LE LEGS
BAREILLER ^^ ^^^ P curieux que puissent retenir les Mémoires intimes d'une nation. La mentalité du personnage constitue un cas d humanité excessif et caractéristique.
Bareiller, châtelain en Seine-et-Marne, léguait, en juillet 1887, son château de Boissise-le-Roi, près Melun, avec domaine de cent quatre-vingts hectares, bois, prés, terres cultivées, — au Kronprinz d'Allemagne, qui depuis devint empereur, régna et mourut sous le nom de Frédéric IIL
C'est dans une cellule de la prison de Melun que Bareiller
avait rédigé ce testament. Le délit pour lequel il était enfermé, un délit de coups et blessures, ne semble aroir, à première apparence, aucune corrélation avec lacté qui donnait à un prince allemand une maison et un morceau de terre de France. Pourtant, il n'y a pas d'autre cause à l'état d'esprit et à la détermination du prisonnier: un rapide tracé de sa biographie le fera comprendre. Voici, d'abord, ce que l'on a cru savoir de lui.
Paul-Auguste Bareiller était le fils de François Bareiller, régisseur, puis propriétaire du château de Boissise-le-Roi, M''^ de la Beausse, une vieille fille en laquelle expirait la famille des anciens possesseurs, avait laissé à sa mort tout ce qu'elle possédait à l'homme qui administrait sa fortune. Le paysan devint châtelain et maire de la commune. En s'installant dans la bâtisse seigneuriale, il épousa une paysanne dont il avait eu deux enfants qui furent ainsi légitimés. L'un de ces enfants fut Paul-Auguste Bareiller, l'autre mourut. Le survivant ne reproduisit, dit-on, aucune des qualités de son père, aimé de tous pour son activité et sa compatissance. Est-ce cette fortune de parvenu, cette acclimatation de hasard chez les de la Beausse, qui firent de lui le bourgeois méfiant, orgueilleux et brutal qu'il devint ? At-on raison de dire qu'empêché de se marier par sa naissance tard régularisée, il prit en haine, pour ce motif, la société tout entière, y compris sa pauvre bonne femme de mère ? « Le fait est — dit le rédacteur du Temps qui raconte cette histoire — qu'il n'a jamais fait placer sur la tombe de sa mère ni une pierre, ni une croix, ni une inscription. L'herbe poussa sur la terre où elle est inhumée, entre le tombeau de son mari, décédé avant elle, et celui de sou fils. 11 avait, on le voit, la rancune tenace. »
Quel que soit le motif initial de sa misanthropie, jamais cet ennemi des hommes ne se serait départi, dans le milieu campagnard où il vécut, de sa haine à la fois tatillonne et rugueuse. Pendant trente ans, il espionna, il combattit les gens du village de Boissise, désolés et terrifiés par ce voisinage. Sans cesse des procès, et continuellement des batailles. Le tyranneau avait de l'argent, et il menait loin ses adversaires. Il avait aussi des poings, et son humeur irascible lui faisait chercher des querelles à tout venant, aux champs et sur la route. Plus d'un s'en revint chez lui meurtri, les yeux pochés ou le crâne endommagé, pour avoir été en discussion d'affaires avec le châtelain, propriétaire jouant au féodal et faisant sa besogne lui-même. Le paysan aime encore mieux une rencontre, habits bas et poings fermés, qu'une comparution en justice. Mais ces façons de régler les différends devinrent elles-mêmes trop fréquentes. Bareiller fut mis en quarantaine. Personne n'accepta de venir travailler chez lui, presque tous ses champs restèrent en friche. Lui, TAlcesle, ou plutôt le Timon de Seine-et-Marne, s'en allait tout seul, orgueilleusement, labourer ses terres et rentrer ses moissons.
Chez lui, il était paisible, pris par d'aimables occupations. Il collectionnait, donnait dans la vieille faïence et dans la japonaiserie. Il peignait, ayant été élève de Couture. On nous le présente comme un beau vieux, « tête d'artiste ou d'apôtre », longs cheveux blancs, longue barbe blanche, poli, spirituel, très instruit, ne devenant tout à coup féroce que si une discussion d'intérêts surgissait. Il se souvenait alors qu'il avait fait son droit, qu'il était avocat, se montrait un écrivassier d'affaires de premier ordre.
Nonobstant son goût pour les objets d'art, il n'oubliait pas pour cela la haine dont il enveloppait l'humanité tout entière, présent et passé. C'est dans le plus beau salon de l'habitation, là où sont alignés les portraits des de la Beausse, qu'il établit un capharnaum de photographe, de chimiste et de jardinier. Un fouillis d'instruments de culture, de vieux journaux, de fioles d'acides, de cornues, entre ces quatre murs ornés de glaces à encadrements Louis XV I Pauvre mademoiselle de la Beausse !
Tout ceci n'empêchait pas, tant les contradictions abondaient en cette nature, que Bareiller se proclamait légitimiste. Il voulait rendre à Boissise son apparence et son étendue d'avant la Révolution. Maire pendant cinq ans, il mit, par son apathie et son mauvais vouloir, les affaires de la commune dans un état déplorable. On le força de démissionner. Il y avait eu, depuis cette époque, recrudescence d'hostilités. Plutôt que d'employer les journaliers du pays, Bareiller laissait pourrir ses meules et son bois mort. Les paysans se vengeaient en coupant ses arbres verts. Un jour, et ce fut la fin, il eut une discussion avec un ouvrier qui lui réclamait un dû de douze francs cinquante centimes, et il lui brisa la mâchoire d'un coup de revolver.
Il fut condamné à un an de prison.
Alors, sa haine changea de forme et de but. Il jura qu'il était en état de légitime défense, qu'il y avait eu menaces, coups, bataille, que la réclamation de l'homme était injuste. Il se considéra, et sans doute ce fut là chez lui un sentiment sincère, comme un innocent épouvantablement mis à mal. Il se refusa à admettre ce qu'il considérait comme une abomination, il en appela, — rien n'y fit. Peut-
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être se serait-il contenté d'une grâce ? Il l'attendit alors vainement. Il lui fallut se rendre à la prison de Melun.
Nul doute que s'il avait eu un pont-levis, des fossés, des meurtrières, et derrière les murailles, des hommes dévoués, nul doute qu'il n'eût soutenu un siège et tiré sur des soldats. Il ne put que songer en enrageant à ces pratiques qui auraient réconforté son âme colère. 11 dut obéir aux papiers administratifs, à toute la paperasserie maculée de signatures et de timbres.
