VIII. — PAUL LINTIER
LES lettres françaises ont leur liste de morts sans cesse accrue depuis le mois d'août iqiA- Pour les écrivains, l'égalité devant le sacrifice et la disparition n'auront pas été un vain mot. En voici un, Paul Lintier, tué par un obus, le i5 mars 1916, sur le front de Lorraine, à 28 ans, dont on peut mesurer la valeur et la perte. Il a laissé un livre : Ma Pièce, réunion de notes d'un canonnier, écrites au jour le jour en 191 /i, qu'il remettait aux éditeurs Plon-Nourrit quelques semaines avant d'être foudroyé. Ce recueil de notes se trouve être un vrai livre, un des plus remarquables qui aient jamais été écrits sur la guerre, où l'intérêt commence dès la première ligne pour ne finir qu'à la dernière, où la vision est reproduite avec une vérité de mots singulière, ne reculant pas devant le spectacle le plus réaliste, la pensée restant toujours haute et pure. Ce jeune homme de vingt-trois ans est un écrivain qui a tout vu et tout senti de la vie et de la mort. Il est toujours naturel, il a de l'humour et de l'émotion. C'est un soldat prêt à tout, il l'a prouvé, mais c'est un soldat qui pense moralement, avec une belle philosophie. Sans faire de
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rapprochement inutile, on peut dire de lui. avec justice, qu'il est un descendant des grands écrivains qui ont donné aux pages des livres la lueur sanglante et le frisson terrible de la guerre.
Le livre est en quatre parties ainsi indiquées : la Mobilisation ; les Marches d'approche ; le Choc et la Retraite ; de la Marne à l'Aisne. Au quartier où se trouve en août 1914 le jeune canonnier, on attend dans un silence nerveux. Le passant s'arrête et regarde. Une femme vient voir son fils, et en le quittant laisse voir ses larmes qui coulent. Les artilleurs au repos, groupés dans la cour, ont déjà figures de guerriers. L'ordre arrive, on va au bureau recevoir le livret individuel, la plaque d'identité. L'inquiétude est dans l'espace, dans l'air que chacun respire. Paul Lintier la résume en un spectacle entrevu. Par une fenêtre du quartier, en face, derrière les rideaux de mousseline de sa fenêtre, une jeune femme est immobile, le visage bouleversé, en larmes : elle ne veut pas se montrer ainsi à son mari, descendu dans la rue et qui marche à reculons pour voir une dernière fois celle qu'il vient de quitter. II va tourner le coin de la rue, vite elle ouvre la fenêtre, mais trop tard, il ne l'a pas reviie. Le visage dans les mains, toute secouée par les sanglots, elle s'effondre dans un fauteuil : une bonne, aussitôt, lui apporte un tout petit enfant.
La guerre vient à peine d'éclater que les plus folles nouvelles circulent... Metz est incendié et pris... Garros a détruit un dirigeable avec vingt officiers... E^nfin, le départ est commandé, on prépare l'attelage des pièces, on affile les sabres, demain on se mettra en route, les trains passent bondés de soldats que les spectateurs acclament. Quand c'est le tour des artilleurs, tout le monde leur apporte des fleurs, on voyage lentement jusqu'à Verdun, jusqu'à Charny ; à chaque station,
ce sont des fleurs, des boissons. Puis le débarquement et la marche dans la nuit à la rencontre de l'ennemi. On s'arrête, on campe, on dort. Au petit jour, les régiments d'infanterie défilent sur la route, le fantassin a soif, l'artilleur remplit des seaux d'eau, y laisse puiser le « biflîn » qui boit avidement. On repart de nouveau, et à chaque arrêt et campement, Paul Lintier a le temps et la présence d'esprit nécessaires pour voir et se souvenir : descriptions imagées du paysage où la batterie est le centre ; portraits de personnages rapidement et délicatement gravés, tel celui du capitaine, poli, bon, intelligent, brave, ayant un ascendant illimité sur sa troupe ; silhouettes de canonniers solidement et spirituellement tracées; scènes entre militaires et paysans, marquées de couleur et de vie.
