VIII PAPE
ES catholiques français qui se promènent en pèlerins et vont voir le pape en SOCIALISTE Italie, le comte de Paris en Angleterre, le tombeau du Christ en Judée, ont été reçus en audience par Léon XIII. Ils ont sans doute le droit de se dire ouvriers manuels : ils ont été en apprentissage, ils manient encore de temps à autre les outils du charron, du menuisier, du charpentier, mais ils sont surtout, il faut le reconnaître, des ouvriers manuels en promenade, lis ont quelques vacances d'ateliers, ils en profilent pour des voyages circulaires qui leur permettent le tour de la chrétienté à prix réduits, avec indemnités probables pour les femmes et les enfants laissés au logis. Du reste, ces questions de comptabilité sont ici indifférentes, l'intérêt est dans les paroles prononcées par le pape Léon XIII, le fin pape italien qui a un peu du profil de Voltaire, qui sait mesurer ses paroles et nuancer son enseignement.
Il a été, comme d'habitude, pontife infaillible et ecclé-
siastique adroit. On a lu le discours qu'il a prononcé dans la salle des Béatifications, entouré de douze cardinaux, devant les deux mille cinq cents pèlerins conduits par le cardinal Langénieux. Celui-ci, en présentant sa troupe, a formulé cette simple requête : « Tous les patrons et ouvriers catholiques demandent au pape de vouloir bien résoudre les difficultés de la situation sociale actuelle. » Quelle a été l'idée principale du discours de Léon XIII, ainsi mis en demeure de désigner l'infaillible remède ? La foi et la charité ont été les deux principales vertus théologales invoquées, avec cette remarque que la solution chrétienne avait eu à subir d'irrémédiables atteintes par le fait des funestes doctrines socialistes. Mais rien n'est perdu si les riches consentent à aimer moins la richesse et le plaisir qu'elle procure, si le patron considère l'ouvrier comme un frère, renonce aux profits obtenus trop vite et malhonnêtement. De son côté, l'ouvrier, quoi qu'il arrive, doit bien se garder de rêver une modification de la propriété, il doit se soumettre avec résignation, rester fidèle à l'Eglise et au pape. On sent bien que c'est surtout à cette attitude de l'ouvrier que tient le prévoyant discoureur et qu'il reste sceptique en ce qui concerne les riches et les patrons.
Mais les paroles curieuses sont celles qui ont été prononcées par le pontife lorsqu'il lui a fallu énoncer devant ceux quil'écoutaient sa théorie du travail. Il s'en est acquitté avec une dextérité sans pareille : « La religion ennoblit le travail. Le paganisme prétendait résoudre la question sociale en dépouillant, au moyen de l'esclavage, le faible de ses droits. Le christianisme annonça au monde que tous les hommes sont égaux devant Dieu. Il enseigne que le
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travail est la condition naturelle de l'homme. Accepter le travail est un honneur ; s'y soustraire est une lâcheté et une trahison. » C'est ainsi que tout le monde est mis d'accord et que la conception du travail inscrite aux livres saints est sauvegardée. Par cet ennoblissement proclamé : « La religion ennoblit le travail... » le pape laisse à ce travail sa tache originelle, sa basse extraction. Il sait par cœur les paroles de l'Evangile qui font l'apologie des lis qui ne filent pas, qui ne travaillent pas, et qui sont si orgueilleux et si superbes. Il connaît aussi, dans la Bible, les versets de la Genèse où. le travail est maudit. Les voici, traduction Ledrain :
« Parce que tu as écouté la voix de la femme, dit-il à l'homme, et que tu as goûté de l'arbre à l'égard duquel je t'avais donné cet ordre : « Tu n'en mangeras pas », que le sol soit maudit pour toi ! Dans la peine, tu t'en nourriras tous les jours de ta vie.
« Il fera pousser pour toi l'épine et la ronce, et tu dévoreras l'herbe des champs. A la sueur de ta narine, tu mangeras le pain jusqu'à ce que tu sois retourné à la terre d'où tu as été tiré, car tu es poussière et à la poussière tu seras rendu. »
Malgré les habiles tournures de phrases, les précautions de langage employées pour admettre le travail asservi, la doctrine catholique n'a pas changé. La sincère préférence apparaît à travers les paroles prononcées, c'est toujours la résignation complète qui est demandée aux uns, la concession de la charité qui est demandée aux autres. L'aumône est le remède recommandé, il n'y en a pas d'autre. Ces profonds docteurs d'Eglise n'ont pas été sans s'apercevoir pourtant que l'aumône n'avait jamais détruit la misère,
mais l'avait conservée et aggravée. Ce n'est pas un remède, c'est un germe de paupérisme, et jamais ce germe n'a mieux fructifié que dans les pays catholiques, où la charité s'est trouvée d'accord avec le dogme. L'ombre des cathédrales a été la grande production de mendicité depuis le Moyen âge. Dans les villages proches des couvents grouille la population des loqueteux, des humbles marmoteurs de prières, des lamentables incapables d'un effort, qui attendent le sou de leur subsistance de la bonne volonté du passant. Certes, donnez-leur ce sou, videz vos poches, distribuez un peu de joie à ces misérables, — mais ne croyez pas avoir résolu la question sociale. {24 octobre i 889.)