En prison, dans le repos et la réflexion qui suivirent l'ivresse de sa colère, il crut trouver la vengeance qui atteindrait tout le monde, les gens de sa commune et tous les Français, depuis le plus pauvre gueux demandant un morceau de pain à sa porte, jusqu'aux abominables gouvernants responsables de son incarcération. Il rédigea ce testament qui léguait Boissise au Kronprinz, il spécifia l'installation au château d un institut agronomique allemand, l'exclusion de tout Français, l'emploi des seuls Allemands aux postes de gardes et régisseurs, il exigea cette inscription provocante au-dessus de la porte : Colonie Bareiller- Kronprinz. Il remit l'acte contenant ces dispositions au directeur de la prison de Melun avec recommandation d'en efl^ectuer le dépôt chez M^ Chagot, notaire à Melun, Ce qui fut fait. Et quelques jours après, il mourut.
On peut bien dire qu'il mourut de colère et de douleur. La solution de l'aflTaire n'était guère problématique. On pouvait prévoir que le Kronprinz refuserait ce legs embarrassant. Un souverain étranger consentira difficilement à venir occuper une parcelle de territoire, chez la République française, en admettant que le territoire puisse se céder de cette façon-là, un peu vite acceptée par les
légistes. Ce qui subsistera de l'événement, c'est Textraordinaire décision prise par ce cerveau exalté, c'est l'attitude de provocation impuissante de ce solitaire de campagne, acculô par la loi dans la bauge où il se croyait maître.
Aussi bizarre que soit la conclusion à laquelle on en arrive, ce Bareiller donne ici la sensation d'un patriote blessé, d'un être ayant la notion précise et égoïste de la patri*^ 11 ne renie pas le pays où il est né, où il a vécu, car il lègue son argent et ses meubles anciens au gouvernement français, à la condition d'acheter des œuvres d'art pour e Louvre et de placer les meubles à Cluny. La France, pour lui, est comme une personne existante, un être à réflexion, h projets, à machinations, une alliée traîtresse qui lui a donné jusqu'à présent la sécurité et qui tout à coup se déclare contre lui, le traque, le punit, le blesse dans son orgueil, dans son repos, le déshonore aux yeux de tous.
Il cherche quelle riposte il peut faire à cette attaque inattendue, il lui vient cette idée farouche et subtile de déshériter la France comme il aurait déshérité une maîtresse inlidèle ou une épouse qui aurait sali son nom, qui se serait jouée de lui. Bien mieux, il coupe un morceau de cette France exécrée, ainsi que le Shylock de Shakspeare coupe un morceau de chair de chrétien, il le jette comme une proie à celui qui est considéré comme l'ennemi.
Pauvre bonhomme monomane, pauvre être qui a accepté la solitude sans avoir connu la vie ! Son recours contre ses juges aura été vain, sa revanche posthume lui aura échappé, sa tête chaude, ses poings solides lui auront été inutiles. Il a voulu pour sa carcasse de vieillard entêté une sorte d'apothéose, des cris de plainte et de malédiction, il n'a eu
que les rires et les plaisanteries des paysans qu'il frappait et qu'il invectivait au temps de sa puissance villageoise. Quand on a ramené son corps de la prison de Melun, les paysans ont trinqué dans les auberges, rais des drapeaux aux fenêtres.
Il faut voir, maintenant l'envers, de cette vie, chercher la réalité complète derrière l'apparence.
Les renseignements donnés par les journaux sont presque tous exacts. Mais ils sont exacts de la grosse exactitude, de celle qui est admise par tout le monde sans discussion, de l'exactitude d'apparence. En réalité, comme dans la plupart des événements facilement admis, il y a beaucoup à distinguer et à expliquer. La vérité n'est pas aussi simple qu'elle en a l'air, et on étonnerait beaucoup de gens en leur disant que Bareiller a été un incompris.
11 y a pourtant un sentiment de cet homme qui devrait donner la signification de son caractère, la clef de toute sa vie.
Nous venons de deviner en lui, à l'énormité de son acte, un patriote furieux qui cherche à se venger de la Patrie par une vengeance directe, personnelle, par un affront matériel, comme on en inflige à ceux que Ton maudit et que l'on déshérite. C'est bien là le sens secret d'un acte qui resterait, sans cette remarque, absolument incompréhensible. Bareiller, il n'y a pas à en douter, fut un patriote, un patriote forcené et agissant, et la contradiction que l'on croit trouver dans sa conduite s'explique par elle-même, prend place dans la logique du bonhomme, dès qu'on y réfléchit un peu. Mais il y a autre chose.
Ce qui a rendu furieux cet liomme tranquille, ce qui l'a
amené à commettre les actes extrêmes qui lui sont reprochés, c'est la surprise, le dépit, puis l'enragement qu'il ressentit en constatant l'impossibilité de se faire rendre justice. Il est exact que son mariage n'a pu avoir lieu à cause de l'irrégularité de sa naissance, irrégularité pourtant réparée. Toutefois, il avait pris son parti de ces préjugés bourgeois, plus inhérents à une classe qu'à une morale, et il avait décidé qu'il vivrait seul, à la campagne, satisfaisant à la fois ses goûts de collectionneur et d'agriculteur.
Le drame commence. Bareiller s'aperçoit qu'il lui faut tout surveiller, tout voir par lui-même. Continuellement, il est volé. Ce ne sont point tous des bonnes gens que ces paysans de Seine-et-Marne. Comme beaucoup d'autres hommes, il en est qui sont entachés de fausseté et de cupidité. Par malheur, Bareiller n'a affaire qu'à ceux-là. 11 lui est impossible de trouver un domestique, un journalier, qui n'augmente son salaire par de menues ou fortes escroqueries, selon le cas. Le clairvoyant propriétaire sait qu'on le trompe sur le nombre d'heures passées au travail, il sait aussi que les produits de ses champs et de sa bassecour diminuent à vue d'œil. Il entre dans des colères folles, sans doute aussi est-il un peu avare et procédurier, bref, il ne peut pas réussir à loger en son cerveau cette idée bien banale et généralement admise qu'il faut consentir à être volé, que c'est là une des formes de l'impôt pour les riches. Lui, il est navré et agité, il se lamente et s'emporte devant une telle déloyauté des hommes qu'il emploie. C'est à ce moment que se produisent les rixes dont on a exagéré la fréquence. Bareiller n'était nullement un tyranneau de village, c'était au contraire un indifiérent qui voulait être en paix chez lui. Il le fit bien voir pendant les années qu'il
passa à la raairie et où il laissa tout aller à vau-l'eau, par apathie et non par haine. Un égoïsme batailleur ne se réveillait en lui que lorsqu'il avait affaire à un de ceux qui l'avaient lésé. Alors, il discutait et combattait avec tous les arguments qui pouvaient réduire l'adversaire, ses poings solides venaient à la rescousse de sa parole insuffisante à convaincre.
