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Acte d'isolé, dit-on alors

Il n'y a pas, il ne peut pas y avoir d'isolé.

Nous sommes tous responsables.

Je ne parle pas seulement des théoriciens de l'anarchie, à la fois contemplatifs et critiques, de ceux qui rêvent une société future, qui exposent leurs conceptions du bonheur et qui l'opposent àl'état actuel. Jene parlepas plus de ceuxlà que d'autres. Tous, vous dis-je, tous sont responsables. On a dit que l'anarchie confinait au socialisme. C'est vrai. Et le socialisme au radicalisme. C'est vrai encore. Et le radicalisme à l'opportunisme. Qui le nierait ? Et l'opportunisme au centre gauche. C'est flagrant. Et le centre gauche au centre droit. C'est la vérité même, aveuglante comme la lumière. C'est sans fin. Lorsqu'on parle de conjonction des centres, la conservation sociale fait une concession à l'esprit de changement. Elle en a toujours fait. Tout vit, tout change, tout se mêle sans cesse. Comment se désignent souvent les anarchistes ? Libertaires ! Pourquoi pas libéraux?

Tous ceux qui examinent, qui discutent, qui mettent quoi que ce soit en question, peuvent être pour une part dans l'acte du violent qui se décide avant d'avoir réfléchi. Il y a forcément de l'esprit critique, de la science historique, de la spéculation philosophique, de la rêverie, du sentiment, dans les ingrédients de la bombe, et l'Evangile même y est avec le reste. Qui pourra dire la cause immédiate ? Y en a-t-il une ? Qui pourra dire au moins le prétexte, la petite flamme d'une phrase, d'un mot, qui a déterminé l'explosion ? Regardez le sommaire des suppléments littéraires des journaux anarchistes. Ils ne sont pas faits avec la seule prose des écrivains anarchistes. Tous les verbes, de toutes les opinions, y sont inscrits. Quel est celui qui a agi sur Vaillant ? Vaillant ne le sait probablement pas lui-même. Peut-être est-ce un fier poète comme Vigny, un grand philosophe compréhensif comme Renan. Peut-être un savant, un économiste, un personnage d'Institut ou d'Université, un journaliste conservateur qui réclame aujourd'hui le châtiment.

Mais il n'y a pas que les penseurs, les méditatifs ou les polémistes, faiseurs de livres ou d'articles de journaux, qui agissent sur l'esprit de celui qui lit. Sans cela on saurait oïl est le mal, on pourrait désigner le remède, indiquer la répression sûre. La dernière loi sur la presse est insignifiante. Si Tonne veut pas qu'un mot soit dit, interprété bien ou mal, compris par l'un, incompris par l'autre, une seule mesure est possible : la suppression de tous les journaux, de tous les livres, la fermeture de toutes les bibliothèques, de tous les musées, de tous les laboratoires.

Il y a une autre action que celle de l'imprimé, il y a celle de la parole. D'abord l'écrivain n'est pas séparé du monde,

c'est un fil conducteur : il recueille, il prend, il propage. Puis, si l'écrivain d'un livre lu par tous a une action, si le journaliste lu par un million de lecteurs, si le journaliste lu par cent mille, par dix mille, par mille, par un lecteur, ont une action, l'homme qui parle en a une aussi.

Non seulement l'homme qui parle à la tribune d'un Parlement, d'une réunion publique, dans la chaire d'une église, mais celui qui parle à d'autres assis comme lui à une table de café, de restaurant, celui qui parle chez lui, celui qui parle à un seul rencontre à l'angle d'une rue. Sait-on jamais comment les oreilles entendent, quel mot va faire tressaillir un individu, toucher la fibre profonde, déterminer en lui la frénésie de l'acte ?

Enfin, après l'influence de l'imprimé, de la parole, il y a l'influence du fait.

Comment va-t-on combattre, éluder le fait?