A force de rouler et de marcher, on finit par approcher du feu. On ne veut pas avoir l'air ému, mais le moment est impressionnant, on écoute le tintamarre, on songe au fer qui vole. La disposition de combat est prise, les couvre-bouches et les couvre-culasses protégeant la pièce sont enlevées, les appareils de pointage sont placés, le fonctionnement des manivelles de pointage et de hausse est vérifié... Des explosions voisines surprennent les artilleurs au travail. L'anxiété, l'inquiétude gagnent. Un camarade canonnier dit à Lintier : (( Tu es vert, mon vieux I » et Lintier répond : — « Eh bien! lu ne t'es pas regardé 1 » Le « garde à vous ! » est prononcé. Au flanc des collines, l'infanterie se déploie, avance graduellement, la fusillade siflle, la mitrailleuse crépite, le canon rugit, le bruit conlinue, éclatant, infernal. En avant I On court vers cette cime où, depuis des heures, pas une parcelle n'est épargnée, et derrière laquelle le fracas de la bataille est
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le plus terrifiant. Certes, on n'en reviendra pas. Ici, il faut citer respectueusement Paul Lintier :
« L'angoisse m'étrangle. Je raisonne pourtant. Je comprends clairement que l'heure est venue de faire le sacrifice de ma vie Nous irons, nous irons tous, mais nous ne descendrons pas de ces côtes. Voilà ! Ce bouillonnement d'animalité et de pensée, qui est ma vie, tout à l'heure va cesser. Mon corps sanglant va être étendu sur le champ. Je le vois. Sur les perspectives de l'avenir, qui sont toujours pleines de soleil, un grand rideau tombe. C'est fini ! Ce n'aura pas été très long : je n'ai que vingt et un ans. Pas une seconde je ne discute. Je n'hésite pas. Ma destinée doit être sacrifiée à l'accomplissement de destinées plus hautes. C'est la vie de ma patrie, de tout ce que j'aime, de tout ce que je regrette en cet instant. Si c'est ma mort à moi, je consens : c'est fait ! J'aurais cru que c'était plus diflicile... »
La simplicité vraie de ces lignes, ces aveux et ces résignations ne soat-ils pas d'un admirable stoïque ? Le sacrifice de sou être ne sera pas consommé cette fois. Il voit ses camarades blessés, tues, il faut quitter l'endroit sur un ordre donné par un dragon qui annonce que l'armée française bat en retraite. Eu même temps que les batteries de l'artillerie, parmi lesquelles celle de Lintier, défilent sur la route, les divisions d'infanterie reviennent du feu, marchent parmi les artilleurs. Il y a des blessés, des éclopés, fourbus, sans fusils. Il y en a qui se hissent sur les caissons pendant que des mourants se couchent dans les fossés. Un gros clairon, la poitrine traversée d'une balle, est assis sur le coffre du caisson de Lintier et soupire de douleur h chaque cahot : u Veux-tu qu'on fasse arrêter la voiture, si ça te secoue trop ? — Non, pour tomber dans leurs pattes I —
Tout de même ! — Non, ça va, ça va. » Et il se mord les lèvres pour ne pas crier.
