‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · DES PEUPLES · texte numérisé non relu

DES PEUPLES

Castro, grand-duc héréditaire de Toscane, a été annoncée, il a été immédiatement beaucoup question du souper que le Candide et le Martin de Voltaire firent dans une hôtellerie de Venise avec les six étrangers qui se trouvèrent six rois en exil, venus passer

le carnaval à Venise, comme ils le dirent l'un après l'autre en refrain, après le récit de leurs aventures à peu près pareilles.

De fait, la constatation n'a pas perdu son actualité. La lucidité de l'esprit de Voltaire, en même temps qu'elle lui faisait percevoir nettement ce drame de son temps, lui constituait ce don de vision en avance que l'on désigne volontiers du nom de prophétie. De même que nous vivons dans une société autant pressentie dans ses développements qu'observée dans ses premiers mouvements de caractères et d'intérêts par Stendhal et Balzac, de même l'hôtellerie de Venise s'est agrandie, est devenue fatalement une sorte d'institution européenne, régulière, indispensable, répondant au besoin créé par les révolutions et les fins de monarchie.

Il a fallu ajouter des étages, construire des annexes, bâtir des pavillons dans le jardin. Combien de noms ne pourrait-on pas relever sur le registre des inscriptions ? Combien sont venus s'ajouter aux noms du grand sultan Achmet III, de l'empereur de toutes les Russies Yvan, du roi d'Angleterre Charles-Edouard, des deux rois de Pologne, et du roi de Corse Théodore. On se souvient bien que Candide, après ce défilé, ne veut plus rien entendre, néglige quatre nouveaux venus, altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs Etats par le sort de la guerre. Il n'a plus en tête que la pensée de retrouver sa chère Cunégonde, en attendant qu'il prenne le parti de cultiver son jardin.

Ces quatre nouveaux venus ne constituaient que le commencement du défilé qui dure encore, etl'ex-roi de Naples, dont on vient d'annoncer la fin, est un de ceux que la mort vient d'isoler du gros delà troupe, pendant la minute d'un

l'auberge de VENISE 347

fait divers. Celui-là habitait au cinquième étage de Thôtellerie, non à Venise, mais à Paris, dans une rue de Passy. Car Paris, ville des révolutions violentes, hostile aux royautés, érigeant la guillotine pour Louis XVI sur la place Louis XV, dans le frivole décor du xviiie siècle, Paris est débonnaire aux épaves, leur donne volontiers l'indifférence et l'abri de sa foule mouvante.

Il faut bien dire aussi que ce ne sont pas seulement les forces populaires et les violences des révolutions qui désagrègent et jettent en bas les dernières monarchies.

L'irrésistible montée de la marée humaine augmente sa force conquérante par toutes les forces adverses qu'elle rencontre et qu'elle entraîne. De sorte que nous assistons à ces spectacles, qui peuvent sembler inattendus, et qui sont pourtant dans la logique de l'histoire : des monarchies devenant des agents directs de destruction pour d'autres monarchies. Toute l'histoire de France jusqu'à la Révolution est le champ de bataille où le suzerain de l'Ile-de- France abat les souverainetés concurrentes au profit apparent de la royauté une, en réalité au profit de la nationalité française qui veut se formuler, vivre, jouer son rôle dans le monde. Le jour où la monarchie semble à son apogée, le soleil de Louis XIV au zénith, est en réalité le jour du commencement de sa décrépitude. En moins d'un siècle la France aura supprimé ce vain symbole.

Cherchez, de même, quel a été l'un des plus vifs agents destructeurs d'un royaume tel que le royaume de Naples. Vous trouverez naturellement la poussée populaire, l'instinct de vivre personnifié par le bel aventurier héroïque Garibaldi. Mais qui est avec lui ?

Qui est avec lui devant Gaëte ? Qui bombarde la ville par

terre et par mer ? Qui force le roi François de Bourbon et la reine Marie à capituler sur les ruines de la ville, incendiée par les bombes, empoisonnée par le typhus ? Qui fait ensuite une entrée solennelle dans Naples conquise et délivrée ?

Qui, si ce n'est Victor-Emmanuel II, roi de Sardaigne et de Piémont, qui est, non seulement le cousin à la mode royale, puisque tous les rois sont cousins entre eux, mais le cousin par vrai cousinage familial, Ferdinand II étant le petit-fils de Victor-Emmanuel P'", dont Victor-Emmanuel II est Tarrière-petit-neveu?

Les historiographes de l'actuelle agonie monarchique feraient bien de réfléchir sur un tel phénomène avant de donner leurs conclusions. Il est probable que Victor-Emmanuel II se sentait un peu mieux l'allié de son cousin de Naples que des chemises rouges de Garibaldi, et pourtant c'est avec les chemises rouges qu'il s'en va courir les routes et faire campagne. C'est que la force dominante était la force italienne, qui voulait absorber tous ces ménages étrangers de rois, de roitelets, de principicules, en attendant d'absorber le pape lui-même, et sans doute le roi, pour remplacer enfin quelque jour l'unité par l'union.

On peut être tranquille sur les destinées de l'humanité. La foule, lentement, irrésistiblement, fait sa vie, et tout travaille pour elle, même les rois mangeurs de peuples. Continuons à chercher notre chère Cunégonde, en attendant de cultiver notre jardin. (30 décembre i 894.)

§ I. LA GUERRE ET LA PAIX. — § IL LE CHARNIER. — § III. JOKOKA ET JOKKI. — § IV. THÉÂTRE DE LA GUERRE. — § V. HORREURS DE LA GUERRE.

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