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XI. — VOIX DE LA GUERRE

LA France, hier, voulait la paix, a dit à la tribune de la Chambre, le général Galliéui, aujourd'hui, elle veut la guerre. . . Personne n'a mieux résumé le sentimentde la France d'hier et d'aujourd'hui. L'Allemagne a cru que ce sentiment était changé, que le moment était favorable pour lancer le ballon d'essai de la paix, ou le faire lancer par l'Autriche, à la faveur de son nouveau souverain. C'est une des raisons qui lui ont fait remettre aux Neutres un libellé des propositions de paix qu'elle serait résignée à nous concéder : l'abandon de la Belgique et du Nord de la France, la constitution d'une Pologne autonome, mais non entière, etc., simples essais pour séparer la France, la Russie et l'Angleterre. Mais l'intérêt n'est pas là.

L'intérêt est de savoir comment l'opinion, la vraie opinion, non pas seulement celle des hommes politiques et des journalistes, mais celle de « tout le monde ». a pu accueillir l'offre vague de l'Allemagne. On ne peut recueillir tous les suffrages, ce serait bien impossible au plus rapide et au plus habile des reporters, mais on peut indiquer une des

manières représentatives de l'opinion du plus grand nombre.

Un quartier à boutiques est nécessaire pour une enquête de ce genre. Tous les quartiers de Paris et des grandes villes des départements ne sont pas des quartiers à boutiques. On peut se promener au long de tels boulevards et de telles avenues d'arrondissements de Paris sans apercevoir, au rezde-chaussée des maisons, d'autres ouvertures qu'une solennelle porte cochère massive, en bois jaune ou noir, une grille donnant sur un vestibule dallé, froid comme l'entrée d'un mausolée, de hautes fenêtres qui sont celles de la loge du concierge ou d'une garçonnière confortable. Il est bien rare que sur ces voies aristocratiquement bourgeoises, il y ait d'autre commerce, lorsque la boutique est admise, que celui d'un tapissier ou d'un sellier, d'un fleuriste, d'un antiquaire... Ces commerces sont peu favorables à l'allée et venue d'une clientèle nombreuse, on n'entre pas tous les jours, à toute heure, faire choix d'une étoffe d'ameublement, d'un harnachement de cheval pour une amazone, d'une gerbe pour dîner d'apparat, d'un vieux meuble vermoulu et cher. En tous cas, ceux qui entrent pour marchander, quelquefois pour acquérir ces objets ou ces décors de luxe, ne manifestent pas souvent leur opinion sur le fait du jour, ne font pas leur confidence au marchand sur la paix et la guerre.

Il n'en va pas de même au faubourg. Là, dans les larges avenues, dans les grandes et petites rues, la boutique abonde. Il y en a une de chaque côté de toutes les portes, deux par maisons, quelquefois trois. Ce sont des boutiques d'une utilité immédiate et journalière. Dans les quartiers chics, où il n'y a pas de boutiques, la subsistance est commandée par téléphone dans les grandes épiceries, dans les magasins d'alimentation. Au faubourg, chacun va chercher sa pitance.

chez le boulanger, chez l'épicier, chez le boucher, chez le charcutier, chez le fruitier, chez le crémier, et aussi chez le libraire qui vend, pour un sou, pour deux sous, lui aussi, la pitance de l'esprit, ou de la curiosité.

Le client connaît le marchand, le marchand connaît le client. Et les clients se connaissent aussi entre eux. L'habitude de se rencontrer tous les jours à la même heure fait que l'on commence par échanger des bonjours et des bonsoirs, des remarques sur le temps qu'il fait, ou qu'il fera, soleil, brume, pluie, neige, glace, dégel, et que l'on continue en s'expriniant sans réticence sur le fait du jour. Même, lorsque ceux qui viennent là ne se connaissent pas, ou ne se connaissent guère, si l'événement est d'importance, ils ne se gênent pas pour le commenter d'une exclamation, d'une diatribe, voire d'une dispute, ce qui est plus rare, car presque tout le monde est du même avis, au faubourg, comme nous Talions voir, lorsque le sujet en vaut la peine.

