‹ Notre temps (volume 2)Chapitre 8 sur 20 · VI ESSAI · texte numérisé non relu

VI ESSAI

(HARiTÉ OU égoïsme en haut.

Révolte ou résignation en bas.

D'EXPOSÉ ^^^^ sont, semble-t-il, les termes à peu près exacts par lesquels on peut résumer l'état d'esprit du plus grand nombre.

Sous ces quatre formes : charité sincère, ou peureuse et calculatrice, — égoïsme aveugle, — révolte brutale qui aggrave la réaction, — résignation dans la torpeur, — un tel état d'esprit est insuffisant pour nous faire trouver l'équilibre social, une civilisation de justice et d'harmonie oïl tout être puisse connaître et posséder sa part d'existence. Mourir de faim, defroid, après avoir vécu d'ennui, d'inquiétude, sans avoir vu briller un rayon de lumière, n'est pas une solution. Jeter une bombe non plus. Guillotiner Vaillant non plus. Adopter la petite Sidonie non plus. C'est là, pourtant, ce qui se passe.

Nulle part l'esprit d'analyse exacte, puis la vue d'en-

1. M. le président Cnrnot a mal prévu, mal gouverne, s'est offert en victime : il a laissé guillotiner Vaillant à Paris, et il est tombé, à Lyon, sous le couteau de Caserio.

semble, qui partirait de l'unité humaine pour aboutir à l'humanité.

Il faudrait commencer par s'apercevoir très nettement de ceci, c'est que deux dérivatifs à la misère humaine sont en décroissance : le sentiment religieux et l'amour de la gloire. De moins en moins les misérables sont convaincus par la compensation du paradis futur. De moins en moins ils se réjouissent à l'idée d'aller engraisser la terre d'un champ de bataille.

Tous, à la suite de quelques-uns, dont les rêveries et les revendications ont traversé les temps, ils commencent à avoir la sensation confuse qu'il leur faut devenir des créateurs, trouver leur idéal en eux-mêmes, parer la Terre d'une beauté. C'est ce que Renan appelait la formation de la conscience de l'univers.

Forcément, l'humanité accomplira ces destinées avant le refroidissement de la planète. Avec quelles lenteurs, à travers quelles catastrophes? Nul ne le sait. Pour l'instant, l'avenir est assez noir, on a l'appréhension d'une lutte abominable entre les intérêts et les appétits.

C'est qu'il manque un terme à la suite de ceux qui étaient énumérés tout à l'heure : action. Aucune collectivité, en ce moment, ne possède le sens de l'action. Y a-t-il même des collectivités? Çà et là, seulement, quelques isolés paraissent en possession de la faculté agissante, et leur parole donne l'illusion de la vie, du mouvement. Mais combien sont-ils par nation ? Et combien s'aperçoivent qu'ils existent ? Ne sont-ils pas méconnus, traités en adversaires, alors qu'ils devraient servir de pivots de rassemblement?

Le parti d'action, habituellement, c'est une bande restreinte qui sert l'égoïsme des uns, profite de la résigna-

NOTHE TEMPS

tion des autres, s'érige en pouvoir dirigeant. Le grand nombre regarde, comme au spectacle. Aucune idée n'apparaît sur la scène : on s'y dispute les places, on s'y partage l'argent.

Ce grand nombre s'apercevra-t-il de la stagnation où il vit, et ceux qui se font ses mandataires, orateurs, écrivains, savants, sociologues de toutes sortes, vont-ils enfin accomplir la besogne désintéressée et si utile? Vont-ils commencer par un commencement, vouloir un résultat, imposer une réforme, puis une autre, ne pas s'arrêter en route pour courir ailleurs ?

On fera cela, on fera l'œuvre d'humanité et de vie, ou on fera l'œuvre de gâchis et de mort. (8 février 1894.)

% VII l~'^*^^'^^^ ^^^ verdicts prononcés par n'im- NATIONA- -^-^ porte qui, par presque tout le monde, sur LISME n'importe qui, sur tout le monde !