Il échappe à toutes les juridictions, il n'entend aucune objurgation, est insensible à tout raisonnement. Il se produit n'importe où, au hasard, isolé ici, là par groupes. Il est spontané ou lent, déroute les prévisions, oppose son entêtement brutal aux idées. Pour le prévoir, pour le classer, il faut tout prévoir, tout classer. Le fait, c'est l'unité qui renaît sans cesse, qui forme la multitude infinie des événements. Le fait, c'est la vie, continue, imprévue.

Combien de faits entrent alors pour une part d'influence dans un acte tel que l'acte de Vaillant ? Tous, sans doute. Et parmi tous, quel est le fait essentiel, celui qui a déséquilibré l'être vers la violence, qui lui a fait penser et exécuter le crime ? Je ne sais, ni vous non plus. Il y a les faits de sa vie, et il y a les faits de la vie des autres. Il y a tout ce qu'il a ressenti, il y a tout ce qu'il a vu.

Là, tout de même, la société peut prévoir. Quand je dis : la société, qu'on m'entende bien, ce n'est pas un mot facile, de déclamation. Je dis bien ce que je veux dire, je veux dire : nous tous. Parmi nous, les uns sont hostiles à tout changement, non seulement les bornés, mais ceux qui possèdent, qui savent, qui dirigent. Les autres, même les plus ardents au bien, à la paix sociale, ne sont pas assez ardents. Ils ne font pas assez pour convaincre les sourds, les indifférents, les réfractaires, les satisfaits. Il faudrait amener tout le monde à comprendre ceci : que chaque individu, membre de la société, est un sociétaire ; qu'il n'a pas seulement pour rôle de payer l'impôt, l'impôt du sang, du temps, de l'argent, qu'il adroit en échange à la sécurité, à la subsistance, au repos de lavieillesse. Tant que des vieux mourront de faim dans la rue ou chez eux, tant qu'on verra ces groupes sinistres de femmes, d'enfants, blottis sous des portes, par dix degrés de froid, enveloppés de loques, — tant que cela sera, il faudra reconnaître que c'est la société entière qui est anarchique.

Anarchie ou harmonie, — il faut choisir, il faut s'orienter. Il est temps. (7 janvier i 894.)

§V X E jury de la Seine a laissé la responsabilité

GOUVER- 1 j de la bombe anarchiste au seul Vaillant. NEii, C'EST Soit.

PREVOIR II a jugé en sa conscience, a examiné comme il lui a convenu les avis réflécliis de ceux qui ont pris la parole, avant le procureur et avant l'avocat, sur ce grave sujet. 11 n'a pas tenu compte — ou il a trop tenu compte — des intimidations, des menaces qui lui sont parvenues, ou simplement des insinuations plaisantes sur son héroïsme

OU sa peur. On n'empêchera pas les jurés d'être des hommes, et l'opinion d'aller son train habituel.

Cela est d'hier. Occupons-nous d'aujourd'hui et de demain. Il reste une perplexité, il y a un poids sur les esprits, un trouble dans l'atmosphère morale.

Vaillant sera-t-il exécuté ?

Vaillant doit-il être exécuté ?

La solution de l'affreuse question dépend : d'abord de l'opinion publique, — puis de la décision de M. Carnot, président de la République.

Il se trouve, en effet, que nous vivons sous deux régimes : un régime d'opinion, puisque nous sommes en démocratie, et un régime de souveraineté individuelle, de volonté toute-puissante, puisqu'il nous reste, parmi quelques autres, ce vestige du régime monarchique qui est le droit de grâce.

J'ajoute qu'il esta penser ceci; que M. Carnot, malgré les plaisanteries et les caricatures, n'a évidemment pas pour préoccupation de jouer les monarques, et ici moins que jamais. C'est le premier magistrat d'un grand pays, placé là où il peut le mieux regarder^ le mieux écouter, au poste d'où l'on aperçoitles horizons, d'où l'on voit s'annoncer les grains, les bourrasques, les courants, se faire le temps d'aujourd'hui, se préparer le temps de demain. Il faut du discernement et du courage, la mission est grande et belle.

