AL FOND
DES PUITS ^^ coup de grisou a éclaté dans une mine de charbon. De nouveau se montre l'horreur des drames du travail sous terre. L'accident s'est produit successivement dans deux puits, le puits Marguerite et le puits Zagot. Ce qui était considéré comme une précaution est devenu une fatalité, une aggravation : un couloir d'aération avait été établi entre ces deux puits, distants de deux kilomètres. C'est par ce couloir que l'explosion s'est répercutée. Après avoir tué dix-neuf ouvriers sur les cent soixante-dix qui travaillaient dans le puits Marguerite, le grisou s'est propagé jusqu'au puits Zagot, a franchi les deux kilomètres avec une foudroyante rapidité de courant électrique, et là, sur deux cent cinquante hommes, il en a supprimé dix-sept. Il y a comme une sinistre fantaisie dans ces choix faits par le fléau, il semble courir en zigzags capricieux et effrénés à travers les agglomérations humaines, épargnant celui-ci, touchant celui-liï, faisant des morts et des blessés, affolant des vivants.
Le nombre des travailleurs atteints par l'explosion aurait pu être, un autre jour, plus considérable encore. L'affreux événement s'est produit le mardi-gras, dans l'après-midi, au moment le plus fêté du carnaval. Ceux qui étaient descendus dans les puits se disposaient à sortir, étaient massés auprès des ouvertures, à l'endroit oti le mélange de l'air extérieur avec l'air vicié de la mine annule le mortel danger.
Tous ceux qui s'étaient attardés dans les couloirs, aux profondeurs méphitiques, ont été retrouvés carbonisés ou asphyxiés. Sans doute, ils avaient les mêmes visages que les spectateurs de l'Opéra-Comique déterrés sous les décombres au jour de l'incendie de mai 1887, des visages rougis d'apoplexie, noircis de fumée. Dans le lieu de plaisir égayé de musique, éclatant de lumière, et dans le sombre atelier souterrain, la mort fait la même besogne, égalise les âges et les conditions sociales. Les jeunes filles de la bourgeoisie, en robes de soirée, et les laborieux de la mine, en tristes vêtements salis par le charbon, sont immobilisés dans les mêmes attitudes, avec les mêmes expressions de physionomies sereines ou épouvantées, selon qu'ils ont été assaillis subitement par la mort, ou qu'ils ont eu la conscience d'une courte et terrible agonie. Des masques semblables cachent leurs traits habituels, masques charbonnés et ensanglantés, abominables et ironiques déguisements imposés par le sort aux pauvres gens de la Nièvre au moment où ils quittaient leur travail pour la promenade en famille, la réjouissance en plein air, la courte et aimable après-midi de carnaval.
Ensuite, on a soigné les blessés, on a enterré les morts. Comme toujours, en ces circonstances, la solidarité humaine
NOTKE TEMPS 10
s'est montrée. Les survivants, atterrés d'abord, et qui ont fui l'asphyxie par le grisou, l'écrasement sous les blocs, sont revenus, la stupeur passée, prêts à redescendre dans le redoutable abîme, à explorer les ténébreux couloirs. Ils ont reconnu les morts, ils se sont empressés auprès des blessés. Tous, du manœuvre au dirigeant, se sont montrés courageux et émus.
Les obsèques ont été solennelles, le deuil mené par le préfet, les prières dites par l'évêque. L'enquête officielle a été faite, la disposition des puits examinée, une explication plausible a été donnée de la catastrophe. On n'avait, dit-on, jamais constaté de grisou dans les houillières de La Machine. Les lampes de sûreté, partout exigées, n'étaient pas employées dans ces galeries où les gens croyaient circuler en toute sécurité. Comme s'il ne fallait pas toujours compter avec l'imprévu ! Comme si la matière inconsciente n'était pas toujours ennemie de l'homme qui l'attaque, qui la travaille et qui l'asservit ! Le grisou, adversaire implacable et insaisissable, n'est pas là aujourd'hui. Il sera là demain. Le monstre invisible est embusqué. Il n'a ni pensée ni vouloir, c'est une corruption de l'atmosphère, un fléau réduit en servitude, prisonnier dans les profondes entrailles de la terre. Subitement, un coup de pioche lui livre une issue, il s'allume formidablement au feu d'une lampe, il devient flamme et foudre, il bouleverse et il tue, il supprime la vie, il crée le chaos.
Ce serait l'enseignement à retenir, partout oij lesouvriers descendent dans les mines. L'homme a affaire à toute la fatalité de la nature. On n'a jamais constaté ici de grisou» dit-OD. Raison de plus pour craindre sa présence, pour avancer avec lenteur, pour redoubler de précautions. Mais
quoi I même dans les lieux réputés dangereux, cet homme si fragile, si facilement vaincu, se montre insouciant du danger. Il fume sa pipe sur un baril de poudre. Il s'avance dans les boyaux de charbonnages, où. l'air est à peine respirable, avec une lampe brûlant librement. Longtemps encore il paiera de sa vie et de la misère des siens son oubli des conseils reçus, des prescriptions apprises, son mépris du destin qui ne désarme jamais. {6 mars 1890.)
§ V A iNSi que l'a dit Clemenceau à la Chambre,
MILIEU xjL le milieu parlementaire est un milieu PARLEMEN- spécial. Et avec quelle grave raison il a ajouté : TAIRE « Il y a des choses sur lesquelles on passe trop légèrement ici, où on ne mesure pas suffisamment la portée de certains actes sur l'opinion publique. » Il y aurait un discours à faire sur ce sujet ! Mais la Chambre l'écouteraitelle jusqu'au bout ? Le président Brisson n'arrèterait-il pas dès les premiers mots l'orateur qui se risquerait entre les écueils de cet exposé psychologique ?
