‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 16 sur 20 · IV · texte numérisé non relu

IV

LE roi Milan de Serbie a fait porter au mont-de-piété de Vienne le sabre à la

VUILI

LE SABRE poigûée enrichie de diamants qui avait été donné au fondateur de la dynastie des Obrenovitch par un empereur de Russie. Pressé de temps et d'argent, il n'a pas eu la patience de faire sauteries pierres précieuses qui avaient seules une valeur pour l'employé au bureau des engagements. Il a tout envoyé, le fer héroïque avec les violettes améthystes, les jaunes topazes, les vertes émeraudes. Que lui importe ce bric-à-brac de musée des souverains ! Il n'a que faire de suspendre à son côté ce sabre plus long que ses jambes, d'accrocher en trophée cet inutile accessoire. Les finances sont en triste état, les budgets se déséquilibrent, les contribuables n'arrivent pas à solder les factures des fêtes royales. Au clou, le sabre de mon père 1

S'il survient une aubaine, on le dégagera. Sinon, on tâchera de faire face à la dépense à l'époque du renouvellement. Et s'il n'y a pas d'argent au jour de l'échéance annuelle, on fera trafic de la reconnaissance, ou bien le sabre sera vendu à l'encan, avec les vieux couverts en argent des familles en déchéance, et le linge des pauvres.

Le roi d'opérette qui vient de remettre en honneur le

poème et la musique delà Grande Duchesse mène gaiement, pour son compte, la faillite d'une royauté. Ce n'est pas la première déconfiture enregistrée en ce siècle. Il y en a eu de grotesques, il y en a eu de lamentables, mais on n'en avait jamais vu de plus cocasse, mieux faite pour inspirer l'irrespect aux royalistes les plus têtus.

De pauvres diables de rois, dépossédés par leurs grands carnassiers de voisins, ou tombés du trône tout seuls, parce que l'échafaudage s'en allait par morceaux et que les épaules des derniers fidèles se meurtrissaient à le soutenir, pauvres hères sans occupations possibles, sans ressource aucune, ont parfois inspiré un sourire et une pitié à ceux qui les ont vus passer. L'exil a pu être dur à quelques-uns de ces princes effarés, à certaines de ces princesses touchantes qui ne comprenaient rien à ce qui leur arrivait. On aurait admis un caravansérail d'invalides, une table d'hôte suffisamment nourrissante, une maison de retraite complaisamment ouverte, pour ces épaves des royautés liquidées. Mais quelle sympathie peut bien éveiller chez les croyants royalistes le besogneux roi de Serbie ? quelle commisération peut-il exciter chez les hommes de tous les partis sensibles à toutes les déchéances humaines ?

Ses infortunes ne sont pas dramatiques, même pour les plus larmoyants spectateurs. Le vaudeville est installé dans la principauté danubienne, et Milan, malgrésonnom d'oiseau de proie, n'est qu'un volatile faiseur de tours, une sorte de pie exercée qui s'en va cherchant par les salles et les corridors du palais de Belgrade, découvrant ce qui brille, l'argenterie et les joyaux. Mettre au mont-de-piété le sabre du valeureux Milosch pour continuer la fête révélée à l'Europe par les lamentations de la reine Nathalie, c'est

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juste aussi intéressant, que dis-je ? c'est bien moins intéressant quela démarche du jeune homme qui s'en va engager sa montre pour aller au bal le soir et pour offrir à souper à sa maîtresse, ou à celle d'un autre. Si les juges serbes jugeaient bien, s'ils voulaient ou s'ils osaient scruter la preuve morale qui vient de leur être fournie, ils n'hésiteraient pas à prononcer le divorce en faveur de la déplorable princesse outragée, contre le roi cynique qui donne à marchander le glaive défenseur de la couronne, qui bazarde contre le papier d'une reconnaissance la pièce d'honneur de la panoplie des ancêtres.