De même la Chambre des députés aurait pu et dû avoir une voix délibérative. Il appartenait à ceux qui ont été visés directement par l'attentat d'intervenir pour présenter la grâce de la vie comme une mesure d'humanité et aussi de politique. Ces députés, sans l'exception d'un seul, devaient se prononcer pour la clémence . Il y a toujours sur-

prise à voir l'apathie, rindifférence des hommes, lorsque l'avenir est enjeu, lorsque telle mesure à longue échéance est indiquée.

Le nécessaire, tout d'abord, c'est que l'opinion s'exprime, que ses voix nombreuses, confuses, s'accordent, fassent une voix.

J'écoute, je recueille, je vais des faits aux avis, je retourne aux faits, j'inscris et je transmets.

Ai-je besoin, avant d'aller plus loin, de redire ce que j'ai dit, de réprouver la propagande parle fait ? Faut-il répéter que je ne m'inscris pas ici comme théoricien del'anarchie? Je iefais par la simple raison que cela est. Si j'ai à m'inscrire, c'est dans un parti qui est immense et qui n'apparaît pas en groupement déterminé, qui ne se réclame d'aucun chef mais qui peut réunir tout le monde, qui n'a aucun journal en propre mais qui les a tous, — parmi ceux que l'on appellera, si l'on veut, les socialistes pratiques, les hommes de bonne volonté et d'action, les chercheurs de possible, les croyants au mieux, ceux qui veulent faciliter l'accomplissement des destinées de l'humanité avec le moins de heurts et de violences, ceux qui se prononcent contre le crime isolé des fanatiques et contre le massacre en bloc des guerriers. Ceci dit, je donne les raisons que j'aperçois contre l'exécution de Vaillant.

Je note un étonnement de l'opinion à la nouvelle de la condamnation à mort : la grande majorité de ceux qui s'expriment, de ceux que l'on consulte, la presque unanimité même, admettait, voulait une condamnation, mais non la mort.

Pour la personne même de Vaillant, pour sa malheureuse existence qui plaide si fort sa cause, je ne crois pas que l'on

songe à y chercher argument pour la peine de mort, et je crois que l'opinion, sur ce point, a été complètement résumée par le rédacteur en chef du Figaro :

« Ce gamin, — dit M. Francis Magnard, — qu'on met en chemin de fer à quatorze ans, avec quarante sous, en lui disant de marcher jusqu'à ce qu'on l'arrête, cet enfant naturel qui, au malheur de sa naissance, a vu s'ajouter toutes les cruautés des préjugés bourgeois, toute la férocité des honnêtetés légalisées, qui n'a eu autour de lui ni tendresses, ni appuis, ni bons conseils, inspire une pitié que n'a pu détruire tout à fait l'arrogance du meurtrier. Je ne me sentirais pas le courage dem'opposer à ce que cette pitié l'emportât dans les conseils du gouvernement et la décision de l'exécutif... »

Je vais ensuite à une objection que j'ai lue et entendue : qu'il y aurait, dans la remise de la peine de mort au condamné de cette semaine, un désaveu du jury. C'est mal connaître, interpréter et respecter la loi. Si l'institution du jury est dans la loi, le droit de grâce y est aussi, et il est permis de croire qu'il y a été mis pour qu'il pût être exercé. La majorité du jury a proclamé Vaillant coupable sans circonstances atténuantes : la grâce accordée à Vaillant n'efface nullement ce verdict. Vaillant reste coupable sans circonstances atténuantes, et il semble que ce soit bien là l'essentiel pour les douze jurés et pour ceux qui auraient prononcé comme eux.