Comme bien l'on pense, ceux qu'il traitait ainsi ne se faisaient pas faute de le harceler et de lui nuire. Des vauriens qu'il avait chassés de chez lui revenaientvoler ses poules dans sa basse-cour, couper ses arbres dans son jardin. S'étonnera-t-on encore qu'il soit devenu un ennemi des hommes, un misantlirope toujours sur le qui-vive, épiant les rôdeurs et décidé à se défendre ? Il fit toutes ses besognes lui-même, il laboura, bêcha, sarcla, rentra ses récoltes, avec des revolvers chargés dans ses poches. Ce liseur de bons livres, ce collectionneur de bibelots, devint un campagnard solitaire, défiant, mais nullement l'irascible que l'on a représenté. Bien plutôt calme, froid même. S'il n'arrivait pas à faire toutes les besognes que nécessitaient ses cent quatrevingts hectares de terre, il déclarait que c'était tant pis, que les terres resteraient en friche, qu'il aimait mieux cela que d'être pillé et volé, et il le faisait comme il le disait. Pour l'affaire qui le conduisit en prison, elle se réduit à ceci : l'homme avec qui il était en contestation le menace, l'avertit qu'il l'assommera à sa première sortie. Bareiller, très nettement, le renseigne : « Je serai dimanche, à telle heure, sur la route, à tel endroit. Mais ne me manque pas, car moi je ne te manquerai pas, je te préviens. » L'autre, excité par des compagnons de cabaret, vient au jour et au lieu indiqués. Il frappe Bareiller. Bareiller prend son revolver et
tire. C'est pour ce fait qu'il fut condamné à un an de prison.
Il se considérait comme en état de légitime défense, et il conçut un violent chagrin, il tomba en un profond accablement, lorsqu'il n'eut plus de doute, toutes les juridictions épuisées, sur l'exécution de la sentence, qu'il considéra comme l'injustice suprême. Il s'irrita davantage en prison, les pratiques qu'il y vit accomplir ne le réconcilièrent pas avec la société. Même 1.^, entre les murs de sa cellule, pendant la promenade au préau, cet affamé d'équité n'abandonna pas son idée fixe. Sur une réclamation de lui, fortement motivée, un haut fonctionnaire qui remplissait mal ses fonctions fut destitué.
Le testament fut la conclusion de toute celte histoire. Bareiller s'était engagé en 1870, il avait fait tout son devoir, il détestait l'Allemagne. Mais il ne put supporter le traitement qu'on lui infligeait, à tort, selon lui. Manie, si vous voulez. Après avoir réfléchi, il demanda du papier timbré, rédigea le legs que vous connaissez, mourut tranquille. 11 donnait sa maison, sa terre à l'ennemi. Il avait bien cherché, et voilà ce qu'il avait trouvé de plus abominable et de plus sanglant. Cette offense à la patrie le soulagea comme s'il avait pu souffleter un être réel, lui cracher au visage. Il voulut blasphémer son idole par un tel acte, il injuria l'idée à laquelle il avait cru, comme un croyant qui aurait à se plaindre de Dieu et qui déchargerait son fusil contre le ciel en se figurant tirer sur Dieu. {19 septembre i888.)
I. d'aNDLAU et CAFFAREL. — §11. GAMBETTA RUE SAINT-BLAISE. — § III. DANS LA MINE. — § IV. AU FOND DES PUITS. — § V. MILIEU PARLEMENTAIRE. — § VI. JAURÈS ET CLEMENCEAU.
SI T ^ personnel d'habitude de ces sortes
D'ANDLAU I ^ d'aventures est au complet autour du ET général d'Andlau, disparu, du général Caffa-
CAFFAREL ^el, arrêté. Le Lorentz, courtier en décorations, qui a vendu pour 80.000 francs de Nicham-lftikars, fait vis-à-vis à l'inévitable baron Kreitmayer, éleveur de chevaux, rôdeur d'ambassades. Les personnages qui ne paient pas les billets qu'ils ont souscrits vont de pair avec les notabilités qui brassent des affaires. M. Gogo, quémandeur de décorations, se rencontre fatalement avec Robert- Macaire en situation officielle. Enfin, tout un groupe de dames qu'il eût été singulier de ne pas rencontrer dans les alentours, sourit, minaude, intrigue, protège. Dame Véron, dite de Courteuil, dame de Boissy, dame Ratazzi, dame Limouzin, les voilà, toutes celles qui ont été raflées ou suspectées, munies de noms d'apparat et pourvues de vagues professions.
Celle qui mène tout, c'est la dame Limouzin, active commère, experte en trafics de toutes sortes, apportant, dans
les négoces délicats auxquels elle se livre, les manières bavardes d'une revendeuse et les mielleuses circonlocutions d'une proxénète. Celle-là n'est pas une gaillarde à baisser la tête devant les révélations qui déshabillent sa chétive personne morale. Elle prend tout avec des airs de supériorité et sur un ton d'importance qu'elle croit sans doute de nature à éblouirle tranquille juge d'instruction. Elle fait sonner bien haut ses relations, désigne familièrement comme ses intimes des chefs d'armée et des politiques, se donne comme la maîtresse d'un ancien ministre, et il lui est prouvé qu'elle se vante, donne comme témoin de son mariage un député, et celui-ci se défend énergiquement d'avoir figuré dans la cérémonie. L'interrogatoire ne serait pas facile à débrouiller sans les liasses de lettres qui ont été saisies au 32 de l'avenue de Wagram.
Car enfin, il y a des lettres, il y a eu des visiteurs, il y a eu des croix vendues, il y a eu de l'argent touché. Que la dame ait eu ou n'ait pas eu des relations intimes avec des porteurs de grosses épauleltes et de képis galonnés d'or, c'est après tout chose secondaire. Un peu de libertinage n'aggraverait pas le cas des coupables, l'entraînement de la passion, voire même la manie entêtée d'un vice, distrairaientl'espritdescupidités et desmaquignonnages entrevus. Les trafiquants de croix d'honneur ont pu ne pas s'arrêter, après tout, à l'aspect physique de l'experte négociatrice. On la dit petite, maigre, pâle, bossue, boiteuse, ayant des apparences de petite vieille, mais il peut se trouver des messieurs qui ne soient pas réfractaires à ces séductions fanées. N'avait-elle pas, d'ailleurs, s'il faut en croire les indiscrétions du reportage, un râtelier de dents superbes et une perruque de cheveux noirs magnifiques ?