Ce qui ne peut guère être tenté à la Chambre peut être essayé ici, en attendant qu'un écrivain de demain fasse un roman politique caractéristique de notre époque complexe. L'homme de lettres ne va pas assez souvent braquer sa lorgnette dans les couloirs de la Chambre, dans la salle des séances. 11 y a là un gros travail d'observation à faire : après une initiation complète de journaliste parlementaire, il faudrait être tous les jours au poste, attentif aux infiniment petits, divinateur des moindres allées et venues, des paroles qui tombent au passage, des gestes qui s'esquissent dans
les groupes. Ce qui se passe sur la scène, c'est-à-dire à la tribune, dans l'hémicycle et dans les travées, n'est pas à première vue compréhensible pour le spectateur, la composition de la pièce est souvent irrégulière, les dialogues et les chœurs des majorités sont souvent confus. Il faut, pour comprendre et classer les phénomènes qui se produisent, être au courant de la comédie autrement intéressante qui s'est jouée dans les coulisses, des préparations, des répétitions, et aussi des entr'actes, et aussi des dénouements qui surgissent une fois le rideau baissé et le public parti. Ajoutez à cela des changements de lieux plus répétés que dans les drames de Shakespeare, des bouts d'actes se passant dans les salons de tous les mondes, dans les cabinets de tous les financiers embusqués à la Bourse, dans les bureaux de journaux de tous les partis, dans les réunions publiques, les réunions de comités, trois paroles de dialogue échangées au coin d'une rue et se rattachant au gros événement du lendemain ; comptez enfin avec ces deux facteurs de l'évolution de la société moderne : la femme et l'argent, vous aurez une impression de cette bataille d'idées et d'intérêts qui n'apparaît ennuyeuse et monotone qu'à l'observateur des surfaces, qui est en réalité un des grouillements les plus monstrueux et les plus compliqués produits par les passions de l'humanité.
11 y a de tout dans le milieu parlementaire, du bon et du mauvais, du meilleur et du pire, du simple et de l'inattendu. Les plus nobles ambitions, les dévouements les plus absolus à une idée, les honnêtetés les plus admirablement naïves, Tout traversé sans y attraper une tache de boue ou une éclaboussure d'argent. Des marchands s'y sont installés, comme sous le péristyle du temple, pour y pratiquer
les plus bas commerces, les trafics les plus éhontés, des achats de conscience, des ventes d'électeurs ont eu lieu dans des coins de ce palais suspect transformés en boutiques. D'exquis philosophes, de subtils dilettantes qui considèrent la politique comme la manifestation la plus raffinée de l'intelligence et qui la savourent comme un sorbet, ont passé leur vie là avec un visage fermé sur un sourire intérieur. Le tonnerre de la grande éloquence a roulé dans ces salles et ces couloirs sonores, des silencieux qui réservent toute leur activité et toute leur puissance d'action pour les combats à côté, ont décidé, dans le calme d'un bureau ou le repos du jardin, de l'issue d'une journée. Les cynismes et les niaiseries qui cherchent acquéreur se promènent en même temps sur le marché, la bêtise solennelle pontifie avec des dossiers sous le bras. Des braves gens qui étaient l'honneur d'une province arrivent et bientôt deviennent les plus rusés des maquignons politiques, de tendres jeunesses se déniaisent en un clin dœil... C'est un milieu spécial, on y respire un air particulier, chargé de carbone asphyxiant et de ferments de décomposition.
C'est le mal du parlementarisme. Il faut une haute intelligence et un caractère trempé comme l'acier pour n'y pas succomber. C'est la maladie dont Proudhon lui-même se sentit atteint en 1848, et qu'il analysa, en se frappant la poitrine, en s'accusant bien haut, dans les Confessions d'un révolutionnaire, c'est la maladie, semblable à la contagion de l'air des hospices, que Henri Rochefort a nommée un jour la pourriture d'assemblée. Un honnête homme, envoyé là par ses concitoyens pour les représenter et pour les défendre, y perd les notions les plus élémentaires de droit et de justice, arrive à ne plus distin-
guer entre le juste et l'injuste, l'intérêt électoral en vient à lui tenir lieu d'honneur, ce qui l'aurait fait autrefois bondir d'indignation lui apparaît comme nécessaire à l'intérêt public. Les petits côtés des questions, les faits arrangés en trompe-l'œil, lui font dédaigner les réformes complètes et les idées générales. Il rit si quelqu'un a l'idée extraordinaire de parler philosophie ou littérature. Il sacrifie sans hésitation aucune l'avenir de tous à ce qui lui apparaît comme une nécessité inéluctable, il dépose dansTurne avec tranquillité un bulletin qui lie la France à des Compagnies de chemins de fer, il approuve le cumul des fonctions, alors qu'il ne saurait certainement souffrir, dans la ne ordinaire, un employé qui toucherait de l'argent pour un travail qu'il ne ferait pas. Et tout cela simplement.
Cet homme-là, et il existe, sachez-le, vous qui ne lisez pas entre les lignes du Journal officiel, cet homme-là est à la fois une monstruosité morale et un parfait parlementaire. {4 août 1883.)
§ VI TE matin de ma mort, je serai encore à
JAURÈS I ^ l'école » — dit Clemenceau répondant à
ET ceux qui l'accusent de vouloir leur faire la
CLEMEN- leçon. C'est, à travers les siècles, l'écho de la parole de Socrate, ayant bu la ciguë et répondant à une question de l'un des témoins de sa mort. « Pourquoi veux-tu savoir cela puisque tu vas mourir? » — lui objecte-t-on. « Pour le savoir, » — répond-il. Je pense que M. Jules Coûtant n'enverra pas la ciguë à Clemenceau pour avoir blasphémé la divinité collectiviste, et qu'il aura su admettre, à la lecture, celte affirmation que nous
sommes tous à l'école. Ce n'est blessant pour personne. Et c'est un spectacle qui avait sa grandeur et son émotion, ce débat public d'idées, cette vive rencontre de deux formes d'esprit, de deux consciences, de deux éloquences.
