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IX. — ROUTES DE FRANCE

CE que l'on voit, ce que l'on entend, sur les routes de France, au long d'un voyage en automobile, de Paris à la Tranche-su r-Mer en Vendée, donne une idée de l'état desprit de notre pays assailli par la guerre, malgré la rapidité de la course, la brièveté des arrêts. Une extraordinaire impression de calme domine, plus que d'habitude, ces paysages, où se fait la moisson des avoines et des blés.

Nous partons, Clemenceau, son secrétaire Jean Martel et moi, de Paris, à neuf heures du matin. Tout de suite après Versailles, l'animation de sa Place d'armes où les troupes font l'exercice, où les camions militaires se croisent, ce sont les champs où les meules d'or rayonnent sous le ciel bleu. Rambouillet dépassé, la Beauce atteinte, le grenier de la France apparaît splendide autour de Chartres aux deux hautes tours inégales, au toit vert, aux porches sculptés. Des deux côtés de la route, la terre s'arrondit, à peine ponctuée par les villages et les bouquets d'arbres, dominée parfois sur la ligne d'horizon par une charrette qui prend, avec le cheval et l'homme debout, une importance démesurée. Rien de plus beau que ces images du travail humain, si bien

détachées, dressées dans l'espace. Nulle fièvre, nul excès. Tout est mesuré, exact, à l'unisson du travail de la nature. Chaque pas mène tranquillement vers le but, chaque heure a son labeur ou son repos.

Cette signification est encore rendue plus sensible par le nombre diminué des travailleurs. Des vieux à cheveux gris ou blancs. Des enfants imberbes. Les jeunes hommes, les hommes faits sont ailleurs — sur les champs de bataille, défendant leur terre ; blessés, dans les ambulances ; prisonniers, dans les camps allemands ; morts pour la patrie, sous la terre qui a bu leur sang. Tous les hommes sont à la guerre. Fatalement, le nombre des paysans fait que cette guerre est une guerre où le paysan, plus que tout autre, paie de sa personne, de sa fatigue, de sa liberté, de sa vie. Loin de ma pensée l'idée de faire des séparations entre les soldats réunis dans la tranchée, les ouvriers, les employés, les commerçants, les bourgeois de tous genres, les écrivains, les artistes, les instituteurs, les curés, tous ceux qui ont été appelés pour l'œuvre de résistance et de victoire. Dans mon quartier de Paris, combien de boutiques ont acquitté la dette de mort. Non, il n'y a pas de catégories à établir, pas de distinctions à faire. Mais ici, sur le sol sacré de la terre nourricière, il faut bien penser à ces hommes du labour, des semailles, des récoltes, qui sont là-bas, pendant que nous passons devant leurs humbles maisons, devant leurs prés, leurs champs, leurs bois.

A leur place, c'est le père vieilli qui dirige et qui fait la besogne, c'est la femme qui agit comme agissait l'homme, c'est l'enfant qui obéit à l'appel du travail en attendant l'appel des armes. Les femmes paysannes sont merveilleuses d'activité, d'intelligence, de savoir. Elles bottèlent les épis.

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façonnent les meulettes, ordonnent les meules sur lesquelles elles sont debout, comme de rustiques Cybèles, le visage bruni sous la capeline de toile, les bras nus, regardant le voyageur et pensant à l'absent. C'est l'idée aussi qui nous vient et qui ne nous quitte pas, à voir ce monde ainsi occupé pour ceux qui sont partis. Le spectacle est admirable et poignant par tout ce que la pensée vient y ajouter du décor de l'avant qui se superpose alors au décor de l'arrière. Le ciel bleu argenté de nuages, doré de soleil, s'obscurcit de fumées d'incendies, il est sillonné d'obus, de bombes, d'éclats de schrapnels, de vols d'avions qui se poursuivent. La terre des moissons se creuse en tranchées où la vie sourde des combattants se concentre et attend, et d'où parfois s'élance la vague d'assaut pendant que crépite le bruit meurtrier des mitrailleuses, que tonne la canonnade ininterrompue.

11 est impossible de ne pas évoquer ces scènes terribles pendant que se déroulent sous nos yeux les scènes paisibles du labeur. Qui dira les pensées qui sont en ces vieux, en ces femmes ? Ils font comme s'ils ne songeaient qu'à leur acte du moment, comme s'ils voulaient oublier, mais combien, sous les appels tranquilles des voix, sous les gestes héréditaires, ont l'esprit anxieux et le cœur oppressé I Combien de ces femmes sont veuves depuis ces deux années de carnage I On ne les distingue pas, de près comme de loin, des autres femmes qui ont encore des nouvelles de leur homme et l'idée de le revoir. La certitude du malheur et l'incertitude du lendemain ont à peu près même visage. Mais voici, à l'angle d'un chemin, ou sur le pas d'une porte, une vieille, une mère douloureuse. Le malheur est là, immobile, résigné et désespéré, sans mots et sans larmes.

