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XIV. — AU CHAMP D'HONNEUR

IL faut prendre comme un témoignage offert à toutes les jeunes victimes de la guerre un récit tel que celui que Hugues Le Roux a rédigé pour la mémoire de son fils, blessé mortellement le 22 septembre 1914» mort le 18 octobre. H avait eu le corps troué par la balle d'un tireur adroit au cours d'un engagement sur le front de Lorraine. Les deux poumons traversés, la colonne vertébrale atteinte, son agonie dura près d'un mois, son père auprès de lui, dans un hôpital militaire de l'une des villes forteresses qui gardent notre frontière des Vosges. En lisant ces pages, des souvenirs me reviennent à l'esprit. J'ai connu Hugues Le Roux chez Alphonse Daudet dont il était le secrétaire, et nous nous étions liés d'amitié comme on se lie au temps de la jeunesse. Je me souviens de son logis de la rue de La Rochefoucauld, et d'un campement d'été qu'il eut à Nogent-sur- Marne, puis je le retrouvai, davantage installé, dans une rue des Ternes proche l'avenue de Wagram, puis place Clichy. Je me souviens de Mme Hugues Le Roux, qui était la grâce et la bonté mêmes, et des enfants qui jouaient alors

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sur le tapis, comme de jeunes chats. L'un de ces enfants, Guy, est mort avant la guerre, et l'autre, Robert, devint le lieutenant auquel son père vient de consacrer des pages infiniment tendres et héroïques, où sa mémoire restera doucement ensevelie.

Au Champ d'honneur ! dit le titre de ce livre. Je vois dans cette étiquette officielle qu'invoquent les bulletins et les ordres du jour, le signe d'un hommage rendu à tous par l'un de ceux qui ont souffert de la douleur la plus atroce qui puisse frapper un homme. S'il n'avait voulu fixer que le sacrifice accepté par son fils et subi par lui, Hugues Le Roux n'aurait mis qu'un nom et deux dates à la première page de son écrit, imprimé seulement à quelques exemplaires pour ceux qu'il aurait choisis. Mais il a voulu obéir à une injonction de son esprit en offrant à tous le triste spectacle de son malheur. Il l'a offert à tous ceux qui sont malheureux comme lui, à ceux dont les fils sont tombés sur le champ de bataille de cette guerre stupîde et sauvage que la France a dû accepter sous peine de périr comme nation, et il l'offre aussi à ceux de nous qui doivent être frappés dans les fils des autres. S'il y a vraiment des citoyens français, solidaires des mêmes actes, des mômes catastrophes, tous doivent souffrir des mêmes blessures, être atteints par les mêmes morts. Le malheur de chacun doit être le malheur de tous.

Le récit de Hugues Le Roux n'aurait pas cette portée générale, il aurait été seulement destiné à quelques-uns. il serait encore juste et légitime qu'ilaitété écrit. Dans ce cimetière de la guerre, où il y a déjà des milliers et des milliersde morts, si tous ont droit au monument commémoratif, chacun aussi a droit à sa pierre tombale devant laquelle viennent pleurer, méditer, rêver, ceux qu'il a laissés après lui, et qui croyaient

partir les premiers. Ici, par la profondeur de la douleur, exprimée avec une singulière brièveté de termes, où l'on sent la réserve, la volonté, la pudeur de ne pas révéler toute la souffrance, ce jeune lieutenant reste le compagnon, au delà de la mort, de tous ceux qui sont tombés comme lui, pour la même cause, avec la même vaillance, la même résignation. 11 se trouve, par ces quelques pages, devenir le représentant de tous ses pareils, connus et inconnus.

Et la douleur du père, n'est-elle pas la douleur de tous les pères ? Lequel d'entre eux n'a pas fait cette même réflexion angoissante qui vient à celui-ci, un soir qu'il traverse Paris obscur : « Toi qui marches là, pauvre homme, après une journée de labeur, et qui va chercher un peu de repos avant que le jour se lève, sais-tu seulement si, à cette heure, quelque part, dans l'herbe, ton fils n'est pas renversé, la bouche et les yeux ouverts? » Cette nuit-là était la nuit du 20 septembre, et, quelques jours après, le 26, une carte dictée par le fils blessé, une lettre écrite par le médecin-major, apprenaient au père toute la vérité, et, le 29, il le revoyait, son blessé, condamné à mort par sa blessure, et l'on ne sait quel courage le plus admirer de ces deux êtres qui savent tous deux la vérité, et qui conviennent tacitement de ne pas paraître s'apercevoir que la séparation est prochaine : « C'est dit, mon fils, le contrat est signé dans un regard et nous l'observerons sans défaillance. Ni toi, ni moi, nous ne savons combien de jours, combien d'heures, il nous sera donné de passer encore ensemble. En face l'un de l'autre, nous allons vivre comme si nous ne savions pas tous les deux que l'arrêt est signé, comme si j'attendais que lu sois guéri pour l'emmener avec moi. »