Tout cela, en vérité, serait bien indifférent, et des militaires pourraient passer toutes leurs soirées et une partie de leurs nuits chez des personnes déquivoque renommée, sans que nul ait souci des médiocres divertissements auxquels ils se livrent. Le malheur est que quelques-uns ont beau défaire leur ceinturon, accrocher leur sabre à une patère du vestibule, ils n'en restent pas moins, dans la salle à manger et dans la chambre à coucher de ladonzelle, soldats et fonctionnaires, prêts à offrir leur influence, à raconter ce qui se passe dans leur bureau du ministère.
Le chef de Tarmée qui se préoccupe des dettes accumulées, des billets impayés, des anecdotes delà vie privée de ses subordonnés, ne prouve donc ici qu'une rudimentaire observation, une restreinte prévoyance. La surveillance est délicate, veut un tact extrême chez celui qui l'exerce. II lui faut respecter la façon d'être de l'individu qui n'engage que sa personne, reste strictement cantonné dans une distraction prudemment mesurée. Il lui faut aussi connaître par quelles transitions insensibles un homme d'argent et de plaisir, de conscience hésitante et d'intelligence influençable, peut en arriver, après avoir simplement « marqué de la bienveillance à des jeunes femmes », à oublier des paperasses confidentielles chez des baronnes de Kaulla, à procurer des croix de la Légion d'honneur à des dames Limouzin.
Pour le pauvre diable de général assis sur le banc de la correctionnelle, il est bien difficile d'étiqueter sa personnalité. Quand la faiblesse d'esprit et l'ignorance de la vie peuvent servira expliquer la conduite d'une légèreté si stupéfiante, d'une indélicatesse si naïve, qui a été celle du général Caffarel, on se prend à regretter qu'il n'y aitpas.
dans la langue, un mot un peu nuancé et significatif qui exprime, en même temps qu'une culpabilité de fait, une médiocrité naturelle de caractère.
L'homme qui a donné du premier coup dans le piège, assez grossier en somme, tendu par l'agent Lardiesse, sans prendre aucune précaution, sans rechercher aucun renseignement, cet homme-là n'avait pas, à coup sûr, inné en lui le génie de l'intrigue. Les affaires entreprises par d'Andlau étaient plus prudemment engagées, plus savamment menées, avec tout un appareil de phrases et de démarches qui constituait le trompe-l'œil d'une mise en scène. On devine, à travers les dépositions des témoins, que le général-sénateur était rompu à toutes les pratiques de ce genre, qu'il faisait montre, suivant les interlocuteurs et les circonstances, d'un scepticisme canaille confit en formules doucereuses, ou bien d'un brusque sans-gêne, dune insolente façon de mettre les points sur les z. Il accepte des quinze mille, des vingt mille francs pour ses pauvres, avec cette restriction que la charitable distribution ne sera pas faite si la décoration n'est pas obtenue, ou bien, au bout de cinq minutes de conversation, il interpelle brusquement le négociant avec lequel il croit n'avoir pas besoin de se gêner : « Est-ce que vous pourriez me procurer de l'argent ? »
Le sous-chef d'état-major général CafTarel a les mêmes besoins d'argent. Mais il n'apporte pas dans ses opérations le même superbe sans-gêne que son co-accusé. Pour se procurer cet argent indispensable, il a joué et il a perdu, l'our combler les vides qui allaient toujours s'élargissant, il a dépensé sa fortune et celle de sa femme. Enfin, il a dû avoir recours aux expédients, il a spéculé sur des valeurs,
négocié des billets, acheté à crédit pour quinze mille francs de vins qu'il a revendus comptant, essayé d'acheter et de revendre de la même façon des voitures, tenté un coup sur le guano. Un fait plus grave est relaté par l'acte d'accusation. Caffarel aurait donné à des gens de Bourse des renseignements sur les adjudications de fournitures militaires. Ce qui s'est passé à l'audience laisse toutefois subsister un doute sur cet incident si différent des autres. Pour les décorations à faire décerner à MM. Vicat et Bravais, moyennant finance, les preuves sont indéniables. Les promesses ont été faites, et si l'argent n'a pas été touché, ce n'est pas que le désir en ait manqué au général. Ce qui lui a fait faute, c'est une volonté agissante, il n'a pas su en imposer aux gens, il a apporté dans les discussions une timidité ignorée par d'Andlau, et aussi, on aime à le croire, quelque honte visible qui a empêché les pourparlers daboutir à des solutions.
Catîarel et M"^ Limousin n'ont eu à se partager, pour prix de leurs peines, que les cadeaux mystificateurs laissés un jour par M. Vicat après une visite : deux pots de moutarde, un flacon de poudre insecticide avec un petit soufflet.
L'extraordinaire de telles histoires, c'est la parfaite imbécillité de tous ces trafics. Comment celui-ci, et celui-là, et «et autre encore, pouvaient-ils entrer aussi facilement en relations avec une Limouzin, une Ratazzi, une Saint-Sauveur ? Aucun de ces hommes ayant accepté une part de pouvoir et de responsabilité ne sait donc lire sur un visage, deviner ce qui est caché derrière des yeux clignotants, derrière une bouche contractée pour sourire et pour mentir. Les toilettes que mettaient ces faiseuses d'affaires pour aller en reconnaissance auprès des fonc-
tionnaires ne renseignaient donc pas ceux-ci, ne les mettaient donc pas en défiance d'une association formée avec ces bavardes besogneuses, sans idées et sans crédit. Le plus petit employé ne s'y serait pas trompé, aurait flairé la non-réussite rien qu'aux chapeaux et aux gants de la dame. Ce procès n'aura pas été inutile, même s'il n'en sort que cet enseignement, à savoir que consentir à échanger des congratulations et à prendre le thé chez ces marchandes à la toilette et ces acheteuses de conscience, c'est se préparer des entrevues avec le juge d'instruction, le procureur général et le président de la correctionnelle.