Ceux qui ont assisté à l'une des représentations des Bois en exil entendent encore les exclamations et les rires du public des clubs et du boulevard protestant contre la mise en carton à chapeau de la couronne d'Illyrie. Ils se souviennent aussi que la gouaillerie se changeait en indignation lorsqu'il était découvert que Christian avait descellé les diamants, les avait remplacés par des cailloux de strass. Qu'on dise encore que les poètes ne sont pas des voyants. Avec la pièce de Daudet siflDIée au Vaudeville, on était pourtant encore en deçà de la vérité d'aujourd'hui. Qui aurait pu prévoir le roi régnant qui s'en va frapper au guichet du prêteur et qui exhibe aux yeux stupéfaits de l'employé le sabre recourbé de la dynastie des Obrenovitch ! (/6 septembre iSS8.)

s V T *^ prince Rodolphe d'Autriche se suicide,

A-i le roi Milan de Serbie abdique. Suivant

lu IL A N

DE SFRBIE ^^ tournure d'esprit, la surexcitation nerveuse, le plus ou moins de distraction réalisée, l'un

sort de la vie, l'autre quitte son poste. Chez ces deuxlà, du moins, le goût de l'autorité était en baisse, l'exercice du pouvoir avait perdu son attrait si puissant sur certaines âmes de commandement. Les habitudes s'affaiblissent, la manie de régner qui est inculquée aux jeunes princes aussitôt que leurs yeux s'ouvrent, que leur cervelle fonctionne, cette manie perd de sa force à l'usure des événements, au contact des hommes, au frottement des difficultés.

Celui qui s'est tué était, dit-on, un délicat et un passionné, peut-être un halluciné qui n'avait pu mettre d'accord son rêve avec la réalité. Celui qui a déclaré qu'il avait assez présidé de conseils de ministres, signé de proclamations, communiqué avec les ambassadeurs, apparaît évidemment sceptique, pratique, un moderne jouisseur peu soucieux de responsabilités, désireux de rentrer dans le rang, de mener l'existence désœuvrée de prince démissionnaire.

Ce que Ton sait des actes et du caractère de ce roi qui vient de prendre sa retraite empêche de le considérer comme un philosophe désillusionné, las des tracas de gouvernement et des efforts inutiles. Il ne s'en va pas parce qu'il n'a pu réussir à faire le bonheur d'un peuple, parce qu'il lui a été impossible de jouer un rôle à la taille de son ambition. Il ne descend pas de l'estrade où il figurait sceptre en main, couronne sur la tête, il ne descend pas mélancoliquement ces quelques marches pour devenir le solitaire dégoûté de l'action, amoureux de silence, déterminé à vivre la seule vie de l'esprit, sans croyance, sans vanité, sans regret.

Il n'est pas parti parce qu'il a été visité un jour d'une inspiration humaine supérieure, il est parti par faiblesse

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monarchique, par ennui des difficultés, par renoncement de vaincu d'avance. Le prince qui veut résister, qui garde opiniâtrement sa foi au dogme de la royauté, se fera de plus en plus rare. Le comte de Chambord lui-même, supérieur aux prétendants remorqués par le boulaugisme, n'a été qu'un abstentionniste très prudent, jaloux de son repos, attentif à la prolongation et à la tranquillité de son exil. Pourquoi donc celui-ci, qui a connu le plaisir tel qu'il est pratiqué à Paris et à Vienne, qui aime mieux courir les fêtes des capitales de l'Europe plutôt que de séjourner dans sa monotone ville de Serbie, serait-il héroïque et opiniâtre ? Il est assez loyal pour affirmer qu'il joue mal le rôle de monarque, qu'il sera seulement à sa place dans les théâtres, les cafés et les restaurants de nuit. Il met d'accord ses goûts et sa manière de vivre. Tant pis s'il est traité de déserteur par les souverains irrités du mauvais exemple, et peut-être envieux d'une telle affirmation d'indifférence.

Ce n'est pas sa faute, après tout, s'il a, sur le trône, les instincts des rois en exil peu désireux de revendications. Il n'a pas en son âme une parcelle de l'âme fière et fidèle d'une reine Frédérique. Le personnage qu'il veut jouer, même avant qu'on l'y force, c'est ce Christian d'IUyrie en lequel Daudet a si bien marqué le désir de jouissance au jour le jour, l'oubli d'une tradition, la fin d'une race.