L'Anglais n'est qu'un marchand et ne connaît que l'argent. Ses dieux sont le coffre-fort, le sac d'or, le chèque. Il voyage pour fonder des comptoirs. Il aime la mer parce qu'elle conduit partout où il y a des bénéfices à faire. Il massacre et affame les peuples lorsqu'il ne peut réussir à les asservir, pour leur voler leurs territoires, leurs champs, leurs récoltes, leurs œuvres d'art. Ce qu'il ne fait pas pour la monnaie, il le fait par orgueil. Il se croit supérieur à tout, méprise tout, hormis lui-même. Il alTiche les vertus et pratique les vices. Il est hypocrite. Il ne va pas aux offices le dimanche : il passe la .journée à manger, à boire, à se soûler, à commettre des horreurs. Il a de grandes dents, des favoris roux, des complets à carreaux. Il porte

une casquette. Sa femme s'habille mal. Ses enfants sont grotesques. 11 se lave à l'eau froide. Il n'a, dans son île, ni légumes ni fruits. 11 vit dans un brouillard continuel. Il a toujours un parapluie sous le bras. Il n'y a pas d'arbres dansses rues. Ses omnibus sontpetits, garnis de balustrades basses. Ses journaux ont seize pages. Les devantures de ses magasins sont laides. Ses maisons sont noires. Il brûle du charbon de terre et du coke. Il dit yes pour oui. Il s'ennuie chez lui, il est atteint d'une maladie qui s'appelle le spleen, et il vient dépenser son argent sur le continent, pour se distraire. Il est toujours à Paris, à Florence, à Venise. Il ne guillotine pas, il pend. S'il est commerçant ou banquier, il quitte à six heures du soir la Cité, qui devient alors un désert. Il mène la vie de club. Il habille ses soldats en rouge pour la parade, en kaki posr la bataille. Il mange debout, ou assis sur un haut tabouret. Il se nourrit de roastbeef, de beefsteak, de jambon, de plum-pudding, de tarte à la rhubarbe. Il boit dupale-ale,du stout, du thé. Il a inventé le water-closet.

Le Hollandais est un pot à tabac qui fume. Il est lourd, épais et moqueur. Il a des maisons à carreaux vernissés qu'il lave sans cesse. Il cultive des tulipes. Tous ses champs sont coupés de canaux. Il vit dans un climat humide. Il est avare et insensible. Il est silencieux. 11 aime à rester chez lui, sa porte fermée, sa fenêtre close. Il n'est pas familier. Ses maisons sont bâties sur pilotis. Il a trop de moulins dans sa campagne. Il aime le patinage.

Le Belge n'est pas moins odieux. Il est blond, lia les joues colorées. Il mange trop, surtout du poisson bouilli. Il boit une mauvaise bière qui est le faro, et une, plus mauvaise encore, qui est le lambic. 11 fume des cigares à bon marché.

Il est épais, grossier, tout en chair. Ses femmes sont trop grosses. Il se mêle de parler français. Sa littérature est une contrefaçon. Il lave aussi trop sa maison et récure trop ses cuivres. Il dit : « Savez-vous? » et « Sais-tu? » Il a des fêtes qui s'appellent des kermesses.

L'Allemand est brutal, sournois, faux, domestique, sentimental, rêveur. Il cultive la petite fleur bleue du myosotis. Il fume du matin au soir, et du soir au matin, dans une pipe en porcelaine. Il passe sa vie à la brasserie, où il s'empiffre de choucroute, de saucisses, de lard, de jambon fumé, de pommes de terre à l'huile, de viandes aux pruneaux et aux confitures. Sa philosophie est creuse. Son art est compliqué et stupide. Il porte des lunettes à branches d'or. Il est gros et blond. Sa femme laisse pendre ses cheveux en nattes dans le dos et répond au nom de Gretchen. Elle est généralement de mœurs dissolues. Que dis-je ? généralement ! Elle est toujours de mœurs dissolues, c'est un fait constaté par tous les voyageurs.

