XII. — LA CULTURE ALLEMANDE EN ARMÉNIE
DE septembre iSgS à février 1896, l'Arménie fut, par Ic& Turcs, changée en un charnier, en un cloaque de sang. A Trébizonde, les soldats ottomans, conduits par leurs chefs, et bientôt suivis et aides par la populace, assaillirent les maisop.s arméniennes. Des armes, fusils, revolvers, cartouches, avaient été distribuées par les soins du gouvernement d'Abdul-lIamid, le sultan rouge. Cette raison, bien inutile, fut donnée que les Arméniens, gens paisibles entre tous, excités et aidés par les Anglais, voulaient détruire l'Islam, renverser la dynastie d'Osman, attaquer les mosquées, massacrer les musulmans, etc. Il fallait les prévenir en les exterminant eux-mêmes ! Le signal fut donné le mardi 26 septembre, à onze heures du matin. Tous les Arméniens rencontrés dans les rues furent abattus à coups de fusils ou assommés, égorgés, déchirés, les cadavres dépecés comme par des botes féroces. Les Turcs entrèrent dans les maisons, assassinèrent les hommes sous les yeux des femmes et des enfants. Puis, ce fut le pillage, les marchandises enlevées, les coffres-forts brisés et vidés. La nuit et le len-
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demain, le massacre continua. 11 n'y avait plus d'hommes à tuer, ce fut le tour des enfants. Les blessés furent coupés en morceaux, les bras, les jambes, la tête, le tronc suspendu à des crochets, comme viande à l'étal.
Ce qui se passa à Trébizonde fut accompli le même jour dans les villages environnants, puis, pendant cinq mois, dans toutes les villes d'Arménie, Gurnuchano, Erzeroum, Erzindjan, Baibourg, Bitlis, Seghero, Van, Akhtanar, Kharpoulh, Arapgnir, Eghine, Malatia, Palon, TchenLouch, Husni-Mansour, Sivas, Césarée, Marache, Orfa... Partout des tueries, des crimes, des raffinements de supplices, des viols de femmes et déjeunes filles, des massacres d'enfants, même de ceux qui étaient encore aux flancs de leurs mères, celles-ci évenlrées, l'enfant arraché, écrasé sur le sol. Partout, dans les cimetières, des centaines, des milliers de cadavres mutilés, sanglants, méconnaissables. Ce fut une horreur indescriptible.
Pendant ces cinq mois, l'Europe laissa faire, temporisa avec la crainte évidente de loucher à la Turquie, de dcclancher la guerre européenne. En Angleterre, en France, on protesta avec ardeur, il y eut des enquêtes, les journaux publicreut des révélations, on n'a pas oublié le Pro Armenia du regretté Pierre Quillard, ni le volume de témoignages publié par le Mercure de France avec une préface de Clemenceau. Enfin, sur la menace d'une intervention de la France, de l'Angleterre et de la Russie, les massacres cessèrent.
Après vingt années, ils ont recommencé, à la faveur de la guerre européenne que l'on craignait en 1895. Et quels sont maintenant les instigateurs des nouveaux forfaits. Ce ne sont plus les Turcs, ce sont les Allemands. Où est la preuve
d'une telle abomination ? Quel est le témoignage impossible à réfuter qui affirme et prouve une telle scélératesse ? Le document est un document allemand. La preuve est une preuve allemande. C'est un Allemand, un fonctionnaire allemand, le docteur Martin Niépage, maître supérieur à l'école réale allemande d'Alep, qui a adressé un rapport aux autorités allemandes pour signaler les atrocités commises. Le doclcur Niépage estime que le travail de son école « n'aurait plus auprès des habitants d'Alep aucune base morale, si le gouvernement allemand n'était pas capable d'empêcher la brutalité avec laquelle on procède contre les femmes et les enfants des Arméniens massacrés ».
Ce premier rapport étant resté sans réponse, le docteur Niépage en rédigea et en envoya un second. Il fit savoir que des convois de déportés qui, à leur départ de la Haute- Arménie, comptaient 2.000 à 3. 000 hommes, femmes et enfants, étaient réduits à 200 ou 3oo à leur arrivée dans le sud. Les hommes étaient tués en route, les femmes et les jeunes filles, violées par les officiers et les soldats turcs, puis emmenées dans les villages turcs et kurdes. La faim et la soif décimaient le reste ; au passage des fleuves, défense de boire. Pour nourriture, un peu de farine versée dans la main et léchée avidement par les affamés. Le docteur recueillit les témoignages de voyageurs allemands, d'ingénieurs du chemin de fer de Bagdad. L'un d'eux (M. Greif) vit le long d'un chemin de fer des cadavres nus de femmes violées étendus eu masse. Un autre (M. Spiccker) vit les Turcs attacher ensemble des Arméniens, tirer dans le tas des coups de fusils et s'éloigner en riant des convulsions de leurs victimes. Un troisième Allemand dépose que des centaines de paysannes furent déshabillées, emmenées nues
pendant plusieurs jours de marche à travers le désert, par quarante degrés de chaleur. Un ecclésiastique allemand affirme qu'Enver-Pacha a déclaré, à l'envoyé du pape à Constantinople, Mgr Dolci, qu'il ne s'arrêterait pas tant qu'un seul Arménien serait encore en vie.