Qu'il s'en aille donc, ce roi Milan, qu'il obéisse à la vraie nature qui est en lui, qu'il ne reste pas un cabotin de royauté, puisque ses vraies aspirations sont d'un soupeur et d'un boulevardier. Si l'histoire que l'on raconte est vraie, si c'est une femme de la société viennoise qui a fait sortir de Belgrade le mari divorcé de la reine

Nathalie, cette démission est encore légitime, et ceux qui parlent gravement, à propos d'une telle aventure, des intérêts méconnus de rAutriche, de la Russie ou de l'Allemagne, doivent bien faire rire le couple énamouré qui s'est désintéressé de l'équilibre européen \ (i 3 mars i 889.)

ON ne saura probablement jamais comment se sont accomplis les meurtres au pa- P^t-^jZ^np Isiis de Belgrade. Si aucun de ceux qui ont BELGRADE commis ces actes féroces ne se laisse aller à quelque aveu, les racontars devront être accueillis pêle-mêle, sans aucun choix possible. Il est peu probable, également, que le lieutenant- colonel Mischitch, désigné comme le chef du complot, et ses acolytes Norvacovitch, Maschin, Akana, etc., rédigent des mémoires assez explicites pour fixer la vérité. Des hommes d'action de ce genre ne peuvent connaître la passion et le désintéressement de l'historien. En supposant l'un d'eux capable de prendre la plume après s'être servi du revolver, on peut supposer qu'il ferait comme beaucoup d'autres, qu'il se donnerait un rôle de héros et de justicier plutôt qu'un rôle de tueur, et nous n'en saurions pas davantage. Nous serons donc toujours en présence des versions qui ont été abondamment répandues par la presse, en y comprenant la version « officielle » qui représente le roi Alexandre comme voulant obliger sa femme Draga à le quitter, discussion qui dégénéra en une lutte à main armée entre les partisans de la reine et les partisans du roi, avec la conclusion que l'on sait !

C'est ce conte qui aurait été envoyé aux légations étran-

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gères pour être transmis aux gouvernements. Et personne n'a bronché 1 II y a pourtant, en Europe, des gouvernements monarchiques dont les chefs doivent être un peu effarés d'une telle manière de changer l'ordre de succession au trône. Ce n'est pas, je le sais, la première fois que pareille aventure arrive, qu'une révolution de palais dépossède par la violence le souverain pourvu du droit divin, propriétaire du royaume et maître du peuple. Mais jamais la tragédie n'a été plus rapide, plus féroce et plus complète. Comment donc l'Europe monarchique reste-t-elle impassible et muette devant un tel forfait ? Comment, à la seule annonce télégraphique de l'événement, les représentants des royaumes et des empires n'ont-ils pas été appelés, et comment un tribunal international ne s'est-il pas formé pour faire l'enquête nécessaire et établir les responsabilités ?

Il n'en a rien été, et il n'en sera rien. Le roi est mort, vive le roi 1 Alexandre Obrenovitch est décédé, on ne veut pas savoir comment. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'est plus sur le trône, qu'il est au cimetière, bien et dûment cloué dans sa bière. Il n'y a donc plus à s'occuper de lui. Au contraire, son successeur, George Karageorgevitch, est vivant et bien vivant, il a été proclamé roi par la Skouptchina. Il n'en faut pas davantage. Les puissances le saluent comme elles avaient salué son prédécesseur, les chargés d'affaires étrangers restent fermes à leur poste. Personne n'est curieux de savoir comment s'est passée la scène d'égorgé ment, si le roi a tué la reine et s'est suicidé ensuite, s'ils ont lutté au contraire à coups de revolvers contre les officiers et les soldats insurgés, s'ils ont été mis en lambeaux et jetés par les fenêtres, s'ils ont été tués dans un placard, une chambre

secrète, une salle de bain ou dans la cour. On ne veut pas savoir non plus qui a fait le coup : on sait que ce sont des gens revêtus d'uniformes et bien armés, et voilà tout.

L'opinion générale est que le roi Alexandre Ubrenovitch était un énervé, que la reine Draga était une femme de mauvaise vie, surtout parce que, veuve d'un ingénieur, elle avait épousé un souverain et se permettait, comme beaucoup de vraies reines et impératrices, de jouer son rôle avec ostentation et sottise. Cela est peut-être vrai, mais ce n'est pas cela que j'examine. Si tous les imbéciles et toutes les parvenues qui ont été hissés au sommet par les circonstances étaient mis à mort, il y aurait un massacre effrayant parle monde. Ce qu'il s'agit de savoir, c'est si l'homme armé d'un revolver peut jouer le rôle de juge sans s'exposer à être jugé à son tour. Un tel principe admis nous mènera loin, et nous aurons beau jeu à parler civilisation, progrès, à comparer notre temps policé au temps barbare.