L'explication de tels faits, on la trouvera, écrite d'avance, dans un roman de Balzac. La Comédie humaine est aujourd'hui, avec l'œuvre de Shakspeare, comme une sorte de dictionnaire d'humanité où ont été catalogués les êtres, ainsi que dans une nomenclature d'histoire naturelle. De même que sont conservés, à la Monnaie, les poinçons des effigies qui courent le monde, de même le livre présente les grandes divisions des tempéraments et des caractères, lês chapitres et les paragraphes qui correspondent aux passions, aux intérêts sociaux, aux habitudes, aux manies. Certes, le grand écrivain, qui a vu tant de choses et qui en a deviné encore davantage, n'a pas pour cela tout dit. D'autres sont venus après lui, et toujours d'autres viendront, qui recommenceront sans cesse cet inventaire de l'âme humaine, qui est la grande raison d'être de la littérature. Mais il n'en faut pas moins reconnaître que pour l'ensemble des proportions, l'abondance des renseignements, la Comédie humaine constitue le traité d'histoire morale et sociale le plus complet qui ait été conçu et dont l'exécution ait été poussée le plus loin. Veut-on, à ce propos, tenter une
NOTKE TEMPS 9
expérience ? Prendre les événements de 1887, et en trouver l'équivalence chez l'imaginaire, dans des pages écrites en 1846.
On découvrira mieux que des faits, mieux qu'une misérable combinaison de hasard, on constatera une telle identité de caractères, des conformations charnelles tellement semblables, des substances cérébrales qui se confondent à un tel point, que l'on restera surpris devant la précision du diagnostic, à hésiter devant les dates, à se demander où est le vivant, où est le personnage de livre, quel est l'homme observé par Balzac, de Hulot, Caffarel ou d'Andlau !
Il faut citer d'abord, avant toutes les autres citations à extraire de la Cousine Bette, la biographie de Hulot, dressée en quelques lignes par MM. Cerfbeer et Christophe dans le Répertoire de la Comédie humaine :
« Hulot d'Ervy (baron Hector), né vers 1775, se fit de bonne heure appeler Hulot d'Ervy, afin de se distinguer du maréchal, son aîné, auquel il dut les commencements brillants d'une carrière à la fois administrative et militaire. — Hulotd'Ervy devint commissaire ordonnateur sous la République. L'Empire le créa baron. Pendant l'une ou l'autre de ces périodes, il épousait Adeline Fischer, dont il eut deux enfants. Les régimes qui suivirent, entre autres celui de Juillet au moins, favorisèrent aussi Hector Hulot, successivement intendant général, directeur au ministère de la guerre, conseiller d État, grand-officier de la Légion d'honneur. Les désordres de sa vie privée datèrent de ces époques et allèrent s'accentuant et s'aggravant pendant ses différentes installations parisiennes dans les rues de l'Université, Plumet, Vaneau, du Dauphin, Saint-Maur-du-Temple,
Je la Pépinière et de la Bienfaisance (passage du Soleil), Louis-le-Grand. Chacune de ses maîtresses successives, Jenny Cadine, Josépha Mirah, Valérie Marneffe, Olympe Bijou-Grenouville, Élodie Chardin, Atala Judici, Agathe Piquetard, précipita sa chute, provoqua son déshonneur. Il se cacha à plusieurs reprises sous les noms de Thoul, Thorec et Vyder, anagrammes de Hulot, Hector, d'Ervy. Les persécutions usurières de Samanon, l'influence de sa famille, ne corrigèrent pas Hulot d'Ervy, qui, après la mort de sa femme, se remaria, le i^'^ février 1846, avec Agathe Piquetard, sa fille de cuisine et le rebut de l'office. »
Tout y est-il, la carrière administrative, la grande situation au ministère de la guerre, le désœuvrement du militaire en temps de paix, les quartiers habités, la liste des maîtresses intéressées, la disparition subite ? En faut-il davantage ? Ouvrez donc alors la Cousine Bette, page 89 de l'édition définitive, et lisez :
« Valérie avait jugé Hulot. Laissez vingt-quatre heures à une Parisienne aux abois, elle bouleverserait un ministère. »
Page 92 :
« M™« Marneff'e, devenue son amie et sa confidente, faisait d'étranges façons pour accepter la moindre chose de lui.
— Bon pour les places, les gratifications, tout ce que vous pouvez nous obtenir du gouvernement ; mais ne com mencez pas par déshonorer la femme que vous dites aimer, disait Valérie ; autrement, je ne vous croirai pas... Et j'aime à vous croire, ajoutait-elle avec une œillade à la sainte Thérèse guignant le ciel. »
Page 129 :
« Tel était le dédale effroyable où les passions enga-
geaient un des hommes les plus probes jusqu'alors, un des plus habiles travailleurs de l'administration napoléonienne : la concussion pour solder Tusure, l'usure pour fournira ses passions et pour marier sa fille. Cette science de prodigalité, tous ces efforts étaient dépensés pour paraître grand à M™^ Marneffe, pour être le Jupiter de cette Danaé bour. geoise. On ne déploie pas plus d'activité, plus d'intelligence, plus d'audace pour faire honnêtement sa fortune que le baron n'en déployait pour se plonger la tête la première dans un guêpier. »
Page 262. Après que le procureur général est intervenu, qu'il y a eu une descente de police dans l'appartement de j^jme Marneffe, Hulot s'en va chez le maréchal prince de Wissembourg, « dont la haute protection était sa seule ressource » :
« Je me trouve dans la nécessité de vous demander, comme une grâce personnelle, la promotion d'un de mes sous-chefs au grade de chef de bureau, et sa nomination d'officier dans la Légion.
— Comment se nomme-t-il ? dit le maréchal en lançant au baron un regard qui fut comme un éclair.
— Marneffe !
— Il a une jolie femme, je l'ai vue au mariage de la fille.,. Comment ! tu t'en donnes encore ? Ah ! tu fais honneur à la garde impériale ! 'Voilà ce que c'est que d'avoir appartenu è l'intendance, tu as des réserves 1 Laisse là cette affaire, moE cher garçon, elle est trop galante pour devenir administrative.
— Non, maréchal, c'est une mauvaise affaire, car il s'agil de la police correctionnelle ; voulez-vous m'y voir ? »
Page 293. Autre dialogue entre les mêmes hommes :
« Vous avez volé TÉlat ! vous vous êtes mis dans le cas d'aller en cour d'assises, dit le maréchal... Vous êtes conseiller d'État, et l'on punit de mort le simple soldat qui vend les effets du régiment. Voici ce que m'a dit un jour le colonel Pourin, du deuxième lanciers. A. Saverne, un de ses hommes aimait une petite Alsacienne qui désirait un châle ; la drôlesse fit tant, que ce pauvre diable de lancier, qui devait être promu maréchal des logis chef, après vingt ans de service, l'honneurdu régiment, a vendu, pour donner ce châle, des effets de sa compagnie. Savez-vous ce qu'il a fait, le lancier, baron d'Ervy ? il a mangé les vitres d'une fenêtre après les avoir pilées, et il est mort de maladie, en onze heures, à l'hôpital... Tâchez, vous, de mourir d'une apoplexie, pour que nous puissions vous sauver l'honneur...