Au cours du répit qui leur est accordé, le fils raconte

au père ses impressions de marche, de combat, de blessure, de solitude des heures de jour et de nuit avant l'ar- . rivée des brancardiers. Tout est saisissant dans ce récit, où rien ne compte pour le narrateur que le moment où il a reçu l'ordre de se porter en avant à la tète de sa section. « Il était, dit-il, trois heures et demie. A quatre heures j'étais par terre. Ma guerre, c'a été une demi-heure et trois cents mètres. » Ce récit, pour le père, c'est une station de son calvaire. En voici une autre, terrible. Pour être sûr que son fils pourra être ramené un jour vers ses morts, sa mère, son frère, le père doit acheter un cercueil qui se trouve libre chez un menuisier de la ville. Rien ne dit qu'on ne pourra en obtenir un autre. Le père achète le cercueil, le fait porter dans sa chambre, où il a préparé aussi l'oreiller qu'il mettra sous la tôte du mort, les souvenirs qu'il enfermera avec lui. Quand on a vécu ces heures-là, la vie est révolue, le souvenir des jours heureux tombe à l'abîme, le malheur règne en maître dans le cœur de l'homme et dans l'espace infini.

11 reste à choisir une tombe provisoire, à voir le maire, à s'entendre avec le gardien des caveaux, avec le fossoyeur : « J'en reviens, j'ai vu la place. Aussi, mon enfant, quand tu me demandes : « Tu t'es donné beaucoup de mal pour moi... As-tu réussi?» Je peux te répondre, sans mentir: w Tu partiras. »

Ce jeune homme qui meurt montre un courage surhumain, qu'il donne à entendre à demi-mot ses dernières volontés à son père, qu'il essaie de signer la dernière lettre qu'il dicte pour sa fiancée, après quoi il conclut fermement, le visage encore douloureux : « A présent tu ne me parleras plus d'Elle. » C'est alors l'agonie notée jour par jour, heure par heure, l'agonie de celui qui est redevenu un enfant, et que son

père regarde descendre dans le noir de la mort, pendant que la splendeur du jour rayonne au ciel, sur la terre, sur les fleurs. On ressent, à lire ces pages attentives et effrayantes, une angoisse pareille à celle que l'on éprouve à contempler les derniers mois, les derniers jours de Jules de Concourt, racontés par Edmond de Concourt. Comment blâmer, discuter même le courage de ceux qui ont revécu ainsi les moments épouvantables où ils épiaient sur un visage bien-aimé les restes de la vie, les approches de la mort, les derniers combats, les affres de la dernière défaite ? Comment ne pas sentir l'émotion monter du cœur lorsque le père écrit : « Il pense encore », et que cette pensée se traduit par une question à la fois balbutiée et violente sur la France sauvée ? Puis il finit en chantant, en murmurant un chant pareil à celui qu'il vagissait lorsqu'il était tout petit enfant. Et les deux derniers mots qu'il prononce, c'est un « merci » à l'infirmière, un (( Papa » à son père, u A moi, dont il ne fermera pas les yeux, dit celui-ci, il veut me rendre son âme. »

Il y a encore quelque chose à entendre de ce disparu, et c'est une consolation, un conseil pour ceux qui demeurent. Sur son lit de souffrances, le blessé a prononcé ces paroles : « Il faut que les hommes de ta génération se remettent au travail et se préparent à vivre de longues vieillesses. Autrement, qui prendra tous nos petits par la main? qui les aidera à franchir ce large espace que va remplir nos tombeaux ? Les traditions de la France ne doivent pas descendre avec nous sous la terre. Ce sera vous, les hommes d'âge, qui relèverez les deux tronçons brisés et qui reforgerez le chaînon. Ceux qui auront perdu leurs fils vont retrouver dans ces enfants sans père des petits compagnons à aimer et à guider. » Et le père, revenant du cimetière où repose maintenant son fils.

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voit par la fenêtre du wagon un vieil homme qui laboure un champ, et un enfant qui tire devant lui l'attelage par la bride. L'aïeul prépare la moisson de demain pour ce petit enfant qui l'aide. « Je travaillerai comme ce vieux », conclut l'écrivain. C'est la digne conclusion de ce livre tragique, dont la douleur dépasse la douleur d'un seul, raconte la douleur de tous, surtout de ceux dont le malheur ne se formule pas. ne peut pas, ou ne sait pas se formuler, de ceux qui n'écrivent pas, qui ne lisent pas, de ceux qui ne savent ni lire ni écrire. Il y en a, en ce moment, de ces vieilles gens qui ont tout perdu, femmes du peuple, de la ville et des champs, vieux ouvriers accablés de travail et de misère, vieux paysans et vieilles paysannes, dont les sanglots restent enfouis dans les ténèbres. Ecoutez-les gémir tous à travers les pages de ce livre. (.9 mars 1917.)

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