Le Danois, le Suédois, la Norwégien, que Ton confond toujours, ce qui est justice, sont de vagues habitants du Nord qui existent si peu qu'il est vraiment presque inutile d'en parler. Ils habitent des pays d'eau, de brume, de neige et de glace où il ne peut rien se passer d'intéressant. Chez eux, il fait nuit tout le temps, ou jour tout le temps. Ils vont en traîneaux. Ils pèchent la morue. Ils vendent du bois de sapin, et envoient partout, pour bon marché, des portes et des croisées toutes faites. Leur littérature est, comme leur pays, glacée et brumeuse, et personne n'y comprend rien, pas même eux. Ils sont blonds et flegmatiques, se chaufl'ent avec des poêles et se couvrent de fourrures. Rien de bon, en somme.

Le Lapon et le Groënlandais sont encore pis. Ils habitent des pays encore plus froids, se couvrent de peaux de bêtes, boivent de l'huile de foie de morue. Les uns se blottissent sous des huttes faites avec de la glace. Les autres sont toujours à courir dans des chariots attelés de rennes. Et d'abord ils sont trop petits, et ne valent pas la peine qu'on s'occupe autrement d'eux. 11 n'est même pas nécessaire de savoir si ce sont les Lapons qui habitent le Groenland ou les Groënlandais la Laponie. Il y a aussi l'Islandais, mais qui peut s'intéresser à un Islandais ?

Le Russe habite également un pays froid, où l'on a facilement le nez gelé. Il est brutal et dissimulé. Il parle mal le français. Il mange du caviar et de la chandelle. Il nomme steppe des étendues immenses où l'on ne rencontre personne. Il est généralement moujik et on l'appelle «petit père ». Il s'enivre souvent. Il est religieux et nihiliste. Il adore des images religieuses à fermoir et il fabrique des bombes. Il se chausse de bottes en cuir et se coiffe d'un bonnet de poils. Il est absolument barbare, et ne pourra jamais se civiliser.

Le Serbe, le Bulgare, le Monténégrin, le Roumain, le Macédonien, l'Arménien, peuvent être mis dans le même sac, n'est-il pas vrai ? C'est de la simple clique, un ramassis de gens sans aveu que l'Europe tolère, on ne sait vraiment pourquoi. A quoi tous ces êtres-là sont-ils bons ? Ils font semblant de cultiver la terre, de fabriquer des objets et des étoffes, mais c'est pour cacher leur jeu, et l'on sait très bien qu'ils ne vivent que de brigandages. Qu'il leur arrive n'importe quoi, cela doit bien être indifférent à tout le monde. Ils s'habillent de petites vestes brodées, de culottes bouffantes, ils ont une petite toque sur la tête. Leurs moustaches sont noires et longues, et on ne les voit jamais

sans un fusil sur l'épaule ou un poignard à la ceinture.

Le Turc possède plusieurs femmes qu'il enferme dans un harem. Il passe ses journées assis par terre à fumer dans un tuyau. 11 a un turban sur la tète, ou bien une calotte rouge. Il laisse les chiens sauvages en liberté. Il vend des pastilles du sérail, des roses de Jéricho, des tabourets incrustés de nacre. Il appelle Dieu du nom d'Allah, croit que Mahomet est son prophète, préfère l'Islam à l'Evangile. Il appelle son église une mosquée, et lorsqu'il y entre, il laisse ses sandales à la porte. On ne ait pas ce qu'il mange, des saletés probablement, qu'il ne sait même pas faire cuire.

Le Grec fait profession d'élever des abeilhs et d'admirer des sculptures. En réalité, il est occupé ;' fabriquer des raisins secs et à tricher au jeu, c'est uiiversellement connu. Il est paresseux et bavard, voilà le plus clair de son histoire.

Le Suisse est un pédant et un domestique. Chez lui, il est maître d'école. A l'étranger, il garde la porte, sert dans les restaurants et les cafés, fait métier d'interprète moyennant un pourboire.