Le baron regarda le vieux guerrier d'un œil hagard ; et le maréchal, voyant cette expression qui révélait un lâche, eut quelque rougeur aux joues, ses yeux s'allumèrent.
— M'abandonneriez-vous ?... ditHuloten balbutiant. »
C'est le dernier trait, et il n'y a guère à y insister. Le voluptueux ne se tue pas, accepte sa mise en retraite. Et pourquoi se tuerait-il, comme le lancier de Saverne, qui est un brave homme fautif par accident ? 11 connaît la vie, il sait ce qu'il peut encore en tirer de bon. Les sentiments lui importent peu, il ne recherche que les sensations d'un certain ordre. Ces sensations, il sait comment il pourra se les procurer, et il juge inutile de déserter l'existence. La passion n'est pas un accident chez lui, c'est le fond même de sa nature. Cour d'assises, prison, bagne, tout cela vaut mieux que le cercueil, d'où l'on ne sort plus. 11 n'y a pas que M""' Marneffe, après tout, et celui qui ne particularise pas
le plaisir sait fort bien se contenter d'Agathe Piquetard, fille de cuisine.
Maintenant, l'histoire de d'Andlau et Caffarel ne serait pas complète si la Limouzin et le Lorentz, qui ont joué les grandes utilités dans cette aventure, n'étaient pas montrés en leur transformation suivante. Mieux valait, sans doute, se tenir coi, se faire oublier dans tout ce tapage de la crise politique qui a suivi de si près les révélations du procès Au lieu de cet effacement modeste qui paraissait indiqué, c'a été, sans arrêt, la course au clocher de la célébrité. La Limouzin a donné des audiences, qu'on a eu le tort de lui demander, et le Lorentz a fourni, après les interviews, des explications supplémentaires. Le ton des accusés de la veille est devenu menaçant, gros de sous-enlendus à laisser supposer tout un cimetière de cadavres. Enfin, comme cela ne suffisait pas à donner à ce ménage d'escrocs la situation à laquelle il prétendait, un dernier coup de fortune a été tenté : l'ouverture d'une brasserie, avec la commère au comptoir et le compère en tenue de gérant.
C'est dans un local de la rue de Clichy que l'exhibition a eu lieu. La désignation de l'établissement a été trouvée tout de suite. Brasserie de la Légion d'honneur ! On ne pouvait apporter plus de désinvolture et plus d'à-propos dans le lançage d'une telle affaire, et vraiment, il ne faut pas aimer à rire pour trouver la plaisanterie mauvaise. La chose n'a pourtant pas été prise du bon côté par le public spécial qui va volontiers inaugurer les débits de bocks, de choucroute et de saucisses de Francfort. C'est à décourager de toutes les entreprises un peu joyeuses. Si les amateurs refusent dorénavant leur patronage 5 ces petites fêtes intimes, on ne va plus savoir qu'inventer, il est môme inutile de chercher
autre chose Rien ne va plus, il faut se résigner à mettre les volets sur la devanture de la boutique.
Ce n'est pas que la foule se soit refusée à venir, le jour de la première représentation donnée par la caissière et son garçon de boutique. Bien au contraire, il y aeu un envahissement immédiat de la petite salle, et au premier moment il a semblé que tout allait se passer régulièrement. Les commandes de consommations allaient leur train. La bière moussait, le mazagran fumait, Lorentz se multipliait, allant des tables à l'oflice, commandant les « bien tirés » et les « sans crème », comme s'il n'avait jamais fait que cela toute sa vie. Au comptoir trônait l'ancienne rôdeuse du ministère de la guerre, grimacière et souriante, servant les morceaux de sucre, faisant tinter les petites cuillers. Moments heureux bien vite passés ! Si les spectateurs du dedans étaient assez tranquilles, ceux du dehors étaient houleux. Les groupes en station sur le trottoir ne mettaient aucune réserve à interpeller et à injurier les deux commerçants, experts a la vente des bocks comme au trafic des étoiles de l'honneur. Ces préliminaires furent de courte durée, La foule, qui passe très aisément des paroles aux actes, ne devait pas tarder et ne tarda pas, en efîet, à se ruer sur la boutique, à maltraiter le mobilier. La patronne et son laveur de vaisselle n'eurent que le temps de disparaître par la porte du fond, entrée des artistes de ce théâtre d'un jour. (2c) novembre 1887.)
§■ II y-^LLE me revient souvent en mémoire, à
GAMBETTA jl2à propos d'un nom, d'un fait, qui vient
RIE SAIST- réveiller les échos endormis du souvenir, cette
BLAISE fameuse réunion du 16 août 1881, rue Saint-
Biaise, à Charonne, où Gambetta eut la sensation enragée de la bataille, de la défaite, de la déroute. La dernière fois, c'est en voyant reparaître, au bas du rapport sur les changements de noms de quelques rues de Paris, le nom du conseiller municipal Réties. Réties — Gambetta — la rue Saint-Biaise, — c'est une association de syllabes indissoluble pour ceux qui ont assisté à cet acte du drame politique faubourien. Admirez les circuits des faits, les retours et les coïncidences. C'est Réties qui donne son avis sur le projet d'inscrire le nom de Gambetta à l'encoignure d'une avenue du vingtième arrondissement, et c'est Réties autrefois que le populaire des réunions acclamait en signe d'hostilité contre le député de Belleville, tout-puissant président de la Chambre.
Il y a longtemps, bien longtemps, — depuis tout ce temps-là, je crois, — que je ne l'ai rencontré, le conseiller municipal Réties. Je ne crois pas même l'avoir vu depuis qu'il est investi de sa nouvelle fonction, — je n'aime pas qu'il ait le goût étroit de vouloir effacer Gambetta de l'histoire de ce temps et de l'histoire de Paris, — et j'ignore s'il s'est transformé en important et en redingotard. Ce serait à regretter, car il y avait en lui une nature curieuse. Je l'ai beaucoup vu avant les suffrages de ses concitoyens et les honneurs municipaux, j'appréciais infiniment le feu concentré qui brûlait chez ce jeune homme noir et maigre, l'énergie avec laquelle il partait tout à coup vers la tribune, la parole âpre qu'il faisait entendre dansles salles fumeuses, emplies d'une atmosphère trouble où l'on ne voyait gtière que les taches bougeantes des visages et des mains, les étincelles des yeux, les bouches contractées pour le rire ou le cri.
