LE TROUPEAU EN GUERRE
LA France se défend, depuis le mois d'août igili, contre la plus brutale, la plus sauvage agression qui ait jamais été organisée, avec une telle science de la destruction, contre un peuple pacifique. La France se défend, cela répond à tout, cela ne nous permet pas de nous arrêter aux suggestions de paix qui pourraient nous venir des Neutres ou des Allemands. La France se défend, il lui est donc impossible de proposer la paix aux empires féroces qui l'ont assaillie, et elle est obligée, pour sa sécurité présente et future, et pour la liberté de l'Europe reconstituée, de continuer celte guerre terrible jusqu'à la défaite complète de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Turquie et de la Bulgarie.
Tel est le fait devant lequel la France d'aujourd'hui se trouve fixée par le destin cl qui l'oblige à donner son sang, son or, son repos, à engager toute son existence pour que la France de demain ait le pouvoir de recommencer la vie.
Ceci dit, pour la France, on a le droit d'être stupéfié devant la guerre, le massacre systématisé où se ruent des millions d'êtres, la tuerie à la mécanique où les fusils, les mitrail-
leuses, les canons légers, les canons lourds, les obusiers, les torpilles, les aéroplanes, les gaz asphyxiants, les explosifs de tous genres, crachent la mort sur la terre, sur l'eau, dans les airs, pour détruire toute créature humaine, toute construction, que dis-je, pour détruire la terre elle-même avec sa végétation, ses arbres, ses champs, son herbe. Ceux qui ont vu les champs de bataille de deux années, où s'exerce la rage savante et idiote du combat, ne trouvent pas de mots pour décrire l'état des villes, des villages, des hameaux, l'état du sol. Rien, il n'y a plus rien ! Les monuments orgueilleux, les humbles maisons, tout est réduit en un amas, en une bouillie de décombres, où il n'y a plus traces des maisons et des rues. Les champs avec leurs clôtures sont supprimés, c'est une suite enchevêtrée de trous larges et profonds qui se confondent. Cherchez la terre, la bonne terre labourable et nourricière : elle est remplacée par un détritus hétéroclite, comme on en voit aux décharges publiques, sauf qu'ici aucun objet n'a sa forme ou son restant de forme, c'est de la pierraille et de la ferraille qui reste meurtrière, obus et grenades non exploses encore à craindre, et qu'il faudra faire déblayer par des mains experles avant de retrouver ou d'apporter la terre propice aux semailles et aux moissons.
Devant cet anéantissement de toutes choses, ajouté à l'anéantissement plus épouvantable des vies humaines, on se demandera, en effet, si nous n'assistons pas à une rétrogradation de notre espèce reculant plus en arrière encore que la période dite de barbarie. Quoi! en l'an daté 1916, après la culture antique civilisatrice de l'Europe, après la civilisation même de l'Europe qui a brillé quand même, à travers les jeux sanglants des guerres où malgré tout la cause de l'é-
mancipation des peuples venait à la lumière et gagnait de la force, après tant de sacrifices et de souffrances où l'homme prenait conscience de son sort et de son rôle, il peut y avoir un tel conflit armé où la mort s'avance comme une machine inflexible alimentée par des usines qui brûlent et fument jour et nuit ! C'est ainsi, et il n'y a plus qu'à donner raison à ceux qui prononcent que la guerre est éternelle, que toujours l'homme sera un loup pour l'homme, qu'il faut prendre son parti du recommencement monotone et sanglant de l'Histoire. 11 y a eu, il y a, il y aura toujours des hordes formées sur une région quelconque du malheureux petit globe terrestre pour surgir avec le fer et le feu, mettre à exécution les pillages, les vols, les viols, les incendies et les tueries décrétés pour toujours par la divinité des carnages ! Soit! Mais alors il est permis d'en conclure à la stupidité définitive de ceux qui mettent le fléau en branle. Nul n'osera contester, cette fois, que cette stupidité est au compte des Allemands. Ce sont les Allemands qui ont envahi à l'ouest la Belgique et la France, à l'est la Russie, au sud la Serbie. Ils font des victimes, depuis deux ans et plus que leurs appareils de guerre sont installés contre les peuples qui ont dû subir l'envahissement, mais ils sont eux-mêmes les victimes de leur œuvre de mort. On voudrait croire, ce qui est naturel, que les soldats allemands campés sur notre sol et leurs familles qui les attendent, dans les vieilles villes et les vieux villages de la vieille Allemagne, sont hostiles à la guerre, à toutes les misères qu'elle entraîne, à la faim, à la pauvreté, aux blessures, à la mort, aux douleurs de la séparation. On dit, et c'est vrai, que les lettres et les carnets trouvés sur les cadavres des soldats allemands, que les lettres reçues par les prisonniers, ne sont que des cris de détresse. On dit même
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que ceux d'entre eux capables d'avoir une opinion et un jugement sur l'horreur où ils se débattent, avouent que leurs dirigeants sont coupables, militaires, civils, industriels, capitalistes, et même les penseurs de divers ordres enivrés par l'idée de la plus grande Allemagne et de sa domination terrifiante et bienfaisante sur le monde enfin soumis à la vraie loi.