Oublions la politique immédiate, les ordres du jour de confiance et de défiance, les coalitions de groupes, les ambitions, les mauvaises humeurs, tout ce qui peut flotter de germes morbides dans une atmosphère d'assemblée. Ces députés sont des hommes qui ont, eux aussi, besoin de se réformer. Mais, par moments, ils ont la passion désintéressée de ce qu'ils croient le vrai, et même quand leurs partis pris se trahissent en murmures et en clameurs, on peut voir passer la Vérité.
Elle a passé, tour à tour, dans les discours des deux orateurs qui ont occupé la tribune de la Chambre pendant quatre jours, elle a passé dans les démonstrations de réalité et dans les évocations d'avenir qui se succédaient en images pressées dans l'esprit et la parole de Clemenceau et de Jaurès. Car on aurait jugé trop vite si l'on refusait à celuici le don de voir le réel, si l'on déniait à celui-là la faculté de rêve.
Il y a en Jaurès exactitude et habileté, présence d'esprit el force de tactique, mémoire et prévoyance. J'ai entendu les trois discours qu'il a prononcés, je l'ai observé de mon mieux, et je ne l'ai certes pas trouvé inférieur à sa réputation . C'est un maître merveilleux de la tribune, et un maître qui est maître de lui-même. Il peut griser un auditoire de sa parole en gardant le calme intérieur, je veux dire le choix et l'emploi de ses moyens. Sa sincérité est hors de question, ai-je besoin de le dire? Mais je ne m'occupe ici que de l'orateur, et je crois bien qu'il possède toute la force de l'art,
qu'il domine son émotion plutôt qu'il n'est dominé par elle. Je n'ai jamais demandé à Jaurès quelle était sa méthode de travail oratoire, je ne la sais donc point. J'entendais dire, à la Chambre, qu'il préparait très soigneusement ses discours, qu'il les écrivait, qu'il les apprenait, qu'il les répétait. Sa phrase peut sembler évidemment une phrase écrite, mais peut-être pourrait-elle être une phrase dictée, et alors, tout aussi bien, une phrase improvisée et prononcée. Dans son troisième discours, il y a eu, évidemment, des parties improvisées, sinon à la tribune, du moins pendant que Clemenceau parlait.
Quoi qu'il en soit, le défilé des phrases est merveilleux. C'est l'éloquence lyrique. Pas une solution de continuité dans cette orchestration de mots et d'idées. Jamais un arrêt, jamais un embarras, jamais une hésitation. Cest d'une perfection rare. L'homme en recherche, l'homme inquiet, ne se révèle pas. C'est par là que Jaurès apparaît un merveilleux acteur, qui ne bronche pas sur son rôle, qui ne change pas un mot du texte. Il faut bien admettre en lui, — l'hypothèse écartée d'une préparation trop précise, — une nature spéciale qui a toutes les périodes, tous les effets à son service. Par cette continuité dans le débit, par cet enchaînement de toutes les parties de son discours, depuis le premier mot jusqu'au dernier, Jaurès m'a fait souvenir de Gambetta, tel que je l'ai entendu aux réunions de Belleville, à la Chambre et dans ces grandes assises populaires qu'il tint pendant la période du Seize Mai.
Jaurès n'a pas la puissance massive de Gambetta, son attitude de Jupiter tonnant, son masque de tragédie antique, son aspect de rocher inébranlable, mais il a son débit inin-
terrompu, sa vivacité et sa voix méridionales. C'est k coup sûr le môme terroir qui les a produits, ils sont frères de race et de talent. Peut-être y a-t-il chez Jaurès une variété de parole plus raffinée. Gambetta avait toujours l'ampleur et la majesté. Chez Jaurès, il y a un orateur félin, d'une souplesse extrême. Quand il veut apporter la polémique dans son discours, sa voix se fait à plaisir câline et ironique, son attitude devient doucereuse, son geste patelin. N'était-il pas ainsi lorsqu'il s'avançait, courbé, la tête enfoncée entre les épaules, se penchant hors de la tribune, souriant, la main interrogative, pour interrompre une conversation au banc du gouvernement : « Comment!... Messieurs les ministres !... l'accord n'est donc pas encore complet ?... » Il fait certainement ce qu'il veut de sa voix, habituellement forte, nasillarde, rauque : il l'amincit, il l'adoucit, il l'insinue. A. son gré, son éloquence miaule, grince, grimace, puis reprend son expression habituelle, qui est comme un chant rude, qui s'élève à mesure que son auditoire se passionne, un chant de matelot qui se fait entendre à travers le vent et le fracas de la mer.
Si Jaurès n'est pas seulement l'apôtre des temps futurs que l'on veut voir en lui, s'il est aussi un fin politique, rompu aux jeux parlementaires, Clemenceau, lui non plus, n'est pas seulement le dialecticien, le logicien mille fois défini par tous. 11 y a place pour le rêve dans ce cerveau de savant et de philosophe, il y a place pour le rêve des autres et pour son propre rêve chez ce Vendéen qui a respiré l'air des champs de son pays, du Bocage et de la mer. Avec quelle force n'a-t-il pas, dans tout ce qu'il a écrit et dit, revendiqué ce droit au rêve ! Pour lui aussi, la réalité a ses prolongements infinis, et du même regard dont il essaie de scruter
les origines obscures, il essaie de deviner les lointaines et perpétuelles transformations de l'avenir.