L'Italien est aussi paresseux que le Grec. Il passe son temps à dormir sur une dalle, au soleil, à fumer des cigarettes, à manger du macaroni. Si les autres, ceux du Nord, sont trop blonds et ont les yeux trop bleus, lui, il a les cheveux et les yeux trop noirs. Sa femme cache un poignarci à sa jarretière. Il parle trop vile. Il fabrique des marbres affreux. Il est ruffian et traître. Il est jaloux, cruel, vindicatif. Il vit dans un pays où il y a trop de soleil.

L'Espagnol aussi. Celui-ci est hautain, sobre, parle peu, et ne pense pas davantage. Il se nourrit de chocolat et de

fumée de tabac. Il se drape dans une cape. Il va aux courses de taureaux, agite perpétuellement des castagnettes. Sa femme porte une mantille, joue de l'éventail et de la prunelle. Il remplace le cheval par la mule. Il se chausse de sandales attachées avec des ficelles. Son langage est rauque, guttural. Il rase sa barbe et sa moustache, ce qui lui fait un visage tout bleu.

L'Américain boit des boissons glacées, se balance dans des fauteuils à bascule. Il fait cirer ses souliers par une mécanique. Il bâtit des maisons de vingt-cinq étages. Il vend du porc, de l'acier, du bœuf, du pétrole, du blé, etc., il vend de tout. Il rase sa moustache et porte un collier de barbe. Il est cynique en affaires. Il met ses pieds sur la tablette des cheminées pour se chauffer les jambes. Il passe sa vie sur les paquebots et les railways. Il veut conquérir l'Europe. Il est trop riche.

L'Américain du Sud, — Brésilien, Péruvien, et autres, — est trop rastaquouère.

Le Nègre est trop noir.

Le Jaune est trop jaune.

Je dois renoncer à noter les défauts, les vices, les vilenies, dont sont accusés les hommes étrangers. Mais ce n'est pas fini. La même observation impitoyable s'applique à toutes les provinces françaises.

Le Flamand est lourd et grossier. Du reste, il ressemble au Belge.

Le Normand est menteur, cupide, toujours plaidant, ne disant jamais ni oui ni non, buvant du cidre, alcoolique, capable de vendre son père, sa femme ou son fils pour une parcelle de champ. Du reste, il ressemble à l'Anglais.

l88 NOTRE TEMPS

Le Breton est sale et ivrogne, entêté, batailleur. Il boit de l'eau-de-vie.

Le Tourangeau est paresseux, dort toute la journée comme toute la nuit. Il ne se réveille que pour manger et boire. Il boit du vin.

Le Lorrain est faux, « traître à Dieu et à son prochain ».

L'Alsacien est plus faux encore. C'est un mangeur de choucroute, et il ressemble à l'Allemand.

L'Auvergnat est un charbonnier, ou un porteur d'eau, ou un marchand de marrons. Il est avare, dur, exploiteur. Il vient dans les grandes villes où il se prive de tout pour se retirer un jour dans ses sales montagnes, oîi il se nourrira de fromage et de lait.

Le Gascon est tortueux, blagueur, menteur, jamais sûr, intrigant. D'ailleurs, il a l'accent gascon.

Le Provençal, lui, a l'accent provençal. Il est toujours de Marseille, qu'il trouve une ville bien plus belle que Paris. Il parle sans cesse de la Cannebière. Il se nourrit de bouillabaisse, de tomates crues et d'ail, et il boit de l'huile.

Etc., etc., etc.

Après les provinces, il faudrait prendre les villes, les quartiers, les maisons, les individus. Ces notes d'ethnographie comparée pourraient être ainsi 'développées jusqu'à faire des volumes. J'en ai donné assez pour ma part. Chacun peut les continuer à sa guise, pour se convaincre que toutes les mœurs sont laides, tous les caractères vils et grossiers, tous les aspects physiques répugnants, toutes les cuisines épouvantables.

— Que reste-t-il?

— Moi, — répond l'éreinteur. {7 août, 1893.)