Réties habitait alors, ouvrier occupé tout au long du jour, tourneur de boutons en os, dans l'impasse Saumon, si mes souvenirs sont exacts. Jeune, tout jeune, dans la fièvre des premières agitations de la politique, il laissait son tour et son étau pour s'en aller aux journaux, aux comités, aux salles de réunions, partout où s'exerce l'activité en réserve, l'activité du soir de l'ouvrier de Paris.
Il était très écouté, très suivi par beaucoup de ceux qui composaient ses auditoires, des ouvriers à barbes drues, à yeux naïfs, d'autres malingres, pauvres, frileux, et toujours espérants, tous ravis d'entendre parler un des leurs. Il y avait toujours un silence lorsque Réties surgissait calme et dur, les yeux très noirs, la bouche serrée, la mâchoire volontaire, en Saint-Just de Ménilmontant : l'enfant de la rue avait un peu de cette sévérité, de ce non-sourire, de cette grâce rude.
En costume de travail, cotte bleue, tricot marron, il ôtait sa casquette, se penchait, appuyait ses deux mains fortement au rebord extérieur de la tribune improvisée, et c'est ainsi qu'il parlait, sans bouger, sans attitudes, sans gestes. Ce qu'il avait à dire, il le disait comme il pouvait, avec les phrases et les mots qui lui venaient, mais sans éprouver jamais aucun trouble, sans même connaître une hésitation. C'est ainsi qu'il fut l'âme de l'élection Trinquet, et qu'il attendait impatiemment la première occasion qui se présenterait de courir sur Gambetta.
Le choc sans doute eût été rude pour le petit orateur de faubourg. Gambetta, à la tribune, avec du plancher sous ses pieds, une table sous son poing, était un rocher un peu solide, capable de supporter les assauts et de forcer à reculer bien des vagues imprudentes et rageuses. Il y avait
des exemples de ces reneonires. Lorsque Gambetta venait à Belleville, il savait qu'après son discours il lui faudrait asséner quelque bon coup sur la tête qui se dresserait. On le vit bien à la salle Graffard, à l'Elysée Ménilmontant, où Gambetta, jouant la colère et faisant la grosse voix, « boulait » l'adversaire avec un air à la fois dédaigneux et paternel.
Réties, tout de même, voulait quitter encore son impasse Saumon, son étau, son tour, ses boutons, pour venir à ce duel inégal. Il en serait sorti meurtri, mais ayant prêché d'exemple, et prouvé qu'il était possible de s'attaquer à un colosse du pouvoir, à un dieu de l'éloquence !
L'occasion ne vint pas, et, d'ailleurs, la rencontre n'aurait eu qu'une valeur d'incident, mais ce qui se passa rue Saint- Biaise fut autrement sérieux que les péripéties ordinaires des réunions publiques. Là, Gambetta se trouva en face du noir, — de la clameur, — de l'anonyme.
La soirée fut emplie, débordante d'émotion humaine, infiniment mélancolique et tragique.
Je me souviens de ce 16 août déjà lointain, comme s'il était d'hier. Il y a des soirs de drame, des émotions de toute jeunesse, qui restent, au long de la vie, inoubliables. Il semble qu'on vient de sortir d'une salle de théâtre, qu'on voit encore tomber le rideau, qu'on entend distinctement le fracas des joies et des colères, des applaudissements, des sifflets, des huées. Ce soir de Saint- Biaise est de ces soirs où l'attention passionnée a été à son comble, où la respiration, les battements du cœur se sont arrêtés, dans l'attente du dénouement et de la catastrophe.
Eu allant là, en quittant vers sept heures la petite gare de Charonne, il y eut un piétinement de ceux qui se dirigeaient
vers le même but, et ce piétinement, je l'ai gardé dans la tête. De même, je m'entends encore, préoccupé de cette rue Saint-Biaise, mêlant ce nom à mes lectures d'alors, me chantonner fébrilement tout le long du parcours ces vers de Musset, sur un air inventé ce jour-là et que je sais toujours :
A Saint-Biaise, à la Zaecca,
Nous étions bien aises, A Saint -Biaise, à la Zuecca,
Nous étions bien là.
A peine arrivé rue Saint-Biaise, au numéro 47, à la porte du chantier où devait avoir lieu la réunion, je ne songeais plus à Musset, à la Zuecca, aux aises que l'on pouvait prendre. Il pleuvait, on ne voyait pas très clair, on passait entre des jardins, des haies, on arrivait à une seconde porte, on donnait sa lettre d'invitation à un commissaire à la boutonnière enrubannée de tricolore, on montait une allée boueuse, on pénétrait sur le chantier. On n'apercevait qu'un remuement noir et confus, et c'était absolument formidable. Ce remuement, c'était la foule, presque silencieuse, mais très bougeante, entassée sous la haute et massive charpente d'un hangar. Ceux qui n'avaient pas l'abri du toit montaient sur des talus, sur des piles de bois, et ils attendaient sous la pluie, dans l'obscurité. Sous le hangar on y voyait un peu plus, mais on n'y voyait guère tout de même. Une machine à vapeur fonctionnait à l'écart dans un baraquement. Quelques lampes électriques, placées très haut, perdues dans les poutres, créaient des cercles de clarté. La foule ondulait là-dessous, passait de la clarté à l'ombre, avec un mouvement de lames.
Il y avait des gens du quartier et des gens venus de par-
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tout. On était tellement serré, tellement occupé à se caser, que très peu de propos s'échangeaient. Impossible de prévoir exactement ce qui allait se passer.
Ce qui s'est passé, le voici, tel que je l'ai observé, du point où je pus parvenir, non loin de la tribune, au milieu de la foule.
Je donne ici une déposition précise de spectateur, un récit aussi net, aussi rapide que je puis le faire. Car ce fut extrêmement rapide.
A huit heures et demie, Gambetta apparut.
Les applaudissements partirent, immédiatement contrariés par des sifflets et des clameurs.
Gambetta, que j'avais vu plusieurs jours avant dans une autre salle, enflammé et jovial, était, à ce moment-là, pâle et un peu crispé. Il marcha, petit, massif, jusqu'au bord de l'estrade, il avança la tète, il regarda dans ces ténèbres et dans cette lumière blafarde, il essaya de voir plus loin, dans Tarrière-plan delà foule qui était au dehors, sous la pluie. Il était comme les gens de merqui vont partir et qui s'avancent au bout de la jetée, qui fouillent du regard le noir du ciel et del'eaujqui cherchent une direction dans laclameur du vent.