Je crois bien qu'au fond de lui-même, il en veut à Jaurès d'apporter une forme circonscrite à l'évolution humaine, de fixer un but précis à ses eflForts. Eh quoi I nous ne savons presque rien du passé, nous ne savons rien de l'avenir, et voici que la perfection sociale nous est définie, annoncée, présentée comme nécessaire et fatale, et qu'une organisation d'État devient le dernier mot de la vie multiple et changeante. Clemenceau a un tel sens de la marche ininterrompue de cette vie qui emplit les espaces infinis, qu'il s'étonne et se révolte de la voir enfermée dans une formule, qu'il en appelle à la liberté illimitée de l'homme, au perfectionnement sans fin de l'individu. Rêve pour rêve, celui-là est beau qui voit sortir de la confusion et delà lutte de l'existence cette formation lumineuse de la conscience individuelle.
C'est cette idée foncière qui est en lui qui donne à Clemenceau cette éloquence particulière, qui ne se présente pas avec la manœuvre régulière et impeccable de l'élo quence de Jaurès. Il y a en Clemenceau le charme de l'hésitation, le tâtonnement, la recherche, qui sont sans doute dans l'esprit de Jaurès, qui ne sont pas dans son art péremptoire. On assiste, avec Clemenceau, à l'effort d'un être qui extrait du fond de lui-même des idées vraies, des paroles justes. Il s'arrête parfois, ou il se reprend, et l'on croit voir l'ombre de sa pensée sur son front de marbre. C'est ce travail qui s'accomplit en lui, qui est visible en lui à la tribune, c'est ce travail qui donne à son éloquence soucieuse son action singulière. Sa parole âpre, incisive, ou lente à venir, coupée de silences, est la parole d'un
homme qui pense tout haut. C'est de là que lui vient son pouvoir d'émotion, son charme mêlé d'amertume, qui éveille en celui qui écoute une joie de raison et un trouble douloureux.
Mais comme Clemenceau, en même temps qu'il est un humain inquiet, se trouve être, en ce moment, ministre de l'intérieur, et qu'il lui faut connaître et exprimer des réalités, il ne s'est pas fait faute de mettre les événements en formules aussi exactes que possible. Cela, c'est la partie politique du débat. Je n'ai voulu que donner ma sensation de ces quatre journées passées à la Chambre, que mettre en présence deux formes d'esprit et deux manières oratoires. S'il me fallait résumer le débat, j'ajouterais une autre parole de Blanqui à celle qui a été citée par Ranc sur la « période criticiste » du socialisme. Le vieux Blanqui prononça cette parole en Italie, à l'inauguration du monument de Garibaldi : « Il ne faut pas, — dit-il, — essayer de faire des bonds, mais des pas humains, et marcher toujours. » {23 juin 1906.)
§ L LA FRANCE JUIVE. — § II. L ANTISÉMITISME. — § III. LA DYNAMITE. — § IV. TOUS RESPONSABLES. — § V. GOUVERNER, c'eST PRÉVOIR. — § VI. ESSAI d'exposé. — § VII. NATIONALISME.
j A VEC les deux gros volumes que M. Edouard
LA FRANCE -^^-^ Drumont a publiés sous ce titre simple
JUIVE 1 ^^ significatif : La France juive, il ne s'agit pas seulement de critique littéraire, historique et philosophique. L'intérêt a subi un déplacement. L'attaque furieuse du journaliste catholique contre la juiverie n'est pas restée précisément le phénomène curieux qu'elle est en réalité : par le fait des accusations personnelles qu'elle comporte, par les envois de témoins et les duels qui en ont été la suite, elle est devenue un scandale boulevardier, un de ces événements que Ion grossit ou que l'on diminue à volonté, un fait parisien pour tout dire.
M. Drumont pouvait s'attendre à cet accueil, comme aussi à l'universel silence qui repousse parfois les œuvres
1. Je crois d'une élémentaire probité de publier ce chapitre tel qu'il a été écrit à sa date, mais je dois ajouter que les événements survenus depuis en France et en Algérie n'ont fait que rendre plus vive mon opinion contre l'antisémitisme.
dangereuses. Cette violente réception faite à l'écrivain et au livre est incontestablement un certificat de sincérité pour l'homme qui a dit sans ambages ce qu'il pensait, qui a ouvert la main qu'il croyait pleine de vérités. Elle révèle aussi la faiblesse de l'ouvrage qui se réclame de l'Histoire et qui porte les marques de la disproportion et de l'injustice du pamphlet. Il est facile de s'en expliquer.
M. Edouard Drumont est à l'opposé des idées que je défends. Il est un ardent journaliste réactionnaire. Il est catholique et monarchique. Il est, ou plutôt il était, rédacteur du journal clérical le Monde. Il ne peut donc être question, en parlant d'un adversaire aussi déterminé, de tactique commune, de route suivie de compagnie, de but identique à atteindre. Toutes ces différences ne doivent pas, pourtant, empêcher l'examen attentif des opinions et le salut à la bravoure intellectuelle.
Le catholicisme de M. Edouard Drumont inspire et vicie le livre. C'est au nom d'une religion qu'une autre religion est dénoncée. C'est la préoccupation religieuse qui a troublé la vision de l'observateur, qui a enflammé la phrase du styliste. A chaque page, l'affirmation chrétienne reparaît, et alors le réquisitoire contre l'être physique, les mœurs, les habitudes d'esprit, le rôle historique, la race, prend une allure de déclaration de guerre religieuse impossible à contresigner. Enfermé dans l'armure étroite du dogme, hanté par l'idée fixe qui fait aussi bien des persécuteurs et des persécutés, des bourreaux et des martyrs, l'écrivain de la France Juive est le plus souvent un fanatique qui prononce des sentences et se refuse à des explications. Tout ce qui est juif lui est ennemi. Et l'on pourrait ajouter que tout ce
qui lui est ennemi devient juif. Des réclamations se sont déjà élevées, avec des extraits de naissance et des généalogies à l'appui, contre les catalogues qu'il a dressés. 11 est à prévoir qu'il s'en élèvera d'autres et que nombre de faits reconnus inexacts seront rectifiés dans les éditions futures. Mais il serait bien étonnant que les appréciations ne fussent pas maintenues, à voir comment, avec une rage de conviction peu commune, les noms et les choses de significations les plus diverses ont été incorporés dans ce bilan en désordre.