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A travers ces chaumes, ces moissons, ces douleurs, ces espoirs et ces désespoirs, nous arrivons à Cliâteaudun, où vit toujours l'héroïsme de 1870. Il y a, sur une esplanade, un monument que l'on ne songe pas à apprécier esthétiquement : on sait qu'il signifie la volonté et le courage des habitants qui ont bravé les incendies et les fusillades dans la méthode sauvage des Prussiens d'alors comme des Allemands d'aujourd'hui. La promenade nous conduit au château, qui est un des plus admirables que l'on puisse voir. A demi ruiné, il garde la beauté d'une Renaissance pure et forte, où reste le goût de notre art du Moyen-Âge, car toute la Renaissance, comme on le sait bien, n'a pas été la bâtardise enjolivée à outrance de l'art italien. C'est ici le château du jeune et beau Dunois, que la reine Hortense faisait partir d'une telle ardeur pour la Syrie : il a sa statue dans la chapelle, et, si c'est bien lui, comme on aime à le croire, il a l'aspect d'un guerrier réfléchi, digne de figurer parmi d'autres statues de saints et de saintes, fort belles, que l'on doit louer le propriétaire du château de n'avoir pas laissé enlever par des marchands avisés. Il y a encore autre chose dans le castel de Dunois, il y a un tribunal révolutionnaire que doit connaître Aulard et qui vaudrait bien une notice dans sa Revue de la Révolution française.

Ce tribunal est au complet avec le siège du président, surmonté d'un panneau orné des attributs de la justice, bonnet phrygien et faisceaux de licteurs, la barre du procureur, le banc des accusés, et une balustrade derrière laquelle se tenait le public. C'est un décor de boiseries gîté dans une salle du château féodal, et je ne crois pas qu'il en existe beaucoup d'autres exemplaires. Le châtelain actuel est décidément un homme de goût, qui a le respect de tous les

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aspects historiques, ce dont il convient de le féliciter. Assez de seigneurs et d'ecclésiastiques modernes ont détérioré leurs chapelles, églises et castels, pour savoir gré à celui-ci de n'avoir rien trafiqué ni détruit de l'héritage de ses ancêtres.

De Cliâteaudun, nous filons sur Chinon où nous arrivons le soir. Après la Beauce, la Touraine. Après le beau Dunois, Rabelais qui a sa statue au bord de la Vienne. 11 a dû se plaire à Chinon, non seulement pour le vin blanc exquis au parfum de fleur, mais pour la beauté charmante de la ville. C'est un jardin autour de vieilles maisons qui montent et descendent les pentes d'une longue rue menant au château. De l'une de ces vieilles maisons, plantées de guingois, toutes rapi''Tées de tuiles et de poulrcUes. sort un officier qui veut nous faire l'honneur de son logis. Il a reconnu le président delà commission sénatoriale de l'armée, et il tient à lui montrer la charmante cour d'un logis construit pour Richelieu. Quelle n'est pas noire surprise de retrouver en cet officier le chef d'orchestre de l'Odéon, Bretonneau, pour lequel j'ai des sentiments personnels de gratitude. Nous le quittons pour le château, superbe construction espacée au sommet de la colline, avec ses tours, ses murs, ses contreforts. C'est là que Jeanne d'Arc a trouvé et reconnu Charles VII, et l'on voit encore la chambre basse qu'elle a occupée, à peu près aussi luxueuse qu'une écurie. Celte pauvre et grande fille du peuple suffit à ennoblir la fastueuse et grandiose demeure.

J'arrête là ces notes prises au cours d'un voyage de route. Après Chinon, quitté le lendemain matin, c'est bientôt la Vendée par un dimanche pluvieux, le repos bien gagné de la semaine, les femmes et les enfants en noir au long

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des chemins, des veuves, des orphelins. C'est encore leur souvenir que j'évoque et que j'honore en écrivant ces lignes dans un village du bord de la mer que je connais bien pour y avoir séjourné déjà il y a très longtemps, et où je retrouve, chez les enfants des hôtes d'autrefois, la même hospitalité de la maison ouverte et du cœur généreux. (6 septembre 1916.)

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