux investigations du reportage, s'il avait pu, gardant un strict incognito, présenter lui-même ses livres à des éditeurs, faire des tentatives pour écrire dans les journaux, il aurait appris sur la vie humaine en général, et sur la vie littéraire en particulier, de singulières choses auxquelles il n'a jamais dû penser, même en traduisant Shakespeare. Il aurait connu les pérégrinations des poètes, les mœurs de la librairie, la difficulté de paraître, l'indifférence de la critique. Il n'a pas osé, ou il n'a pas pu faire une telle expérience. 11 est parti, laissant probablement après lui des manuscrits, des herbiers où tombent en poussière quelques petites fleurs de sentiments, quelques maximes usées comm.e des feuilles sèches.

Malgré la distinction d'esprit que les panégyristes veulent prouver en énumérant les occupations du prince disparu, la cause monarchique n'en perd pas moins de son prestige quand l'un de ses représentants fait ainsi mine de déserter son poste pour prendre quelque distraction à côté. Les royalistes intransigeants ne voient jamais d'un bon œil ces compromis où ils découvrent la faiblesse d'une volonté, la lassitude d'un rôle. Le roi, pour eux, est toujours l'être symbolique qui s'appuie sur Tépée et sur la main de justice, ils trouvent déplaisant de lui voir courir le guilledou des poètes. Conduire les hommes est une action incompatible, pour ces fervents, avec des amusettes qui ne sont que des mots et des chansons. A chaque sonnet réussi le monarque abdique davantage. Le droitdivin, mêmeayant subi une diminution par l'adjonction du droit constitution-

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nel, est incompatible avec des stations sans fin dans une bibliothèque. Pour conclure, le roi Don Luis de Portugal, comme beaucoup d'autres, en se laissant aller à cette déchéance de gratte-papier, s'est assis, sans y être forcé, à la table de l'auberge de Venise où Candide trouve assemblés les rois déchus. {22 octobre 1889.)

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