A côté des faits indéniables, qu'il faudra retenir, se pressent les racontars, les bouts de conversations, les coupures de journaux, les vagues faits-divers, les allusions des chroniques, un fouillis d'informations recueillies pêle-mêle. Et l'on s'étonne d'abord que, voulant être le dénonciateur d'un état de choses et l'historien d'une société, l'écrivain qui pouvait ne se servir que d'atTirmations nettes de documents irrécusables, n'indique pas des sources mieux reconnues, ne prouve pas une critique plus sûre. Ensuite, il n'y a nulle surprise à le voir se réclamer de Taine et à mettre le récit de la « Conquête juive » sous le patronage de l'auteur de la Conquête jacobine. C'est le même procédé de recherches, c'est le même parti pris de travail. C'est l'a priori devenu le principe de la critique historique. Il s'agit de prouver une affirmation, et alors tout ce qui se présente est accueilli, classé, sans contrôle, sans hésitation, avec une ardeur et une naïveté extraordinaires. Qu'une syllabe du nom, qu'un trait de la face, qu'un mot entendu quelque part, fournissent un prétexte, voilà un Juif de plus. Et parmi les Juifs avérés, aucune distinction n'est faite. Illustres ou obscurs, tous sont englobés dans la
même malédiction. Certaines vertus de la race sont pourtant reconnues, car la France juive est, à n'en pas douter, un livre de bonne foi. A côté du mercantilisme, de la cupidité, de l'usure, de l'exploitation du travail des autres, de l'absence de philosophie, de science, d'art, à côté de la religion sans morale, de la société sans notion de justice, M. Edouard Drumont fait figurer la patience dans la persécution, l'entêtement dans le martyre, la perspicacité, la solidarité, la sobriété, l'hygiène érigée en devoir religieux. Il est même pris de pitié à plusieurs reprises devant le « long martyrologe d'Israël ». Il semble que cela devrait lui donner quelque indulgence. Mais non, la haine est la plus forte et empêche en lui toute curiosité humaine, toute tolérance philosophique. Il confond un peuple entier sous le même anathème, il le voue au même éternel opprobre.
C'est ainsi qu'il tombe dans les erreurs de faits, les exagérations d'appréciations. C'est ainsi qu'il écrit les pages stupéfiantes sur l'enterrement de Victor Noir, sur les maîtresses juives procurées machiavéliquementaux grands seigneurs, sur Marchai de Bussy, sur Léo Taxil, sur la franc-maçonnerie. C'est ainsi que, par horreur des nuances, par méfiance de l'analyse, il s'acharne à créer une figure symbolique du Juif, faite à la fois de vérité et d'erreur. C'est à croire que ce croyant oublie l'origine du dieu qu'il adore, que ce contemplateur du passé se refuse à voir que les chrétiens ont pris, dans la civilisation, la suite des affaires religieuses des juifs dispersés.
Dégagée des intolérances du croyant et des duretés de l'ethnologue, l'œuvre de M. Edouard Drumont aborde tout un ordre de considérations avec l'intelligence la plus
prévoyante et la plus haute. Les intéressés profiteront, sans doute, de l'amas des détails faux ou inutiles, pour passer cette partie sous silence. Il est à croire pourtant que rien n'empêchera la vérité de se faire jour, que le talent et le courage n'auront pas été employés en pure perte.
Ce qui ressort de ces deux volumes, ce qui en fait vibrer les pages, ce qui donne leur éloquence aux mots, c'est la haine de l'Argent. C'est de cette haine-là qu'il faut féliciter M. Edouard Drumont, et non pas de sa haine du Juif. L'Argent ne se personnifie pas seulement en un groupe d'individus, en une famille humaine, il ne contamine pas une seule race. Le pouvoir financier, qui est en passe de remplacer tous les autres pouvoirs, n'est pas seulement exercé par les financiers israélites. On peut suivre son action à travers toutes les nationalités, toutes les sociétés, toutes les classes. L'auteur de la France juive le sait bien, lui qui n'a pas craint de dénoncer, à la stupeur de son propre parti, le rôle de l'aristocratie légitimiste et de la bourgeoisie orléaniste, lui qui s'en prend aux journaux monarchistes et à la prudente famille désireuse du trône, lui qui attaque les boutiques où la religion chrétienne, sa religion à lui, Drumont, est achalandée par un personnel sceptique de marchands sémites. N'a-t-il pas été désavoué par une feuille comme le Français, qui réprouve le socialisme catholique affirmé par ses conclusions? N'a-t-il pas été contraint de donner sa démission de rédacteur du Monde, lui qui avait quitté, pour être libre, une feuille commanditée par des juifs ? Ne comprend-il pas, aujourd'hui, isolé, abandonné, renié comme il l'est, qu'il aurait tout aussi bien pu écrire le plus subtil, le plus précis, le plus implacable pamphlet sur la « France calho-
lique » ? Il voit donc bien qu'il pouvait restreindre ses informations peu sûres, généraliser sa pensée et écrire, contre la Spéculation, l'acte d'accusation qu'il a dispersé en trop de chapitres.
