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XV. — REIMS D'AUTREFOIS

L'anxiété est grande pour Reims, une des parures de la France, charmante et claire ville champenoise aux rues droites, aux places paisibles, aux maisons d'apparences modestes, dominées par l'énorme cathédrale où le gothique pousse ses dernières floraisons, son architecture ornée, sa sculpture fine et frissonnante. Tous les jours, les communiqués militaires dénombrent les obus tombés sur la ville. C'est par milliers qu'on les compte. Deux mille... trois mille..., l'autre jour, c'était le chiffre fantastique de quinze mille qui flamboyait à travers les quelques lignes de la rédaction officielle. Est-ce possible? On se demande avec angoisse dans quel état va se dévoiler la ville au jour où la vérité sera dite. Voilà que l'on se décide, tardivement, semble-t-il, à faire évacuer Reims de ses habitants opiniâtres. Les maisons se seraient-elles écroulées sur les voûtes solides des caves ? La cathédrale, avec ses tours massives et sa flèche audacieuse ne serait-elle plus qu'un amas de décombres fumants où les archéologues devraient aller chercher les fragments des statues et des visages, les mains effilées, les regards, les sourires ?

Tout est possible de ce désastre, pendant que les Allemands tiennent encore les hauteurs au pied desquelles nos soldats sont parvenus. Avant de partir, ils tenteront d'achever leur œuvre de destruction pour bien apprendre à l'humanité ce que c'est que la guerre moderne faite selon la méthode scientifique. Espérons que cette humanité aura, à tout jamais, le dégoîit de cette guerre, mais en attendant, il faut la terminer, supprimer la puissance militaire de l'Allemagne, exiger la réparation des dommages, des ruines, des crimes. Pauvre ville de Reims, si paisible, d'apparence si heureuse ! Splendide cathédrale où l'art de tous les artistes et de tous les artisans avait créé une œuvre unique I II faut que ce soit là, avec Louvain, avec Ypres. avec Arras, avec Péronne, et tant d'autres ravages futurs, la rançon terrible de cet abominable drame où la volonté de quelques-uns a joué le sort des peuples.

On n'avait que de doux souvenirs de lleims, de son art grandiose, de sa vie aisée, de sa cuisine succulente, de ses vins célèbres bus là à leur source. Ce sont de chères journées du passé que nous avons vécues dans cette vieille ville à la face rajeunie. Chez mon ami Pol Neveux, avec Maurice Ilamel, quelles journées et quelles soirées, trop vile enfuies, à courir les rues et la campagne, pour réintégrer le soir le logis familial, où le père Neveux, notaire retiré, chasseur en activité, nous donnait à savourer son gibier et ses bouteilles des fameuses années, sous le sourire bienveillant de la très bonne et très fine maîtresse du logis. Qu'il soit permis de s'attarder à ces souvenirs, même devant la pluie de feu et de mitraille qui s'abat sur la ville. Au soir de la vie, ce sont les aspects des années disparues qui reviennent. Gardons-nous bien de les chasser, même s'ils ont une escorte de deuils,

SOUVENIRS DES ANNÉES DE LA GUERRE gS

de chagrins, de malheurs comme ceux d'aujourd'hui. Les haltes reposantes sont devenues assez rares pour que notre pensée aime à retourner en arrière, vers les décors que traversa notre jeunesse.

Comment ne pas me rappeler, en lisant les tragiques nouvelles du jour, que j'ai parcouru toute cette cathédrale, peut-être en cendres au moment où j'écris, de bas en haut, de long en large, jusque dans ses combles, jusque sur les échafaudages où travaillaient les réparateurs, et sur les toits immenses d'où l'on apercevait l'étendue bosselée des collines où l'artillerie est aujourd'hui sinistrement installée. Nous étions trois à courir ainsi les tours et les plates-formes de la cathédrale, Pol Neveux déjà nommé, le peintre Emile Barau, et moi-même, et nous sommes encore tous trois, j'en suis sûr, à nous rappeler cette journée d'il y a un quart de siècle. Emile Barau est toujours le peintre des ciels clairs et des verdures tendres, de sa Champagne. Pol Neveux, lui, est depuis le mois d'août 1914, l'hôte de la ville de Toulouse, où il est le conservateur des œuvres précieuses emportées de Paris au moment de la marche forcée de von Kluck. Il n'y a pas de conservateur plus soucieux de sa fonction, et connaissant mieux les richesses qu'il est chargé de garder en compagnie de Paul Jamot, détaché par le Louvre où il tient une place distinguée, alors que Pol Neveux représente l'inspection des Bibliothèques.