Car je crois traiter une question suffisamment haute pour ne pas l'embarrasser de questions de partis et de dogmes particuliers. Il y a, dans la presse, un petit nombre de journalistes qui réclament quand même l'exécution de Vaillant, lis ne demandent pas la sanglante intervention de Deibler

par haine pour Vaillant, par désir de le voir mort. Ce serait piètre, et c'est inadmissible. Je choisis, par exemple, M. Paul de Cassagnac, qui s'est prononcé le plus nettement, avec sa violente forme habituelle; il demande la tête de Vaillant, mais il la demande comme adversaire social; il veut et il croit défendre la société telle qu'il la conçoit en réclamant le châtiment. Son seul tort est de partir d'une mauvaise définition de l'attentat commis par Vaillant. C'est un crime comme celui de Tropmann, dit-il. C'est un crime, oui; mais ce n'est pas un crime comme celui de Tropmann. Est-il utile d'insister, de faire valoir tant de réclamations, tant de désirs, tant de cris dé violence ou de pitié qui font Vaillant solidaire, de ce qu'il a lu, entendu, de ce qu'il a compris, et même de ce qu'il n'a pas compris? Nul ne fera que son forfait ne soit un forfait de guerre sociale.

C'est à cette guerre sociale surtout que je pense, et c'est le principal ordre de raisons à aborder.

Ceux qui veulent mettre à mort Vaillant croient seulement repousser la force par la force, donnera réfléchir àceux qui seraient tentés d'imiter l'acte, — faire un exemple,

Ils font un exemple. Mais ils le font mauvais.

Ils mettent du sang là où il n'y en avait pas eu. Ils marquent les premiers le caractère inexorable de la lutte entre la société établie et ceux qui ne sont encore révoltés que de pensée ou de parole contre cette société, — qui ne donne pas à tous ses sociétaires, cela est certain, le bénéfice d'existence et de joie auquel ils ont droit. Ne croiton pas, en faisant intervenir la guillotine, l'abominable machine barbare, déshonneur d'une civilisation, ne croit-on pas que l'on va changer la pensée méfiante, la parole hostile

en affolement de haine, en mouvement criminel? Chez combien, je ne sais. Chez cent ou chez dix, ou chez un seul ! Quand même ce ne serait que chez un seul, c'est encore trop.

Appel à la peur, diront ceux qui ne pensent pas ainsi et qui exigent que la tête tombe.

IS'on, — si l'on parle de la peur de l'homme pour sa peau, pour les siens, pour sa maison. Je ne fais pas appel à cette peur-là, en songeant à M. Carnot, au poste qu'il occupe, en songeant aux députés visés par Vaillant, en songeant à tous ceux qui peuvent influer sur la décision prochaine. Je leur veux la pensée plus libre, le cœur plus régulier.

Mais appel à la peur, oui, — si l'on pense au mystère de demain, à l'avenir humain, aux belles promesses des idées qui sombreraient dans je ne sais quelles catastrophes, si l'on pense aux rencontres sauvages, aux morts de tant de malheureux êtres. Alors il est permis de craindre. Alors il est permis d'affirmer qu'une réforme profonde, quelle qu'elle soit, vaut mieux, pour la défense sociale, qu'une exécution place de la Roquette.

Il s'agit de savoir de quel côté va pencher l'instinct humain, — s'il va aller vers le désespoir et la rage, ou vers l'espoir et la sérénité.

Quels sont donc les plus faciles à convaincre : les misérables qui peinent, qui errent dans la nuit de l'esprit, qui cherchent une issue, qui voudraient un peu d'air, un peu de lumière, ceux qui ne savent pas ou qui savent à moitié, — ou bien ceux qui savent, ceux qui possèdent la richesse, le pouvoir, la direction ? C'est bien à ces derniers, il ne saurait y avoir de doute, qu'incombe le devoir de prendre des

mesures de paix, et non de guerre. C'est à eux, non d'exciter, mais de pacifier, de sauver les cerveaux de la haine, d'épargner à tous les violences.

On a proclamé Vaillant coupable: sa condamnation commuée est un acte suffisant de défense.

Pacifier, c'est se défendre aussi. Gouverner, on l'a dit assez souvent, c'est prévoir. QueM. le président de la République prévoie donc, — et qu'il gouverne ^ {i 4 janvier i894.)

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