I. LA RAISON d'état ET LA VÉRITÉ. — § II. M. BERGERET. — § III. LES NEUTRES. — § IV. LE CODE MILITAIRE. — § V. LE MOTIF DE ZOLA. — § VI. LES RAISONS DE JAURÈS. — VII. LA REVISION ET l'armée. — § VIII. LE DRAME ET LES PERSONNAGES. — § IX. LE JUGE. — § X. LA SEULE SOLUTION. — § XI. DEUX ESPRITS. — § XII. ESQUISSE d'eSTERHAZY. — § XIII. PICQUART. — § XIV. HOCHE

PARLE. § XV. ÉPARGNONS LA VICTIME. — § XVI. l'aBNÉGATION

DE l'officier. — I XVII. RÉPARATION IMPOSSIBLE.

g I /^^ ^ ^^ reparaître la raison d'État, cette

LA RAISON V-^ vieille personne que l'on aurait pu croire

D'ÉTAT morte et enterrée avec les catholiques irré-

Ef , ductibles et les théoriciens de la monarchie

LA VERITE absolue. Elle est revenue dans les discussions

parlées, dans les polémiques des journaux, dans ce

bruit de racontars, de suppositions, d'inventions, qu'a fait

lever la nouvelle affaire Dreyfus, augmentée de l'affaire

Esterhazy.

Elle est revenue en son accoutrement, en son costume de carnaval, fait de pièces et de morceaux, acquis à travers les siècles. Elle est romaine, moyenâgeuse, inquisitoriale, royale, jacobine, impériale. Elle a endossé tous les costumes, les uns par-dessus les autres, elle a revêtu la toge et le haut-de-chausses, elle s'est coiffée de la cagoule et de

la perruque, du bonnet phrygien et du bonnet à poil. Et voici qu'après ce passé, où elle incarna toutes les formes de la tyrannie du droit divin et même de la Révolution traditionaliste, elle prétend régir les hommes au nom des gouvernements modernes démocratiques, expressions directes ou prétendues telles de la volonté de tous. La caduque raison d'État animerait nos puissants de quatre jours, les délégués des assemblées, les commis aux affaires, ceux qui ont reçu mission de servir enfin une politique de grand jour, de pleine lumière, — la politique qui devrait être celle d'aujourd'hui, qui sera celle de demain.

Y a-t-il donc nécessité indiscutable de garder un secret terrible, d'assurer le salut de la patrie ? Sommes-nous, comme les révolutionnaires de 1793, assaillis sur nos frontières, avec une Vendée ignorante et criminelle derrière nous? Nullement. Nous sommes en débat ou, pour mieux dire, en enquête sur un procès intérieur. La question se pose, non seulement de savoir si Dreyfus est coupable ou innocent, mais aussi de savoir s'il n'est pas d'autres coupables, s'il existe des gens en possession de la vérité et qui ne veulent pas la dire, pour sauvegarder leurs intérêts particuliers et des intérêts collectifs.

Voilà, je crois, comment la question est définie pour ceux qui négligent les spéculations des fausses nouvelles et les hurlements de l'esprit de parti. Sur le fond même de l'affaire, le public ne sait rien, et ses informateurs habituels n'en savent pas davantage. Personne, en dehors des acteurs du drame, ne sait ce qui s'est passé aux séances du conseil de guerre qui a jugé et condamné Dreyfus. Personne ne peut motiver un avis sur la pièce décisive qui aurait, dit-on, enlevé le vote.

Personne ne peut prononcer sur le cas de M. le commandant Esterhazy, Personne ne peut dire exactement quel renseignement décisif est attendu de M. le lieutenantcolonel Picquart. Mais cette absence de renseignements sûrs n'empêche pas nombre de gens, journalistes, orateurs de réunions, importants de tous genres, badauds de toutes espèces, d'avoir une opinion tranchante sur ces questions, pourtant assez graves pour n'être pas jugées à la légère.

