XIII. — LE SALON DE LA GUERRE
LA guerre ! c'est la guerre qui apparaît d'une façon singulière, inattendue, terriblement présente, par le Salon des Armées de la République, autorisé par le ministre de la Guerre et le général commandant en chef, placé sous le patronage du sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, organisé par le Bulletin des armées de la /?^pu6//^«e et l'administration des Beaux-x\rts, confié au Secours national pour la gestion financière et la répartition des recettes entre les œuvres qu'il contrôle.
Sur l'annonce et l'enseigne, on peut croire à un Salon officiel. Rien, au contraire, de moins officiel. La guerre a débordé tout. Aucun être sensible ne peut résister à l'impression irrésistible des œuvres rassemblées dans la salle du Jeu de Paume, au jardin des Tuileries. Qu'est-ce donc ? C'est, comme à l'ordinaire, des dessins sur des feuilles de papier, des pochades peintes sur des bouts de bois et sur des toiles, des maquettes de terre ou de cire, des objets d'étagères, de vitrines... C'est tout cela, sans doute, puisque les moyens de l'art sont toujours les mêmes, mais les moyens, ici, sont subordonnés au sujet, subissent son ascendant
Sa NOTRE TEMI'S
implacable, et l'art s'oublie devant les évocations de réalités que font surgir partout ces simples images.
L'art est oublié, et l'artiste est oublié. Aussitôt entré on est pris, enveloppé par une autre atmosphère que celle du dehors, et l'on ne songe pas à regarder les signatures, à consulter le catalogue. Qu'importent les noms des artistes habituels ! Ceux-ci ont des titres tout différents des personnages des Salons annuels d'avant la guerre. Ne cherchez pas les dénominations usuelles de membres de l'Institut, hors concours, médaillés d'honneur, sociétaires, associés, etc., etc. Les exposants du Jeu de Paume ne connaissaient pas les parures d'autrefois, leur catalogue porte les mentions de leurs livrets militaires, leurs décorations sont les croix de guerre, et, parfois, une cravate de crêpe h l'angle de leur cadre.
Ils se mentionnent et se distinguent les uns des autres par leur arme et leur grade. Ils sont des conducteurs d'automobiles, des lieutenants d'artillerie, des chefs d'escadrons de trains régimentaires, des sapeurs du génie, des ofRciers de dragons ou de cuirassiers, des téléphonistes, des estafettes, des motocyclistes, des aviateurs, des mitrailleurs, des musiciens, des pionniers, des agents de liaison, des guetteurs, des brancardiers, des ambulanciers, des infirmiers, des médecins, — et des soldats de tous les régiments, chasseurs d'Afrique, zouaves, cuirassiers, chasseurs à pied, chasseurs à cheval, canonniers, fusiliers marins, coloniaux, légionnaires étrangers. Ils sont résumés par le beau dessin de Bernard Naudin qui illustre la couverture du catalogue : un jeune soldat qui dessine, un ancien qui le regarde, qui porte les deux fusils avec tout son faix de sacs, de cartouchières, de bidons.
On a, parmi les artistes de ce Salon, parmi les œuvres, la sensation d'une foule : fantassins, cavaliers, artilleurs; tous les costumes, bleus, kakis, gris, verdâtres ; toutes les coiffures, casques, képis, bonnets de police, bérets ; toutes les armes, fusils, mitrailleuses, mortiers, canons lourds et légers, et l'on croit entendre le bruit des trains qui roulent prudemment et lentement sur les voies ferrées exposées, des camions qui passent lourdement, à la file, sur les routes repérées par les obus, des caissons qui bondissent à travers champs. Cette foule d'artistes (il y a près de trois mille œuvres exposées) est une foule anonyme, malgré les noms inscrits aux pages du catalogue. On n'avait pas vu encore, dans un Salon, cet anonymat imposé, cette force collective, cette réunion d'œuvres ne formant qu'une œuvre.
Quelle est donc cette force unique, vivace, répandue partout, qui anime une telle réunion ? C'est la force de la vérité subie, imposée à tous. Ils ont fait de l'art comme ils font la guerre, comme ils vivent dans la tranchée, dans les abris, dans les dépôts de relève, comme ils mangent la même soupe, comme ils boivent le même vin de la gourde. Leurs existences se sont réunies et unies, devant la fatigue, devant le froid et la faim, devant le martyre de l'eau, de la boue, de la vermine, devant la mort. La même dictée qui leur était faite à tous, ils ont pu l'écrire d'une façon différente, mais ils disent tous la même vérité : la voici qui rayonne et s'assombrit, qui s'exalte et se résigne, qui s'entrevoit et s'impose, dans ces cadres juxtaposés, sur les surfaces crayonnées, aquarellées, peintes, par ces croquis, ces pochades, ces portraits, ces scènes vécues, rapidement aperçues ou tenacement méditées.