Il vint et revint très vite. Le docteur Métivier s'installa au bureau. Ce fut à ce moment que la tempête éclata. Une partie de l'assistance criait : Réties!... Rélies essaya de monter sur l'estrade, au moins comme assesseur. Il fut précipité. Gambetta, alors, voulut parler. On le vit debout, son visage d'orateur en pleine lumière, le sang revenu aux joues, la bouche grande ouverte, comme la bouche des masques. Mais ce fut l'effort inutile, l'homme seul en lutte avec les forces obscures et invincibles. La houle de la foule s'agitait d'un seul mouvement, battait l'estrade. Gambetta dut sen-
tir que le gouvernail craquait sous sa poigne, que la voilure s'en allait au vent, que le mât se brisait. Il bondit sous la rafale, essaya de hausser la voix, jetant les phrases avec un mouvement en avant de tout le corps, par brassées, à pleines mains. On n'entendait rien que des mots détachés qui arrivaient comme portés par l'ouragan, les terribles mots, les injures, les menaces... Esclaves ivres!... j'irai vous chercher jusqu'au fond de vos repaires!... tous les cris de fureur qui étaient recueillis et distribués le soir même par V Agence Havas. La clameur grandit dans la salle, et des mots arrivèrent aussi, — la terrible bataille des mots ! — des mots répétés, toujours les mêmes... Dictateur !... Galliffet!... République!... Gambetta saute sur sa canne, en frappe la table à coups redoublés, brise sa canne, brandit le tronçon, sillonne l'air. C'est Xerxès battant la mer.
L'élément farouche est toujours là, dans le noir, sous la pluie, un chaos confus du vent et de la vague, une farouche humanité insensible à l'éloquence, qui refuse de laisser parler celui qui sait la musique des mots et qui pourrait encore peut-être charmer la foule. Un dernier cri de Gambetta, le cri du noyé que l'on n'entend pas, qui tombe dans le bruit comme en eau profonde, un dernier geste violent, un dernier coup de la canne brisée, le chapeau remis sur la tête, le beau mouvement d'épaules qu'il avait comme pour prendre ou jeter le fardeau, et il s'en va, soutenu, pris dans les bras de ses amis, exténué de cette rencontre avec le faubourg devenu sourd. La machine à vapeur s'arrête, les foyers de lumière électrique s'éteignent, la foule se retire avec une rumeur, la tempête tombe, l'eau s'écoule, se disperse, on a le sentiment d'une fatigue des choses, d'une épave perdue an large... Le tout n'a pas duré une demi-heure. Le com-
mencement est de huit heures et demie, et il n'est pas neuf heures que tout est fini. {12 octobre 1893.)
IVT^ dirait-on pas le sommaire d'un chapitre riATCQ i-Nl de Germinal, ce récit du Hainaut qui LA MINE ^^^ ^^ scène le monde de la mine ? Quelquesunes des critiques faites au livre de Zola ne tombent-elles pas d'elles-mêmes au simple énoncé des péripéties du drame atroce qui s'est passé dans le charbonnage de Grisœul, à Wasmes ? Quelques critiques, hommes de partis, avaient contesté et la véracité de la catastrophe qui termine Germinal, et des faits de haute importance, comme l'emploi des femmes aux travaux d'extraction. Or, voici qu'une catastrophe identique, un « eoup d'eau », se produit, non plus dans des pages de roman, mais à 380 mètres audessous du sol. Quand on parvient à ramener à la lumière ceux qui ont passé quatre jours et quatre nuits à fuir devant l'inondation, à se heurter aux murs de la mine, on se trouve en présence de quatre hommes, de deux gamins et d'une fillette !
Quatre-vingt-seize heures dans l'obscurité, dans le bruit de Teau envahissante, des éboulements continus. La fuite par les galeries, par les cheminées, — une montée désespérée qui dure quatre jours, les corps s'insinuant entre les roches, les mains s'accrochant aux creux et aux anfractuosités, — une montée de 135 mètres, et Tirapossibililé d'aller plus loin. Songer que tout au fond, dans les galeries que l'on vient de quitter, s'étale peut-être la marée souterraine, et avoir au-dessus de sa tète un amoncellement de terre et de pierre impossible à percer ! Les heures passent
longues dans une prison de cette sorte, sans air et sans lumière. Si peu d'espoir ! et tant de certitudes de mourir I Aucune idée du temps qui s'écoule I — ne plus savoir, dans les premières hallucinations que donnent l'asphyxie, depuis quand on est là, si c'est depuis une minute ou depuis un siècle 1 Sur terre et dans la mine, chez soi ou au travail, les journées peuvent être mesurées. Le repos est bref, la fatigue se prolonge trop, mais on a conscience de la division de la vie en années, en mois, en semaines, en jours. Il y a une aube, un midi et un soir. On compte les heures écoulées, on sait la durée de la tâche qui reste à faire pour gagner le repos et le sommeil. Ici, dans cette nuit, dans ce rêve, rien qui avertisse, pas une clarté, pas un bruit. Il faut rester là, bloqué, muré, et attendre, attendre sans rien faire, attendre sans bouger. Pas une occupation possible, une occupation qui équivaudrait à un compte du temps. N'est-il pas vrai que les notions exactes disparaissent dans l'affreuse situation, — qu'un instant passé dans cette inactivité, avec les mêmes pensées obsédantes, devient une agglomération de jours et d'années, — n'est-il pas vrai qu'il n'est pas de plus abominable torture, alors que le cauchemar et la folie sont aussi proches que la mort?
Les malheureux qui ont été sauvés par leurs camarades après quatre jours de cette vie agonisante ont connu tous ces supplices. Us avaient quelques provisions, ils ont pu manger jusqu'à l'instant de la délivrance, mais la faim exceptée, rien ne leur a été épargné, ni les affres de la fuite, ni les tristesses de la promiscuité, ni l'effrayante attente, ni le cauchemar, ni la folie. L'un d'eux est devenu fou, fou furieux, fou dangereux, au contact du danger. Il arrachait
ses vêtements de son corps, vociférait des phrases sans suite, refusait de suivre ses compagnons, menaçant d'étrangler ceux qui l'approchaient. Et ce fut la plus douloureuse aggravation de peine que la présence, dans ce groupe de lamentables, de ce fou qui hurlait dans l'obscurité. Il y eut pourtant étroite solidarité : l'aliéné, qui pouvait compromettre le salut de tous, ne fut pas abandonné : l'autre nuit, quand le sauvetage s'accomplit, la troupe était au complet. (/5 août 1885.)
„ y y NE catastrophe est survenue à La Ma-
A r. T^^xrrx LJ chiue, près de Decize, dans la Nièvre,