C'est ici que l'on voit intervenir la fameuse raison d'État. Que les choses soient d'une manière ou d'une autre, la raison d'État décrète que l'opinion n'a rien à voir et à savoir dans ces secrets de ministères et d'ambassades. Ce serait tout compromettre que de donner à tous ce qui est réservé aux seuls initiés. Dans l'état de l'Europe, il serait de la dernière gravité de révéler les dessous militaires et diplomatiques. Il existe des documents qui porteraient l'évidence dans les esprits, mais ces documents, nul n'a le droit de les dévoiler. Une telle indiscrétion aurait des conséquences qui ne peuvent même pas être indiquées, etc., etc.

C'est ainsi que la France de 1897 est maintenue dans la torpeur ancienne, plus de cent ans après la chute de la monarchie et la proclamation des Droits de l'homme et du citoyen. Nos hommes d'État de cette année continuent les traditions des grands autoritaires d'autrefois, qui mettaient leur volonté au-dessns du destin de l'individu. Ils jouent au Louis XI, au Richelieu, au Napoléon, sans plus se soucier de l'unité humaine, de l'anonyme, du rien perdu dans la foule. Pourtant, aujourd'hui, c'est de ce rien qu'ils tiennent le pouvoir, c'est par lui, et soi-disant pour lui, qu'ils se

trouvent en possession de ces postes où ils oublient si facilement leurs origines.

Qu'ils conduisent et achèvent leurs négociations prudemment et silencieusement, qu'ils restent les maîtres, sous le contrôle permanent des Assemblées, de telle action de politique intérieure et extérieure qu'ils sont chargés d'engager, cela est reconnu par tous, et il n'est pas besoin de définir à nouveau les caractéristiques du pouvoir législatif et du pouvoir exécutif. Mais ici, dans cette affaire Dreyfus-Esterhazy, l'intérêt public — supérieur, je pense, à tous les intérêts gouvernementaux, ministériels, administratifs — veut une solution, et cette solution doit être : la vérité.

Le vérité toute pure, toute nue, éblouissante, c'est la force nouvelle qui s'oppose à la raison d'État. Tout le monde la veut, quelle ' qu'elle soit. Depuis le temps qu'on parle d'elle, qu'on nous l'annonce, va-t-on nous la laisser apercevoir, cette déesse candide et immaculée ? Elle est encore, comme toujours, dans le puits profond et noir. Nous nous penchons sur la margelle, nous croyons voir luire dans les ténèbres la chair lumineuse de cette inconnue si ardemment souhaitée. Va-t-elle enfin venir vers nous, sortir de ce trou où elle est enfouie, surgir resplendissante, irréfutable par son seul aspect? Un héros intègre va-t-il se trouver qui saura délivrer cette prisonnière ? Pourquoi non ? pourquoi ne se trouverait-il pas, même daos notre monde discipliné, routinier, égoïste? L'héroïsme est toujours exceptionnel et inattendu, il peut naître du milieu en apparence le moins préparé, par réaction, par protestation. Le héros, ici, ce sera simplement l'honnête homme qui verra clair et qui parlera selon sa

conscience. Ce serait faire injure à l'espèce humaine que de croire à l'impossibilité de cette rencontre. (24 novembre iS97.)