Ne cherchez pas cette fois la peinture militaire d'anec-
dotes, telle que vous l'avez souvent rencontrée aux expositions. Celte peinlure-lù viendra plus tard, exécutée par ceux qui n'auront pas vu la guerre. Plus tard aussi de puissants génies pourront évoquer en œuvres grandioses le spectacle de notre temps que l'avenir apercevra dans son ensemble, glorieux et terrifiant, abominable, sublime, et peut-être rayonnant au fond des ténèbres, malgré tant de honte et tant de sang. Aujourd'hui il n'est question ni d'arrangements ingénieux, ni d'évocations historiques. Les artistes sont des soldats, ils sont à la guerre, devant la guerre, dans la guerre, et ils n'ont que le souci de fixer ce qu'ils viennent de voir. J'en connais qui dessinent au fond des tranchées, sur le calepin qu'ils gardent précieusement dans la poche de leur capote, et qui, aussitôt au repos, dans l'abri où ils s'éclairent tant bien que mal d'une clarté douteuse, dans le cabaret où la lampe suspendue projette sa lumière obscure sur la table où ils s'accoudent, se hâtent, par le fusain, par la couleur, de donner une forme plus durable aux notes prises sur le talus de boue, près du créneau.
Regardez donc ce Salon dans son ensemble, comme s'il ne devait jamais être dispersé (il devrait en être ainsi, pour la mémoire de ceux qui sont ici rassemblés), et vous connaîtrez la guerre sans mensonges. Vous verrez tomber les blessés, se raidir les morts, qui passent bientôt sur la civière, la face voilée ; vous verrez courir les fantassins sous la pluie, chargés de fardeaux ; vous verrez la marche haletante des fugitifs, femmes, enfants, vieillards ; et tous les paysages de l'invasion, du désastre, du ravage, de l'ignoble dévastation, villages en flammes, toitures crevées, maisons effondrées, terrains mitraillés, abris détruits, cimetières aux cadavres serrés et entassés, tranchées où la vie voisine avec
la mort, où la volonté domine et nargue le destin. Vivant au ras du sol, sous les nuages, le soldat a décrit la tristesse des arbres décapités, tailladés, de la terre bouleversée, ouverte au profond de sa matière ou revêtue de neige, du ciel rayonnant, fumeux, crépusculaire. Le plus naïf, le plus balbutiant, comme le plus habile, a su exprimer l'aspect des lieux avec la couleur du moment. Comparez à ces croquisles plus surprenantes photographies, et dites où se manifestent le frémissement de la sensation, la profondeur de la vie.
Tous ces soldats ne sont pas des artistes du dessin et de la couleur. Beaucoup sont des artisans possédant un métier, habiles à inventer l'outil qui leur manque, à employer la matière, bois ou métal, qu'ils ont sous la main. Aussi ce Salon des Armées se double-t-il d'un surprenant aspect d'atelier et de vitrine. Les uns ont sculpté des cannes à têtes caricaturales, à serpents enroulés, des manches d'ombrelle, des pipes, des porte plume, creusé des tabatières, des coquetiers, tourné des ronds de serviette, façonné des coffrets, des violons, des nécessaires de bureau. Les autres ont ciselé et orné des bagues, des bracelets, des fleurs de corsage, des cœurs, des broches, qui enserrent dans leurs griffes des pierres précieuses ou de jolis cailloux, des encriers, des presse-papiers, ou bien ils ont façonné des chandeliers, des lampes, des bougeoirs, des cachets. D'autres encore sont des constructeurs qui créent des réductions de navires cuirassés, d'avions de tous ies modèles, de canons de tous les calibres, de lourds tracteurs automobiles, un hangar d'aéroplanes, cette dernière pièce digne de figurer auprès des anciens chefsd'œuvre de corporations des compagnons charpentiers. On peut espérer, à défaut d'un musée d'ensemble, que les municipalités sauront acquérir les œuvres de dessin et les modèles
d'objets, pour les musées provinciaux, les écoles professionnelles, les cours techniques.
Parmi tous ces objets, la supériorité est à ceux qui sont créés de toutes pièces, avec les matières premières recueillies sur le front, extraites des projectiles, le cuivre, l'aluminium, ou cherchées au bois des poutres et des branches. Les artisans ingénieux, travaillant avec des outils de rencontre, parfois façonnés aussi sur place, prouvent avec une évidence irréfutable le goût du métier survivant à toutes les fatalités, à toutes les horreurs. Au fond de la tranchée, l'homme de la profession s'obstine avec une volonté héroïque, avec un amour admirable, à modeler l'objet, à l'orner des fleurs qui croissent encore çà et là, dans les prairies dévastées, dans les jardins abandonnés, le muguet et l'œillet, la pensée et l'aubépine, le fuchsia et la marguerite, et la rose de France dont l'artisan-soldat forme pieusement un encrier.
Et c'est encore une autre forme d'esprit, vivace et charmante, avec sa drôlerie et sa verdeur, que celle des humoristes, des caricaturistes, qui ne peuvent retenir leur verve, imposer silence à leur fantaisie, parmi les tranchées bombardées, les trous d'obus, les réseaux de fils de fer. La bonne humeur de Fanfan la Tulipe et du sergent la Kamce, du soldat de Valmy et de Sambre-et-Meuse, persiste à travers les périls et les horreurs, les pluies de feu, les nuées de gaz empoisonnés, sous l'ouragan de cette guerre sauvage abattue sur la France immortelle. {15 Janvier 1917.)