Il ressort des deux rapports du maître d'Alep que les fonctionnaires allemands n'ont rien ignoré. Le consul allemand de la même ville déclare que l'ambassade d'Allemagne a reçu de nombreux rapports des consulats d'Alexandrette, Alep, Mossoul. Il compléta le rapport du docteur Niépage par des photographies représentant des monceaux de cadavres à travers lesquels se traînaient encore quelques enfants. Le consul allemand de Mossoul avait vu, d'Alep à Mossoul, tant de mains d'enfants coupées qu'on aurait pu en « paver la roule ».
L'accusation formidable vient ensuite. Les Turcs répondent à ceux qui leur demandent quels sont les instigateurs de ces forfaits : « Ta alim el aleman — c'est l'enseignement des Allemands. » Dans les mosquées, les mollahs disent que ce n'est pas la Porte qui a ordonné les cruautés, mais les officiers allemands. Et le pauvre docteur conclut : « Les spectacles auxquels on assiste ici depuis des mois resteront, en fait, dans le souvenir des peuples orientaux, une tache de honte sur lécusson allemand. » 11 rappelle que tous les Turcs considèrent que, pendant la guerre, c'est l'Allemagne qui gouverne la Turquie. Un major turc répond à la protestation d'un .\llemand : « Nous sommes très fâchés contre les Allemands de ce qu'ils agissent ainsi. Le chef d'ctat-major général est allemand, von der Goltz est commandant, et il y a tant d'officiers allemands dans notre armée ! \otre Coran ne permet pas des traitements tels que ceux qu'on inflige
maintenant aux Arméniens. Ce n'est pas moi seulement qui le dis, c'est tout le monde. »
D'ailleurs, un Turc, président de la Commission de la déportation des Arméniens, a résumé le débat en ces termes : (( Nous voulons détruire le nom arménien. De même que l'Allemagne ne veut laisser subsister que des Allemands, nous. Turcs, nous ne voulons que des Turcs. »
C'est ainsi que les massacres de igiS se sont ajoutés aux massacres de 1895, que la culture allemande est venue à l'aide du programme turc. La haine des Turcs pour l'Arménie date de loin, ainsi que l'a rappelé et expliqué le poète arménien Archag Tchobanian lors de la conférence qu'il donna salle Gaveau, à Paris, en hommage à la France. C'est à l'époque des Croisades que l'Arménie mineure noua avec nous des relations d'amitié contre le monde musulman. L'amitié s'est prolongée, puisque la France, après être intervenue à Zeitoun, en 1867, sauvait encore hier les ^.000 Arméniens assiégés sur la côte de Djebel-Moussa. Ecoutez le poète Tchobanian nous apportant l'hommage et l'espoir de sa patrie :
({ Accablée de douleur, mais vivante toujours et confiante dans l'avenir, la pensée arménienne se lève aujourd'hui du milieu des ruines et des cadavres amoncelés, et couronnant ses voiles de deuil de quelques-unes de ses parures spirituelles que le feu ni le fer ne peuvent détruire, adresse son salut d'amour et de reconnaissance à sa bienfaitrice, à l'auguste et magnanime reine qu'est la pensée française et la prie de daigner agréer cet humble hommage, avec tous ses vœux et toute sa bénédiction pour les héros qui luttent afin que triomphent dans le monde la justice et la beauté. »
Pour finir, rapprochez le traitement infligé à l'Armé-
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nie par les Allemands et les Turcs, du sort de la Serbie, du Monténégro, de la Roumanie, de la Belgique, du nord de la France, contemplez les massacres, les incendies, les emprisonnements, les déportations, et voyez ce que devient l'aflirmation bénévole de la note américaine, exprimant l'opinion que l'Allemagne et ses alliées, c'est-à-dire l'Autriche, la Turquie, la Bulgarie, assureraient par la paix le respect des petites nationalités. Cette paix serait regorgement de l'humanité et le silence des tombeaux. Tel est le but de guerre de l'Allemagne. Le nôtre est d'empêclier un tel forfait de s'accomplir. En luttant pour que les Français ne soient pas déportés dans les colonies allemandes, pour que les Françaises ne soient pas livrées aux Allemands, nous luttons pour la liberté et pour la paix du monde. (8 janvier 1917.)
SOUVENIRS DES ANNÉES DE LA GUERRE 8l