HONNEUR à M. Bergeret, maître de conférences à la Faculté des lettres de***,

ai. nr^nuc

j^^-p dont M. Anatole France, de lAcadémie française, a recueilli les dires en ses deux volumes de fOrme du Mail et du Mannequin d'osier! Honneur à M. Bergeret ! Il n'a pas été seulement le discuteur qui se laisse aller aux fines et froides ironies et aux remarques subversives en se promenant sous le feuillage des vieux arbres de sa petite ville. Il ne s'est pas contenté de tenir tète, dans la boutique du libraire, aux préjugés de l'aristocrate, aux axiomes administratifs du préfet, aux calculs ambitieux de l'ecclésiastique, à toutes les phrases convenues des philanthropes pourvus de rentes. Il ne lui a pas suffi non plus, seul à seul avec sa pensée, dans son triste logis d'universitaire pauvre, troublé par une compagne médiocre, acariâtre et stupidement sensuelle, enlaidi encore par la trahison de son élève préféré et par le chagrin domestique, il ne lui a pas suffi, dis-je, de vivre sa vie intérieure et de juger, de toute sa force de liberté, les basses et tristes choses delà société injuste. M. Bergeret n'a pas été un indifférent et un égoïste. Il s'est intéressé au drame humain et au malheur public autrement que par des phrases acérées et des pensées secrètes. Il a franchi, avec infiniment de simplicité, le passage, difTicile pour les hommes comme lui, qui sépare la rêverie de l'action. Dans ces listes de noms pressés qui s'allongent par

centaines, par milliers, nul ne peut s'empêcher de voir le nom à la fois fictif et réel de M. Bergeret, maître de conférences à la Faculté des lettres de ***. Il y est, il reparaît sans cesse, il éclate chaque jour, il revient comme un refrain à chaque alinéa.

M. Bergeret connaît l'Histoire. Il a un grand respect pour l'ensemble de la pauvre humanité qui a cherché et cherche toujours si pé«dblement sa voie. 11 sait très bien quels efforts, quelles peines, quelles souffrances, sont dissimulés sous l'Histoire d'apparat, qui montre au premier plan son appareil militaire et diplomatique. Il a découvert autre chose, des soupirs, des plaintes, des cris, dans les livres des écrivains qui ont pu échapper, à force d'adresse et d'audace, à la délation religieuse, au bras séculier, à la brutalité royale. Il a compris l'ignorance et l'asservissement de la foule d'autrefois à écouter les balbutiements de la foule d'aujourd'hui, à contempler ses mouvements instinctifs.

Il sait aussi, puisqu'il l'a si bien expliqué à M. Roux, son élève, ce que fut de tout temps, pour les conquérants, la nécessité du militarisme, et comment les armées se heurtèrent, en de sanglantes collisions, sans savoir pourquoi. Il sait de même que le maintien des armées permanentes, à la suite des conquêtes, guerres, victoires, défaites, revanches, sans cesse recommencées, est une des formes de la survivance du passé, et que les chefs d'Etat ne peuvent souhaiter le désarmement « qui rendrait leur fonction difficile et mal sûre et leurferait perdre un admirable instrument de règne ».

II souscrit à l'opinion du savant commandeur Aspertini, philologue et agronome, qui déplore, à propos de récents

événements, arméniens et grecs probablement, que les Français ne soient plus les apôtres de la justice et de la fraternité, que la France ne soit plus l'amie du genre humain, la concitoyenne des peuples, la France des philosophes et de la Révolution.

Enfin il a des opinions particulières sur le code de justice militaire, et il les a exprimées avec une netteté suiïisante dans la boutique du libraire Paillot, devant M. de Terremondre, le docteur Tornerol, l'archiviste Mazure, l'inspecteur des Beaux-Arts Georges Frémont, de passage dans la ville : « Des restes de barbarie traînent encore, dit M. Bergeret, dans la civilisation moderne. Notre code de justice militaire, par exemple, nous rendra odieux à un prochain avenir. Ce code a été fait pour ces troupes de brigands armés qui désolaient l'Europe au xvm^ siècle. Il fut conservé par la république de 92 et systématisé dans la première moitié de ce siècle. Après avoir substitué la nation à l'armée, on a oublié de le changer. On ne saurait penser à tout. Ces lois atroces, faites pour des pandours, on les applique aujourd'hui à de jeunes paysans effarés, à des enfants des villes qu'il serait facile de conduire avec douceur. Et cela semble naturel ! ))EtM. Bergeret ajoute : « 11 est vrai que les peines capitales prononcées par les conseils de guerre ne sont exécutées qu'en Algérie, et qu'on évite, autant que possible, de donner en France même ces fêtes martiales et musicales. On reconnaît qu'elles y feraient mauvais effet. C'est la condamnation tacite du code militaire. »

Ces paroles proférées l'an dernier, M. Bergeret prit connaissance, jour par jour, dans le calme de sa ville, de tous les incidents qui formèrent, peu à peu, l'affaire Dreyfus- Esterhazy. Il s'intéressa à ce sensible accroissement de lu-

mière dans cette région d'ombre où tout le monde errait à tâtons.