Ce titre [lui va bien aussi, et il achève de s'en rendre digne, en publiant, après l'histoire de son naïf et délicieux Golo, le roman de la Douce enfance de Thierry Seneuse, qui ravive en moi les heureuses journées de Reims en un contraste profondément émouvant avec l'horreur du bombardement destructeur de la ville depuis près de trois années. C'est

un livre tout à fait admirable par la valeur du sentiment et la forme du talent, c'est un livre qui prend aussi nne force de document infiniment mélancolique par ce qu'il évoque de ce qui a été au regard de ce qui s'en va. Désormais, Reims d'autrefois, ville intacte et heureuse, revivra dans ces pages. Voyez-là plutôt, «( pâle et blonde, semblable à ces villes ouvrées que portent en leur dextre les statues gothiques des portails. Ses demeures douces et modestes et dont la plupart n'ont qu'un étage, paraissent moutonner autour de son énorme cathédrale... Et le prodigieux vaisseau domine de toute sa hauteur le champ de toits aigus où se marient les teintes usées des tuiles et les reflets bleuâtres des ardoises. »

Parcourez ensuite les quartiers de la ville avec ce guide sur, amoureux de sa cité. Voici la « Couture » et son champ de foire, avec leurs galeries couvertes, leurs loges bordées de boutiques obscures et de petits cafés ; la place Royale et son architecture à balustres ; le « Marc » aux vieux hôtels silencieux ; les quartiers de Cérès et de Sainte-Marguerite, parfumés par les tanneries, colorés par les teintureries ; le «Rarbâtre », vieux faubourg où l'on tisse encore la laine sur les anciens métiers; puis les bas quartiers emplis de verdures, clos d'abbayes, vergers d'hospices et de pensionnats. Après, c'est la campagne aux vastes filatures.

C'est dans cette ville de 1873, au lendemain do l'autre guerre, que Pol Neveux fait vivre ses personnages, les Seneuse, Georges-Jacques Seneusc, fils d'un conventionnel, et son neveu Thierry, orphelin recueilli et élevé par lui. L'oncle issu du révolutionnaire est bien un peu tombé dans la manie collectionneuse et traditionnaliste, et tout en passant dans sa ville pour le « terrible dantoniste », il est

devenu un bon bourgeois gourmand, dégustant savamment les vieux crus de raisin, se refusant à l'action, plus enclin au passé qu'à l'avenir, se faisant prier pour placer son neveu au lycée, mais somme toute un charmant bonhomme épris des paysages champenois, des vieux jardins, des arbres séculaires, des charmilles carrées à la Française, et pénétré peu à peu, dans sa vie solitaire, d'une affection profonde pour le petit abandonné qu'il a recueilli. 11 y a un vieil arôme balzacien dans le récit de cette existence provinciale, ce qui n'empêche pas la force de l'analyse des caractères modernes du jeune Thierry et des amis de nouveau style qu'il se fait au lycée et dans la famille de son camarade préféré. Finalement, le jeune homme, ébloui de littérature, quitte Reims à la suite d'un brillant journaliste rencontré dans la boutique du libraire, et il emporte avec lui ses souvenirs, les secrets de l'existence cachée menée auprès de l'oncle, le regret de la première amitié et du premier amour. Cette analyse est faite de main de maître, et ce n'est certes pas là un bouquin hâtif ; les jours et les années l'ont mûri et lui ont donné déjà, à peine public, un peu de cette douce dorure du temps, de cette pure lumière dont se parent les choses faites pour durer. Combien je suis heureux du talent et de la conscience de mon ancien camarade de Reims, qui me rendait jadis mes visites au faubourg de Belleville. Que de jours passés I

0 soleils disparus derrière l'horizon !

Nous ne les voyons plus, ces soleils, mais nous pouvons encore les évoquer derrière la rafale de fer et de feu qui s'est abattue sur la France. Quand la fumée nauséabonde de l'incendie criminel se sera dissipé, peut-être verrons-nous la

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lumière de la liberté sauvée par la France et rayonnant sur le monde. J'espère que nous retrouverons alors Thierry Seneuse avec tout ce que les années lui auront apporté d'expérience et de savoir, de douleur et de joie, Paris ajouté à Reims, la vie ajoutée à l'enfance. (25 avril 1917.)

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