Il n'y aurait pas eu, alors, d'effort à faire pour comprendre l'état d'esprit d'un homme fatigué, écœuré par le spectacle des vols sans châtiment, du défilé insolent des élégants pilleurs de pauvres, organisateurs de ruines publiques et privées. Sa haine des coquins ne se serait pas égarée sur d'honnêtes gens, s'il s'en était pris à ces seuls financiers qui, suivant l'énergique expression de Montesquieu, « soutiennent l'État comme la corde soutient le pendu ». 11 aurait dressé un sommaire complet des maux infligés à une nation par la brutale féodalité qui prend le travail de l'ouvrier, l'épargne du pauvre, le sang du soldat. Cela y est, dans ce livre, mais gâté par les considérations, amoindri par les erreurs de faits. 11 faut un réel souci du vrai pour faire une distinction, pour extraire de ces douze cents pages le tableau effroyable de la haute société corrompue par l'argent, des trafics où l'argent est la seule denrée, des tripotages où un argent fictif joue seul un rôle, des marchandages où les intérêts de la France sont l'enjeu de quelques bandits de Bourse, des accaparements prévus par la loi et ignorés par la justice, des rafles faites sur l'épargne des petites gens par un banquier en embuscade. Que ce mal ait été apporté par quelques nomades, par quelques hommes de proie devenus des intrigants, cela n'est pas la principale aflaire à examiner, quand la propagation de ce mal fait de tels progrès. La confiscation des biens des Israélites, violemment proposée par M. Drumont, ne serait
XCTUE TEMI'S H
pas seulement injuste, elle serait inutile. Ce n'est pas ce communisme chrétien, ce partage de millions, qui résoudrait la question des rapports entre le capital et le travail. Il ne s'agit pas, pour la société actuelle, d'éléments à exclure, mais à s'assimiler. C'est à la vulgarisation du capital qu'il faudrait s'appliquer, en empêchant la prise de possession du pays par les hommes d'argent, en revisant les contrats qui aliènent la fortune nationale, en se refusant à reconnaître les privilèges de la spéculation financière et les monopoles de l'exploitation industrielle, en ne laissant pas aux mains de quelques-uns les chemins de fer, les canaux, les mines, les services publics, les eaux courantes, les routes, le sol, la terre, — tout ce qui appartient à la Patrie.
Il y a nécessité d'une réforme plus générale, plus profonde, que la confiscation de quelques fortunes. — Et il y a la liberté de conscience, il y a le droit de vivre, qui interdisent à tout homme du xix^ siècle de se prononcer pour la vexation et pour l'exil. L'excitation à la guerre de religion, la théorie des races inférieures, doivent sonner mal aux oreilles des hommes de ce temps. M. Drumont peut se méprendre et attaquer le « sympathisme vague qui consiste à aimer tout le monde ». Les désenchantés, comme les pitoyables, lui répondront par cette belle ligne de Montaigne, qui se trouve citée tout au long dans la France juive : «C'est mettre ses conjectures à bien haut prix que d'en faire cuire un homme tout vif, » {25 avril iS86.)
y^'EST un livre de Bernard Lazare qui porte
r..»r^, V^ ce titre: l'Antisémilisme. C'est l'effort SÉMITISME "'^^ journaliste vers IHistoire que je veux essayer de montrer et de caractériser.
11 y a un Bernard Lazare qui a débuté, comme la plupart des littérateurs de maintenant, dans les journaux, les jeunes revues, et qui a manifesté immédiatement un talent acerbe de polémiste, une passion allant droit son chemin, un tempérament enclin à formuler des arrêts sans hésitation et sans beaucoup de considérants. 11 fut là un combattant littéraire très vif, frappant dur, apportant dans ses écrits la même ardeur que l'on apporte aux conversations et aux disputes sincères. Qu'il ait commis, qu'il commette encore, sur ces sujets, des injustices, je le crois, très sincèrement aussi. On est plus sûr de ses admirations que de ses haines, et pour peu que l'on songe à l'ensemble de la vie, à la destinée humaine, c'est l'œuvre de sympathie, de compréhension qui paraît seule désirable.
Mais voici un autre Bernard Lazare qui sait cela, qui va le prouver lui-même.
Tous, nous le savons, mais tous aussi nous l'oublions, nous perdons de vue la loi de l'existence, le sort commun, l'effort unanime, la brève apparition de l'homme. Heureusement, lorsque nous nous ressaisissons, lorsque nous avons la sensation du court chemin qu'il nous est donné d'explorer, le sentiment d'équité, la force du juste, s'emparent de nous. Et nous ne voudrions pas partir sans avoir fait œuvre d'apaisement et d'amour.
Cette œuvre, j'estime que cet écrivain jeune et ardent, sûrement doué de combativité, vient de l'accomplir avec
une force de travail et un sérieux d'esprit qui Thonorent, le mettent en bonne place de savant de l'histoire.
Déjà, il avait montré, par le Miroir des légendes, sa pénétration des efforts humains, des misères de la nature et de l'esprit. Par l'Antisémitisme^ son histoire et ses causes, il affirme sa connaissance du passé, sa volonté d'aider à préparer l'avenir.
Ce livre, je crois que tous ceux qui se préoccupent de la situation actuelle et de la situation future ont intérêt à le lire, et qu'ils sauront gré à l'auteur de l'avoir écrit, de s'être donné à ce classement de documents, à cette enquête entreprise pour la vérité.
11 se trouve que sans avoir rien perdu de ses qualilés d'ardeur, de sa volonté, de sa persistance, le polémiste s'est forcé à l'impartialité scientifique, au calme de l'expérimentateur. Ayant à aborder et à exposer cette grosse question de l'antisémitisme, et indiqué comme partial par son origine, on aperçoit nettement qu'il a accompli l'opération d'esprit nécessaire, qu'il a considéré ce terrain où il s'avançait comme un terrain inconnu où il lui fallait tout reconnaître, tout relever, sans aucune idée d'inventer ou de dissimuler.