En réalité, le règne de la violence continue, malgré les raisonnements, les conseils, les magnifiques écrits, légués aux siècles par l'élite pensante de l'humanité de tous les temps, malgré les efîorts des écrivains d'aujourd'hui, des hommes de bien qui se réunissent en congrès, forment des ligues, s'applaudissent des résultats de leur propagande. Ils ont raison tout de même, car il y a un résultat, c'est l'étonnement de plus en plus grandissant devant les drames ignobles de ce genre. Un autre résultat, c'est peut-être cette inertie des cours européennes, effrayées à la pensée des violences nouvelles qu'elles pourraient susciter en intervenant pour faire la vérité et désigner les coupables. Qui sait quels troubles, quelle guerre, suivraient une

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intervention, combien de nouveaux cadavres pourraient s'amonceler encore ?

De quelque façon qu'on examine cette situation étrange, un aveu d'impuissance est ainsi fait par les potentats qui se proclament sans cesse les responsables de la paix du monde. Ils sont obligés d'assister, impuissants, à une scène de carnage telle que le massacre du palais de Belgrade. Que dis-je ? il leur faut accepter et consacrer l'assassinat politique froidement prémédité et sauvagement exécuté, sous peine de déchaîner de plus grands malheurs. Ils auront beau jeu maintenant à flétrir et à vouloir réprimer les attentats nihilistes et anarchistes, à réclamer des extraditions, à envoyer les coupables à la pendaison, à la guillotine, au garrot, à la fusillade. On n'a jamais fait pis nulle part. L'égorgement de Belgrade est à l'égal des modèles du genre : la dynamite aussi y a son rôle, fait sauter les portes du palais.

Cela n'empêche pas et n'empêchera pas les écrivains royalistes de nous vanter les bienfaits et la stabilité du système monarchique. Il est joli, le système ! Je ne crois pas que la République soit une faiseuse de miracles, puisse transformer les hommes du jour au lendemain, les rendre vertueux, avoir raison des intérêts, supprimer les vilenies. Mais la monarchie, qui oublie avec tant de sans-gêne son histoire débordante de crimes et d'exactions, prétend assurer la sécurité publique, l'ordre dans la rue, la paix des consciences; elle prétend créer un homme idéal, soumis à la règle, résigné à l'injustice sociale ; elle affirme représenter l'harmonie et la perfection en face de nous qui savons la tristesse de la condition humaine et essayons d'y remédier.

La scène de boucherie qui vient de se passer à Belgrade est un document nouveau à l'appui de cette prétention, et le silence de l'Europe monarchique en est un autre. (i 9 juin 1907.)

yj, T ^ ^^ ^^^ ^^ M. Waldemar », prince de Dane-

PRINCE -*-^ mark, pour n'avoir pas un Edgar Poë WALDEMAR commesubtilanalyste,n'en constitue pas moins le sujet d'une histoire suffisamment extraordinaire. Etre appelé à régner par une décision d'assemblée délibérante, savoir que des délégués vont entrer tout à l'heure, portant des parchemins munis de sceaux, et se trouver réduit à l'expectative, n'avoir que le choix embarrassant de la phrase enveloppée et diplomatique qui refusera sans refuser, qui rembarrera les espoirs sans fermer toute issue aux espérances, rien de plus pénible pour un prince qui croyait en avoir fini avec les années d'apprentissage.

C'est son état de régner, à ce personnage. Depuis le moment où il a su prononcer deux paroles, lire l'alphabet, assembler des jambages, on lui a persuadé qu'il n'était pas fait comme les autres hommes, qu'il était né pour le trône, qu'il était destiné à passer sa vie sur une estrade, les pieds sur un coussin, la tète coiffée d'une couronne, tenant un globe d'une main et un sceptre de l'autre. Quand il a eu à peu près l'âge d'homme, on lui a expliqué que l'Europe était encombrée d'empereurs, de rois, de princes de tous genres ; qu'il faudrait attendre un peu pour trouver une place, mais que les choses finiraient par s'arranger, les déplacements étant continuels.