LE prince soudanais Karamoko est promené de cirque en hippodrome et de concert K^^AMOKO, gjj théâtre. On fait défiler devant lui les che- DE SAMORY vaux savants et les biches apprivoisées, les amazones en robes bleues et les chasseurs en habits rouges. Pour distraire le petit roi noir, les sonneurs de cor s'époumonnent sur les pistes sablées, les prestidigitateurs escamotent des femmes assises sur des fauteuils, les cantatrices vocalisent devant le trou du souffleur, les danseuses fléchissent sur leurs pointes avec des airs d'extase. L'Africain est guidé comme un touriste à travers les places et les avenues. On lui montre les Champs-Elysées, le Trocadéro, la Seine, le Boulevard.
De fait, on ne peut guère lui montrer que cela, on perdrait ses paroles et le temps de l'interprète à vouloir lui expliquer les forces intellectuelles et la physionomie morale de la société française. Quel commentaire lui ferait ad-
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mettre, si grande que soit sa volonté d'apprendre, que la civilisation, sur le point de l'univers où il se trouve, n'est pas seulement représentée par un jardin bien tenu, une voiture bien attelée, une table bien servie, un théâtre bien éclairé ? Quels efforts réussiraient à lui faire entrevoir qu'il est des œuvres abstraites, des transformations de la réalité en mots et en phrases, qui ont influé à leur tour sur la vie spirituelle et physique de ce peuple ? Quel ingénieux enseignement lui montrerait le rapport qui existe entre la barrière qui clôt un champ et une parole prononcée un jour à la tribune d'une Assemblée? Il n'y faut pas songer. Le cerveau du prince n'est pas apte à percevoir l'action qu'a pu exercer un livre de pensées signé Pascal, un discours prononcé par Mirabeau, un roman observé par Balzac, un volume de poésies rêvé par Hugo, une histoire évoquée par Michelet. La puissance des idées, déjà mystérieuse pour ceux qui l'exercent et pour ceux qui la ressentent, ne lui apparaît pas, même obscurément. Il n'est encore frappé que du pouvoir grossier des sorciers, mages, griots et marabouts, il ne sait pas que c'est là le commencement des religions qui aboutiront à des philosophies, à travers les tyrannies et les révoltes. Tous les philosophes, les politiques, les écrivains, ne parviendraient pas à lui dire par des mots, à lui faire comprendre par des exemples, ce que c'est exactement que le passé de la France et quelle nouvelle société est sortie de la Révolution ! La Révolution 1 Karamoko en est encore à Attila.