Il est impossible de ne pas voir qu'il a voulu cette impartialité, qu'il s'est appliqué à la maintenir. 11 n'est, dit-il, ni antisémite ni phiiosémite, il n'a voulu écrire ni une apologie ni une diatribe, mais une étude impartiale, une étude d'histoire et de sociologie. Il n'approuve pas l'antisémitisme, mais son esprit exact se refuse à croire que l'antisémitisme soit né sans causes, ait existé sans motifs partout et à toutes les époques, avant l'ère chrétienne et après, à Alexandrie, à Rome, à Antioche, en Arabie, en
Perse, dans l'Europe da Moyen Age et dans l'Europe moderne. Ces causes, il les recherche donc. C'est l'objet de son livre, et c'est par la manière dont cette recherche est menée que ce livre prend son caractère d'apaisement.
Les opinions y apparaissent à peine, ne se formulent guère qu'à la fin, après l'adlux des renseignements, des examens, des discussions. Sûrement, Bernard Lazare a été pris par la grandeur, par la beauté que les faits apportent, par les constructions qu'ils forment. Il les a donc cherchés, rassemblés en grand nombre, comptant sur leur réunion, sur leur masse imposante pour donner à ceux qui viendraient les scruter à leur tour la même conviction née en lui, grandissante en lui, à chaque phase nouvelle de cette recherche passionnante.
C'est surtout cela que j'ai à cœur de signaler, c'est l'apparition certaine, chez l'écrivain, d'une méthode d'investigation prudente et sûre, qui ne laisse rien au hasard, qui force la passion à subir la vérité. Il reste à dire quels résultats a produits cette méthode, quelles causes ont été trouvées à l'antisémitisme.
Il est certain que la constatation de l'antisémitisme à toutes les époques, chez tous les peuples, devait amener l'auteur de ce livre à indiquer, comme cause initiale de l'antisémitisme, le Juif lui-môme. Il n'y a pas manqué, il a constaté chez le Juif une personnalité violente, incapable, pendant des siècles, d'accepter la loi qui régissait les races chez lesquelles il cherchait asile, — un traditionnalisme religieux presque invincible, qui lui faisait espérer sans cesse une victoire prochaine, la réalisation des prophéties, — un patriotisme énergique, en rapport évident et logique avec cette religiosité, le désir obstiné de reconquérir Jéru-
salem, — enfin, un orgueil effréné, un chauvinisme, si Ton veut, une idée indéracinable que le Juif est un être supérieur fait pour dominer les autres êtres, pour représenter le Dieu unique, ou pour vivre à l'écart s'il est vaincu.
De sorte que l'isolement dont le Juif se plaint aujourd'hui a été, pour une grande partie, son œuvre. Le glietto, on peut presque dire, et Bernard Lazare le dit, que c'est lui, le Juif, qui l'a voulu, par mépris pour ce qui l'entourait. Il est arrivé que le mépris s'est retourné contre le méprisant. C'était facile à prévoir, dira-t-on aujourd'hui. Mais que prévoit-on ?
Reste, comme cause, et l'une des principales, l'accaparement des richesses, la faculté de spéculation heureuse. Bernard Lazare ne nie plus ce fait (indéniable), mais il s'emploie à l'expliquer. Il le montre comme le résultat forcé de la personnalité orgueilleuse du Juif, comme le seul emploi qu'il pouvait faire de ses facultés dans l'état de solitude, de méfiance, de haine auquel il était réduit.
C'est là l'essentiel de la démonstration. Il faut en lire les développements dans ce livre lucide et bien ordonné, mais compact et foisonnant.
La conclusion est aussi calme, aussi désireuse de vision juste. L'écrivain de l'Antisémitisme croit que la période de combat actuelle peut durer longtemps encore, mais il ne croit pas que l'hostilité contre le Juif puisse aller jusqu'à l'anéantissement du Juif. Et cela, par une simple raison qui, je crois, ressort de l'exposé de ce livre, par la raison que le Juif commence à désarmer, abandonne la barbare autorité du Talmud, comprend mieux l'Histoire, renonce
à la Jérusalem réelle, ne met plus son orgueil à faire partie du peuple privilégié, devient humain.
C'est ce nouvel idéal humain qui peut avoir raison des querelles anciennes, de l'idéal affaibli créé par les religions vaincues, par les patries regrettées. Combien de temps faudra-t-il pour amener la majorité des hommes à cette acceptation ? Nul ne peut le savoir. Dans la phase actuelle, un livre tel que celui-ci peut jouer un rôle utile, s'il est lu et compris, comme il faut l'espérer. Tel qu'il est, n'abordant pas tout, commencement d'une série d'études, il est fait pour élucider les idées, pour aider à concevoir les justes proportions d'un phénomène ethnographique. Il peut, il doit donner à réfléchir aux Juifs déjà avertis, il est pour accélérer leur transformation. D'un autre côté, il prouve, à mon sens, que l'antisémitisme forcé, ayant sa raison d'être par Israël lui-même, n'aura pas été inutile à l'évolution sociale, qu'il aura été l'un des éléments actifs de la lutte séculaire engagée entre le capital et le travail. {19 août 1894.)
TA dynamite est de notre temps, — l'affreux I ^ massacre de Barcelone, la bombe jetée DYNAMITE ^^ milieu d'une salle de spectacle animée par le plaisir, parée pour la fête, ce massacre est bien d'aujourd'hui, non d'hier, La lutte sanglante pour la vie, pour la suprématie des idées, pour le pouvoir, a pris des formes diverses : les Romains ont jeté les chrétiens au cirque, les chrétiens ont mis les hérétiques au bûcher, les féodaux ont pendu les paysans, les bourgeois ont guillotiné les nobles. Maintenant, les obscurs, les anonymes, se ser-
vent de l'engin obscur et anonyme. Ils ne vont plus poitrine nue aux barricades. Le temps de l'insurrection romantique est passé.