Il médita sur les fac-similés d'écritures, les comparant au bordereau accusateur.

Il lut attentivement les lettres saisies chez M*"' de Boulancy, reconstruisit, sur ses paroles et sur ses actes, l'étrange caractère de soldat d'un autre temps du commandant Esterhazy.

Il fut épouvanté du néant scientifique, de la légèreté des déductions de l'acte d'accusation contre Dreyfus, et il eut dès lors la conviction que l'ofTicier d'état-major avait été condamné sur une pièce secrète. Mais de quelle nature et de quelle solidité était cette pièce ? et ne démontrait-elle pas avant tout la négation des formes judiciaires d'une nation civilisée, si elle n'avait pas été communiquée à l'accusé et à son défenseur ?

Il fut enfin terrifié et indigné des traitements infligés au lieutenant-colonel Picquart, qu'il devinait, en son cerveau de lettré, comme un officier à la de Vigny, pris entre la grandeur et la servitude militaires, comme un homme ayant voulu obstinément la vérité. M. Bergeret accepta dès lors, en sa conscience, comme preuve morale irréfutable, la triple entreprise contre le lieutenant-colonel Picquart : son envoi en Tunisie, — sa défense, etprobablement son attaque, condamnées au huis clos alors que le débat contre lui avait été public, — enfin son enfouissement dans une casemate du Mont-Valcrien.

En môme temps que cette dernière nouvelle lui arrivait, il prenait aussi connaissance de la parole et de l'acte de Zola, se dressant seul contre tous, et accusant avec véhémence, pour obtenir enfin la lumière de la vérité. Il n'avait

pas souvent été en accord parfait avec le romancier naturaliste, il avait été choqué des théories de ses rudes polémiques, il n'aimait pas toujours la forme des ouvrages de l'auteur des Rougon-Macquart. Mais cette fois, du coup qu'il reçut, il admira, et seul, dans son logis déserté, il se remémora quelques faits.

Il soDgea de nouveau, tous les jours qui suivirent, à la justice militaire, aux petits soldats fusillés pour des imprudences de gestes, pour des peccadilles de simples, à Bazaine qui fut vraiment un traître, puisqu'il livra l'armée sur laquelle comptait laFrance, et que ses camarades n'envoyèrent pas à l'île du Diable, mais dans un îlot de Provence, d'où il s'évada rapidement. Il se demanda pourquoi la France n'avait pas transformé son code militaire, et pourquoi les crimes des soldats ne relevaient pas, comme dans tel pays voisin, delà justice civile.

Sa pensée s'en alla avec douceur et fierté à cette vieille Université de France, qui avait eu toujours pour ennemies l'Église et la Dictature, et qui avait bien son mot à dire, sa renommée ancienne d'intelligence et d'honneur à jeter dans ce grand débat obscur. Il évoqua, en un éclair de pensée, la lutte menée parla bande noire depuis vingtcinq ans, les écoles supérieures militaires envahies par les élèves de la rue des Postes. Il vit soudain la discussion élargie, une grave mise en question du progrès humain et du rôle de la France, il sourit en songeant à la phrase écrite sur lui par son historiographe : « M. Bergeret ne craignait jamais les idées, mais il était timide devant les hommes. » Et, prenant posément sa résolution, après avoir lu le texte des deux protestations publiées par les journaux, il les signa toutes deux, de son nom et de son litre : « Lucien Bergeret,

maître de conférences à la Faculté des lettres de *** », et se hâta, car l'heure du courrier était proche, de les porter au bureau de poste, avant d'aller converser, comme à son habitude, dans la boutique du libraire. (20 janvier i898.)

Page 1