C'est l'intéressant de cette rencontre des troupes françaises du Sénégal avec les bandes armées du Soudan. Deux humanités sont mises en présence, une guerre de cinq ans a lieu, un traité de paix est signé, et l'on s'aperçoit
que les espaces ne sont rien entre ceux qui se tuaient hier et qui vont faire commerce demain, qu'il y a surtout du temps accumulé, qu'il existe là une séparation de quinze siècles, que l'homme d'autrefois continue à vivre auprès de l'homme d'aujourd'hui. Une preuve nouvelle en est apportée par les récits de nos officiers. Il semble, à lire ces pages, qu'une armée régulière du xix^ siècle rencontre une horde attardée des anciennes invasions barbares, conseillée par de fins et cruels diplomates. C'est ainsi qu'apparaît l'empire de l'almamy Samory, un empire grand comme la France, qui va de la Gambie anglaise jusqu'au pays des Achanlis, du Ségou jusqu'aux environs de Sierra-Leone, et qui est composé de cent cinquante-sept Etats. C'est le champ de manœuvres de 60.000 soldats armés de fusils et de 5.000 cavaliers. Mais ce n'est pas ici une perpétuelle marche en avant, un goût des aventures nomades comme chez les Barbares, c'est l'agrandissement sur place. Samory a commencé par être caravanier. Il est de cette race des Saracolais, les plus anciens et les plus intelligents habitants de cette partie du Soudan, tour à tour vainqueurs et vaincus dans la perpétuelle bataille des peuplades, finalement essaimes à travers le pays, amoureux des voyages et jaloux de conserver leurs mœurs, fiers vis-à-vis des autres noirs et grands entrepreneurs de commerces d'esclaves. Avant d'être conquérant, Samory a été captif. Revenant un jour d'une conduite de marchandises, il trouve son village dévasté, il apprend que sa mère a été emmenée par les vainqueurs. Contre la liberté de sa mère, il offre au roi Sory ses services de soldat. Quand il revient, précédé d'une réputation d'intelligence et de bravoure, ses congénères l'acclament, le mettent à leur tête, il s'empare de tout le
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Ouassoulou, aide Sory à prendre le Sangarah, puis le détrône et le jette en prison. Il se convertit à l'islamisme, lit le Coran, rallie les noirs musulmans, ouvre des mosquées, proscrit les boissons fermentées. Il n'a pas que les instincts subtils de l'homme de gouvernement, il devine les infaillibles procédés stratégiques. Les troupes nombreuses qui pourraient être employées à donner l'assaut, il les fait servir à l'étroit investissement des villages qu'il assiège, il construit des camps retranchés, vient à bout de ses adversaires par la famine. Sans cesse son territoire s'agrandit, englobe les hameaux noirs perdus dans les hautes herbes, jusqu'à ce qu'il se rencontre avec les Français sur une rive du Niger. La campagne dure longtemps, cinq ans. La saison de 1884-85 est désastreuse. Une armée noire commandée par Malinkamory, hiverne à Gale, en face du fort de Kita. La ligne des forts est menacée sur une longueur de 300 kilomètres. Il faut la hardiesse d'un coup de main, une surprise de nuit, une lutte engagée par 300 hommes eontre 8,000 pour que la panique gagne Samory dans sa capitale Sanankoro, pour que la paix soit signée, que le Niger soit accepté comme ligne de démarcation.
Samory a quarante-cinq ans. Sa taille dépasse six pieds. Son visage est beau, son regard pénétrant, son maintien marqué delà souple dignité orientale. Ses mains et ses bras sont couverts de tatouages. Son corps est enduit de beurre parfumé. Le bord de ses paupières est recouvert d'un fard argenté. Chez lui, il est vêtu de robes blanches. A la guerre, il porte des robes jaunes qui disparaissent presque sous les sachets de cuir remplis d'amulettes. Il est le maître de cent femmes, le père de quarante enfants, Diaoulé-Karamoko est le troisième. A sa mort, son empire sera partagé entre
ses fils et ses lieutenants. Les peuples soumis se révolteront. Plus l'extension militaire aura gagné de terrain, plus la désagrégation sera rapide. — Tel est l'état actuel, telles sont les prévisions.
On ne peut donc apprendre au jeune homme qui a vécu une telle vie que l'extériorité de notre civilisation, ce qui est décor et mode. L'intimité de notre esprit et de notre caractère lui est fermée. Nous pouvons l'expliquer en partie, il ne peut emporter de nous que des images. Il se souviendra de villes très peuplées, de maisons très hautes. Mais peut-être ne faudrait-il pas croire le stupéfier avec nos manières et nos spectacles. Il a vu des chevaux, des fauves et des danseuses qui lui font peut-être prendre en pitié les jeux, les cages et les grimaces de notre société policée. Il sait maintenant que les noirs ne sont pas seuls à aimer les brillants et les verroteries. Il a vu assez de personnages chamarrés de galons, couverts de plaques, enrubannés de rouge, de violet et de vert. A l'Opéra, au foyer de la danse, il a été entouré par des femmes qui croyaient à une distribution de bracelets, et il a vu convoiter les bagues de son marabout. Son nez épaté, ses narines obliques, ses grosses lèvres, son teint noir nuancé de rouge, ont été fêtés par des sourires qui promettent et par des yeux qui implorent.
Qui sait si Karamoko, fils de Samory, n'a pas hâte de quitter sa chambre du Grand-Hôtel pour sa case ? Et qui peut savoir quelles confidences il fera à son père et souverain, Samory, fils de Lakaufia et de Sakouna-Kamara ? {22 août 1886.)