Il en est ainsi pour la paix offerte par les Boches. Si le Kaiser et ses acolytes ont escompté le trouble qu'ils pouvaient jeter, en particulier, dans l'àme et lecœur des femmes de Paris, ils se sont lourdement trompés commecelaleurest déjà arrivé quelquefois. Dans les petites boutiques des quartiers populeux, c'est maintenant bien souvent une femme en deuil qui est au comptoir, une femme qui a perdu son mari, une mère qui a perdu son fils. Le petit commerce a été durement éprouvé. Comme sa clientèle. Les femmes qui entrent et qui dialoguent chaque jour, peu ou beaucoup, entre elles ou avec la patronne, ont perdu, elles aussi, leur mari ou leur fils, quelquefois les deux. Comment ces éprouvées, ces douloureuses, allaient-elles prendre l'annonce perfide d'une paix possible, lancée par l'Allemagne P

Elles l'ont accueillie avec dédain, avec mépris, avec fureur :

« Ils se fichent de nous ! »

« Après tout ce qu'ils ontcommis de crimes, ils voudraient la paix !.., Parbleu !... Mais c'est la guerre qu'ils ont, et qu'ils auront ! »

(( Rentrer chacun chez soi, comme ça !... Est-ce que ça serait juste? Us sont venus chez nous, il faut aller chez eux ! ))

« La paix aujourd'hui !... Pour recommencer la guerre dans cinq ans !... Non, alors !... Jamais de la vie ! »

« Ils ne nous connaissent pas !... Nous aimerions mieux tous crever que d'accepter la paix des Allemands ! »

« Alors, mon mari aurait donné sa vie pour rien ! »>

« Et moi, mon fils !... »

« Et moi !... Et moi !.., »

« Non, pas de paix !... »

« Non, la guerre !... »

Voilà, avec bien d'autres paroles, qui doivent toutes être recueillies par l'Histoire, comment, je le certifie, a été reçu le message de paix de l'empereur d'Allemagne. Les boutiques du faubourg, ce jour-là, étaient vraiment les soupiraux par lesquels s'exhalait la voix des hautes maisons oui s'entassent tant d'existences inconnues, vouées au labeur de tous les jours, toujours recommencé, toujours inlassable. En achetant leur pain, leur sucre, leur pot-au-feu, leur lard, leurs légumes, leur beurre, les ménagères du quartier répondaient, sans entente préalable, de la même manière vaillante et farouche, à l'oflVe insultante d'une paix séparée faite à la France. Pour la boutique du libraire, ce fut un véritable club, où les acheteurs de journaux de toutes opinions (des

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hommes, cette fois, des grisons ayant perdu leur fils, leur frère) se trouvaient en accord absolu, comme un front inébranlable devant l'ennemi.

Je n'ose pas dire que d'autres opinions ne se sont pas manifestées, mais elles ne se seraient pas produites, toutefois, dans ces milieux libres où la pensée jaillit instantanément, où la parole est nette, le cœur ardent. Sur les sentiments qui peuvent animer les femmes dans une ville du centre de la France, nous avons le témoignage d'Ernest Gaubcrt, qui a consigné ses observations dans un petit livre très significatif, très précis, très nuancé : Voix (fe femmes. J'y trouve, souvent dans les mêmes termes, ce qui s'entend au faubourg de Paris. L'une dit, parlant de son mari : « Il est mort, il ne faut pas que ce soit pour rien. » Une autre, veuve aussi, montrant son fils : « Si celui-ci a une femme un jour, il ne faut pas qu'elle souffre ce que je souffre. Il faut donc en finir tout à fait. » Une troisième, apprenant la mort de son mari cilé à l'ordre de l'armée : « Ah ! je sais bien qu'il n'est pas mort pour rien I... »

Ce sont des paroles particulières, des exemples individuels, mais qui expriment le sentiment profond de la France. Les voix de femmes, après ces deux années terribles, ce sont les voix douloureuses et violentes de la guerre. L'Allemagne a voulu cette guerre, elle l'a, qu'elle la subisse donc à son tour. Aujourd'hui, elle veut la paix, elle l'aura, à l'heure que fixera le destin. Tel est le sens des paroles unanimes prononcées par les femmes qui ont perdu leurs maris, par les mères qui ont perdu leurs fils {22 décembre 1916.)

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