On dit plus et mieux encore. On dit que les souverains de l'Allemagne ne sont pas tous inféodés, d'esprit s'entend, au Kaiser de Berlin. Quelqu'un ayant vécu pendant plusieurs années à l'une des cours royales qui font partie de l'Empire me disait, en termes explicites, avec détails à l'appui, qu'il n'y avait, chez le souverain de noblesse plus ancienne, que dédain pour ces parvenus de Hohenzollern, datant à peine de deux siècles. Le dédain signifie ici envie et haine. C'est contraint et forcé que celui-là marche derrière le seigneur de la guerre, et on suppose facilement qu'il n'est pas ravi des suites de l'aventure. Mais que dire de son peuple, qui s'est laissé mobiliser, qui est aujourd'hui décimé dans son armée, affaibli dans son existence civile? Que dire de tous ces peuples, Avurtembergeois, badois, bavarois, saxons, qui marchent comme un seul homme avec les Prussiens qu'ils €xccrent, contre des ennemis qui leur sont indifférents, et même quelques-uns sympathiques ? A Munich, pour ne citer qu'un peuple et qu'une ville, l'opinion de la population était plutôt favorable aux Français. Cela n'empêche que nous avons des Bavarois comme adversaires, de meilleure composition que les Poméraniens et les Silésiens, affirment nos soldats des tranchées, mais il y a bien un moment où tous, malgré ce qu'ils peuvent penser, sont obligés ou se •croient obligés de cracher la mort contre nous.
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De ces sentiments plus ou moins exacts, que je me garderai bien de généraliser, qui correspondent tout au moins à une sorte de réalité latente, on conclura à \ine aberration qui touche à la folie. Si tous ces hommes qui nous font la guerre, cl qui meurent tristement et courageusement, savaient se regarder entre eux bien dans les yeux, et s'avouer qu'ils ne risqueraient pas plus à faire la grève du combat injustement entrepris, on pourrait marquer un pas décisif, cette fois, dans la voie du progrès et de la paix. Hélas ! J'ai la sensation que c'est une vision chimérique, les hommes étant, et les Allemands plus particulièrement, enclins à l'enrégimentement et au servage. Du jour où ces Saxons, Bavarois, Hadois et Wurtembergeois sont partis, avec leurs kamarades prussiens, au pas gynmasliquc el le fusil sur l'épaule, pour obéir à Tordre de mobilisation, ils s'étaient engagés pour jusqu'à la fin de la guerre, ils avaient fait le sacrifice de leur vie sur l'autel du vieux bon dieu allemand, insatiable Moloch, prêt à dévorer les Allemands avec les autres.
Quand on pense qu'il n'y a que le seul Liobknecht, héros digne fils d'un héros, qui soit, de tous les chefs socialistes, descendu dans la rue pour crier sa haine de c^lle guerre, on ne peut pas se flatter pendant un seul instant que les régiments d'ouvriers et de paysans vont s'arrêter, au milieu de cette guerre d'extermination, pour déclarer que c'est stupide, absurde, monstrueux et qu'ils en ont définitivement assez. Ils se rendront, autant qu'ils pourront, individuellement ou par petits paquets, mais quant h faire la manifestation en masse, n'y comptons pas.
Donc, jusqu'à la lin, nous ferons cette guerre au Kaiser et à ses subordonnés, rois et grands-ducs de l'Allemagne, cl
aux états-majors, et aux industriels, et aux commerçants, et au populo de la terre et de l'usine. Cette guerre, ils l'ont voulue, ils la veulent, les uns consciemment, les autres par lâcheté, ils l'ont, ils la subiront donc jusqu'au bout, comme nous qui ne l'avons pas voulue, et qu'ils ont forcés à la faire. Que les Alliés écrasent les fauteurs d'un tel désastre, ils rendront service au troupeau qui les suit. (22 octobre 1916.)