D'abord les événements ont donné raison à ces profes-

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seurs de maintien monarchique. Le prince Waldemar a vu son frère proclamé roi de Grèce, une de ses sœurs couronnée impératrice de Russie, sa sœur cadette épouser le prince de Galles, et lui-même, enfin, est devenu un jour le gendre du duc de Chartres. Le programme semblait devoir s'exécuter tout seul : l'expulsion des Orléans avait à peine eu le temps de faire naître une préoccupation quand les délégués de la Sobranié ont télégraphié à Cannes pour offrir de changer le titre honorifique de prince de Danemark en titre effectif de prince de Bulgarie. M. Stambouloff et les autres signataires de la dépèche affirment que Waldemar est seul capable de « faire le bonheur et d'assurer la prospérité de la nation ». On s'attend là-dessus avoir le nouveau souverain accepter avec empressement et partir en toute hâte pour Tirnova. Point. Il ne bouge pas, il hésite, il est tout près de refuser. Les acclamations populaires ne l'excitent pas, le vote de la Chambre élue ne lui dit rien qui vaille. Il voit d'énormes mains prêtes à retirer brusquement en arrière le fauteuil sur lequel on l'invite à s'asseoir, la culbute possible ne lui semble pas un dénouement réjouissant. Avant de répondre, il consulte donc son père, il prend l'avis du tsar russe, il fait pressentir l'empereur allemand. Aucun encouragement ne lui vient. Il acquiert même la certitude qu'Alexandre III ne consentira pas volontiers à reconnaître la validité des élections bulgares, que le choix fait par la régence sera par lui considéré comme nul, quand même ce choix tomberait sur un beau-frère.

Il n'y a qu'à se le tenir pour dit et à s'abstenir. La retraite sera couverte par le chambellan qui déclare aux reporters que l'altitude du prince est celle de la réserve la plus abso-

lue, par les journaux officieux de Copenhague qui se mettent tout à coup à parler du trône de Bulgarie avec le dédain le plus amusant, laissant entendre qu'on ne peut consentir à jouer le rôle de vassal du tsar et du sultan... qu'on ne va pas aller s'enterrer dans ce petit pays... qu'on peut prétendre à mieux que cela ! . . .

La vérité, c'est que le métier de souverain devient de plus en plus difficile à exercer. Les inconvénients sont en passe d'égaler les bénéfices, les intéressés ne trouvent plus leur compte aux inventaires. Les rouages des grandes machines fonctionnent encore, mais les petits commerces qu'on essaie d'installer aux carrefours des routes et aux intersections des fleuves n'ont pas de réussites brillantes. Les certitudes disparaissent, les risques s'accroissent. Si une comparaison est permise, la situation des États minuscules et des principautés infinitésimales vis-à-vis des énormes empires qui couvrent l'Europe de leur ombre, ressemble beaucoup à celles des petites boutiques qui s'obstinent à vivre dans les rues avoisinantes des grands magasins. La concurrence vitale s'exerce, les gros budgets et les armées formidables accélèrent la centralisation monarchique, l'accaparement des petites royautés. On peut prévoir comment cela finira, se demander si les souverains dépossédés n'auront pas à rire avant un siècle, mais en attendant, la vie est dure aux princes qui veulent débuter, qui cherchent une scène, fùt-elle de quatrième ordre, et ne trouvent d'engagement nulle part.

Précisément le cas de M. Waldemar est un des plus frappants qu'on ait encore observés. Il ne demande pas mieux que de passer de Danemark en Bulgarie, il est prêt à endosser n'importe quel<( costume national », à pronon-

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cer des discours dans n'importe quel langage, à s'éprendre de n'importe quel coin de terre susceptible de produire une liste civile. Mais la malchance s'en mêle. Il y a des empêcheurs de régner en rond, et ce sont des confrères couronnés, des aînés dans la carrière, qui s'ingénient à rendre les commencements durs au pauvre monde I Ils ne s'aperçoivent donc pas qu'il n'est guère de jeu plus imprudent, que les petits peuples des Balkans et d'ailleurs vont se lasser de quémander des chefs de hasard par toute l'Europe, et qu'ils se satisferont tout à l'heure du soliveau du bon La Fontaine. [44 novembre 1886.)

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