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SI on en avait cru les informations les mieux autorisées, les troupes françaises „ envoyées au Dahomey auraient saisi, avec
BEHANZIN ^^ trône en or de Béhanzin, l'emblème de la richesse et de la puissance du roi africain. Mais il a fallu immédiatement en revenir à des notions d'une réalité moins excitante, reconnaître que le trône en or était un fauteuil en bois doré fourni par une maison de Hambourg. Les conquérants en marche à travers le continent noir, l'Afrique mystérieuse, et qui se croient au but suprême, se trouvent simplement en présence de l'ordinaire civilisation européenne. Ils croient trouver l'âge de pierre, ou l'âge du fer, ou l'âge des métaux précieux, travaillés d'une façon encore barbare, et c'est l'âge de l'ébénisterie moderne qu'ils découvrent. L'industrie du bois fonctionne là-bas, comme au faubourg Saint-Antoine. Le roi, vêtu d'un veston, s'assied sur un fauteuil « de style », commandé sur prospectus et adressé contre remboursement. On ne voit pas trop quelle notion nouvelle pourra être apportée à ces clients au courant des récents modèles, des hausses, des baisses et des derniers prix.
Ces mécomptes seront de plus en plus fréquents. La facilité des communications et des transports exposera de plus en plus les Européens, entrepreneurs d'^expéditions lointaines, à rencontrer ce qu'ils croiront apporter avec eux : les surprises inattendues du progrès célébré par les penseurs de la race blanche. L'armement des nations, peuplades, tribus, que Ton peut croire dépourvues de tous les avantages dont s'enorgueillissent les vieux civilisés, pourra particulièrement étonner ceux qui croient inaugurer pour la circonstance des engins nouveaux, d'une précision rare.
Les canons mignons et les bijoux de fusils, dont les boulets et les balles traversent à des distances extraordinaires les corps les plus durs, réduisent les humains en bouillies inappréciables, en poussières fugitives, ces canons et ces fusils sont exposés un jour à subir un déchet devant des mécaniques encore plus rapides, plus légères, capables de plus longues portées.
L'industrie et le commerce ne font pas seuls la loi, l'exportation du meuble et de la quincaillerie peut s'aggraver par le transport d'armes excessivement meurtrières. On croira marcher vers le sauvage classique brandissant des massues, tirant des flèches empoisonnées, et Ton apercevra, si quelque puissance adverse croit y trouver son intérêt, des hordes régulières en possession des inventions de la veille. Peut-être même l'invention encore inédite dans les vieilles capitales de l'autre continent sera-t-elle déjà admise chez les êtres méprisés de la race inférieure, et s'apercevra-t-on immédiatement que l'on a affaire à des jouets de mort un peu compliqués, non encore classés sur le marché européen. Les barbares sont des barbares, et ils ne vont pas, du jour au lendemain, s'assimiler la pensée humaine dans l'état de développement où elle est aujourd'hui parvenue chez nous, après tant de siècles de luttes, d'héritages accumulés, après tant de souffrances consenties par la foule, de réflexions ourdies par les poètes, les philosophes et les hommes d'action. Mais ce qu'il y a dans notre état social de barbarie persistante, mise à la dernière mode scientifique, cela, malgré les formes raffinées, sera immédiatement compris par n'importe quel sauvage auquel on montrera les effets du mécanisme.
Ce fusil, ce canon, il n'est pas capable de les concevoir et
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de les fabriquer. Mais qu'un capitaine instructeur, toujours prêt à entrer en scène, lui fasse apercevoir comment cela se manie et quels effets Ton en obtient, et le barbare se reconnaîtra en bon exercice de barbarie, se servira de ces instruments de brutalité comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie. Probablement les théoriciens de la guerre, les approbateurs du vieux de Moltke, qui exprimait comme l'on sait son dégoût de la paix, à la façon de Napoléon méprisant les idéologues, ceux-là verront — dans cette propagande si rapide et si vite comprise, dans cette suppression des distances et cette facilité à organiser le carnage — la preuve que les temps sont venus, que l'unité terrestre va devenir un fait accompli. C'est la croyance mystique aux fléaux de peuples, aux bienfaits des carnages, c'est l'évolution brusquée au grand dommage des masses profondes de l'humanité. En supprimant des milliers d'êtres, on perdra le bénéfice delà croissance régulière, des trouvailles lentes si ingénieuses et si fines, cela pour installer partout le fusil perfectionné et le fauteuil en bois doré. C'est de la civilisation à rebours, de la science mal comprise, la suite d'hier plutôt que l'annonce de demain. {25 novembre i 892.)
§ XI A ussiTOT que la m^-rt de François II de
LES ROIS J\. Bourbon, ex-roi des Deux-Siciles et de AGENTS Jérusalem, duc de Parme, de Plaisance et de