Sans doute ce qui a été dit lors de l'explosion du boulevard Magenta, lors de l'explosion de la rue des Bons- Enfants, sera redit, à propos de l'explosion de Barcelone. La même indignation d'un côté, la même réponse fataliste de l'autre.
Ici, c'est l'anarchiste que je voudrais interpeller. Non pas le dynamiteur, celui qui jette la bombe, ou qui a envie de la jeter, eniplein théâtre, sur n'importe qui : des hommes, des vieux, des jeunes, des femmes, des enfants. Avec celuilà, la conversation est impossible. Il en est arrivé à la période où l'on ne voit plus, où l'on n'entend plus, où l'on ne comprend plus. Il est hors de lui-même, hors de l'humanité, et il commet le crime aveugle, donne la mort au hasard. Il n'a ni raison ni sentiment. Il met l'assassinat en loterie, supprime les premiers venus, les gens qui passent, qui sont assis au théâtre. C'est un maniaque de la férocité, autant que Néron et Héliogabale.
L'anarchiste théoricien auquel je m'adresse voit ainsi ce voisin militant, il définirait de même le caractère morbide de ses actes. Mais il s'agit d'autre chose que de définitions.
Nous nous satisfaisons trop de procès-verbaux, de constatations. Et après ? Faut-il se borner à dire ce qui est, pourquoi et comment cela est ? Quand on aura énoncé, une fois de plus, la sauvagerie de la guerre, et qu'on aura seulement noté une forme nouvelle de l'extermination, est-ce que ce sera fini? L'anarchiste se tient-il quitte avec ses idées lorsqu'il a établi que la dynamite, moyen scientifique vulgarisé par le xix" siècle, est l'équivalent de la fusillade, de
la guillotine, du bûcher, de la pendaison, du cirque ? Tout cela n'est-il pas abject et horrible, et n'est-ce pas contre ce passé que se fait la révolte ?
C'est précisément cette similitude de moyens qu'il faut dénoncer et haïr. Ceux qui prennent la mission de penser pour l'humanité, de la pousser à l'action, de rêver pour elle un avenir, ont un autre devoir que celui de la constatation. On a le droit de demander, à l'idée qui se donne comme l'idée de demain, de se différencier de l'idée d'hier. Ne répondez pas, anarchistes, que ceux qui jettent des bombes font les mêmes choses qui ont toujours été faites — ou si vous répondez cela, ne vous donnez pas comme les annonciateurs des temps nouveaux. L'humanité est assez affolée de tuerie, souillée de sang. Ses destinées ne peuvent être vraiment changées que par la fin du crime, que par la définitive affirmation de la paix entre les pauvres hommes. (iO novembre 1893.)
§ IV T ^ crime commis par Vaillant est un crime
TOUS I 4 et ne saurait trouver d'apologistes. Nul
RESPON- ne peut approuver la propagande par le fait, SABLES g'ii n'est lui-même un propagandiste par le fait. L'approbation, ici, ne peut se traduire que par l'acte identique. Nul théoricien, ou nul dilettante, n'a d'autorité pour louer cet acte qu'il regarde commettre par d'autres. Aucun de ceux qui ne jettent pas la bombe n'a le droit d'en proclamer la vertu. La pièce qui se joue en France, en Europe, dans le monde entier, ne comporte pas de conventions de dénigrement et d'enthousiasme, de propos de couloirs et de mots de café. Le drame est sérieux, n'a pas de spectateurs : l'humanité entière y figure.
Donc, le crime de Vaillant est défini crime, sans discussion, sans subtilités possibles. Pour moi, je n'ai pas à insister sur la définition : je réprouve l'acte, je ne le comprends pas, je le trouve hostile à la cause même qu'il prétend soutenir.
Mais ceci, forcément, ne peut être l'avis de Vaillant. Il s'est trouvé dans un certain état d'esprit, dans un accès agissant, où il a cru à l'utilité de Taction nuisible. C'est cet état d'esprit qu'il s'agit de reconnaître.
Vaillant ne saurait trouver d'apologistes, — mais il doit trouver, en dehors de ses juges, des interrogateurs. Pourquoi, comment a-t-il commis l'attentat par lequel il a joué sa tête ? Nous devons chercher à le savoir. Ce fait tragique met en question les destinées de notre pays, — de nos idées. Nous devons tous faire, loyalement, les réponses qui sont en notre conscience, à la question qui nous est violemment adressée. Personne n'a le droit de se dérober.
La raison de cette impossibilité de se dérober, — c'est que tout le monde est responsable.
Il serait trop facile, en vérité, lorsqu'un fait vient en contradiction de nos intérêts, de le traiter en phénomène d'exception, de le déclarer en dehors de notre conception habituelle des choses, de répudier, à ce propos, les lois morales et sociales que nous admettons d'habitude. Nous avons admis, parce que nous y avons réfléclii, parce que nous les avons vérifiées, les conclusions des maîtres de la pensée, des savants, des historiens, des philosophes, qui ont démontré publiquement les lois vitales, les forces existantes, les conditions de production de l'action, de l'énergie humaines. Nous savons que ce qui se produit
par le monde, sous forme d'action, sous forme d'œuvre, est une résultante de toutes les forces, une représentation d'un milieu. Nous admettons la forte unité humaine, le lien entre toutes les manifestations, nous voyons ce qui relie les instincts obscurs aux plus hautes spéculations de l'esprit. Nous ne séparons pas le grand homme de la foule, nous croyons que les vertus les plus rares sont des fleurissements auxquels a contribué tout l'engrais humain.
Ce qui est vrai pour les vertus, les œuvres des esprits, les actes des agissants, cesserait-il d'être vrai pour les actes que la loi réprouve et punit, les crimes commis contre un milieu social, contre la vie humaine?