On arrive après une longue marche, au milieu de la nuit, dans un village où l'on campe, on y dort d'un lourd sommeil, mais il faut aller plus loin encore, car on est poursuivi. Depuis le début, ils n'avaient entendu annoncer que des victoires, et ils assistent à des défaites. Dès qu'ils sont installés quelque part, un aéro passe, laisse tomber une étoile, et c'est, presque aussitôt, une pluie d'obus à l'endroit signalé. Il leur faut changer de place et s'habituer au danger. Je cite :
« Pendant des heures, les gros obus de aa continuent à tomber par trois, ponctuant de trous noirs des prairies vertes où il n'y a plus personne. Nous sommes certainement à portée de ces pièces lourdes, et rien ne nous dit que, tout à l'heure, leur tir en s'allongeant ne nous atteindra pas. Nous n'y pensons pas. J'admire quelle merveilleuse faculté d'adaptation fait le fond de la nature humaine. On s'accoutume au danger comme aux privations les plus cruelles, comme à l'incertitude du lendemain. Je me demandais, avant la guerre, comment les vieillards, qui atteignent les limites extrêmes de l'existence, peuvent vivre en repos devant l'imminence de la mort. A présent, je comprends. Pour nousmômes, le risque de mort est devenu un élément de l'existence quotidienne. On compte avec lui, il n'étonne plus, et il effraye moins. Et puis chaque jour nous entraîne au courage. A. connaître les mômes dangers, la bête humaine se cabre moins. Les nerfs ne trépident plus. L'eflort conscient et continu pour atteindre à la maîtrise de soi agit à la longue. C'est toute la bravoure militaire. On ne naît pas brave. On le devient. La résistance de l'instinct à vaincre est seulement plus ou moins rude. Et puis, il faut bien vivre, en campagne comme ailleurs, il faut s'accommoder à cette existence nouvelle, si précaire, si amère qu'elle soit. Or, ce qui la
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trouble avant tout, ce qui la rend inlolérable, c'est la peur, la peur strangulatrice. 11 faut la vaincre, et on la vainc... »
Ilyaainsi, chez ce jeune homme, un raisonnenientjudicieux, pénétrant, et ces profondeurs d'analyse et de jugement de soimême alternent avec des observations où les chocs de mots, les expressions inattendues, font des intermèdes comiques à celte terrible tragédie. Il y a aussi, on n'en peut douter, chez Linlier, un écrivain, un observateur, une noble pensée. Pourquoi faut-il que l'hommage rendu à ce livre finisse en nécrologie. Après la victoire de la Marne et la poursuite sur l'yVisne, Lintier a été évacué, blessé à la main, sur une ambulance. 11 s'est refusé à l'amputation du pouce, il est retourné au front, au péril, à la mort. La veille de son retour à la batterie, il apprend la mort de son capitaine, et il pleure avec tous la fin de cet officier si simple et si bon, le capitaine de Brisoult, auquel son livre est dédié. Encore quelques jours, quelques semaines, et il tombe comme lui, brisé avec sa pièce.
Qu'était-ce donc que Paul Lintier ? Né dans la Mayenne, il restera comme un étudiant de Lyon, où il était allé faire ses études, à seize ans, auprès de son oncle. Ed. Lambert, professeur de droit, qui l'aimait comme un fils et a pris le soin douloureux de sa mémoire. Il voit la jeime gloire de son bienaimé neveu sortir du charnier de la guerre. Le maire de Lyon l'a consacrée, le conseil municipal a donné le nom de Paul- Lintier à une rue de la ville, les journaux de Lyon, de la Suisse, de l'Italie, avec ceux de toute la France, ont célébré ce talent maître de lui-même au milieu des combats, par les plumes d'Edmond Haraucourt, Pierre Mille, Willy, Georges Montorgueil, Virgile Rossel, Luigi Campolonghi, Henri Béraud,
qui fut l'intime ami de Paul Lintier. Son nom restera, significatif d'intelligence, de talent, décourage. Le livte restera aussi comme un terrible tableau de la guerre où la volonté de tout dire, de tout montrer (comme dans la description du soir de bataille du la septembre), s'accompagne de l'acceptation du sacrifice. Paul Lintier, écrivain, soldat, héros, inscrit à l'angle d'une rue de Lyon, sa ville adoptive, doit être gardé aussi par la mémoire de la patrie, à laquelle il a donné sa vie et sa mort. (25 août 1916.)
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