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XVI. — MŒURS DE L'ARRIÈRE

IL y a du courage, de la ténacité en France. II y a aussi, chez les plus faibles, de la résignation. II est certain que les vertus intimes de l'intelligence et du cœur se manifestent dans cette population laborieuse éprouvée par les années de guerre déjà révolues. Je ne parle pas des hommes, paysans, ouvriers, bourgeois, qui sont aux tranchées et qui partent du même élan pour les offensives, sous le feu de l'ennemi. Ceux-là, on ne les vénérera jamais assez, morts, blessés et vivants. Pour aujourd'hui, c'est le silence qui leur est dû, avec l'émotion profonde de leur patrie qui, sans eux, aurait été rayée de la carte du monde. Que ceux qui viendront après nous apprennent ce qu'aura accompli pour l'avenir l'immortelle génération de 191/i !

Si l'on observe la population civile, on y trouve, sans trop d'efforts, la beauté morale. Voyez les femmes de la campagne, les jeunes qui ont perdu leur compagnon, les mères qui ont perdu leur fils. Elles ont continué le travail journalier de la terre, avec des pleurs sur leur visage hâlé. Voyez les femmes en deuil des villes, conduisant parla main leurs

enfants vêtus de noir comme elles. Comme avant, plus qu'avant même, elles travaillent à leur atelier ou chez elles, elles envoient leurs enfants à l'école, elles préparent obscurément le renouveau de la France blessée, épuisée de tant de sang perdu. Qui dira ces existences obscures, vouées au devoir accepté? On a souvent proclamé que la littérature avait grand'peine à créer une œuvre avec le récit de la vie des braves gens, qu'il lui fallait pour intéresser, pour passionner le lecteur, les conflits des passions et des intérêts. Ces oppositions sont certainement fatales, mais reconnaissons que le plus terrible analyste des horreurs sociales, le grand Balzac, sest arrêté avec l'attcndrisscnicnt du génie devant les sublimes figures de l'honnêteté qu'il a rencontrées parmi le monde de coquins sur lequel il projetait les jets flamboyants de sa lucidité. H n'a pas créé d'ennui pour le lecteur avec Eugénie Grandet et le cousin Pons, avec Schmucke et Goriot, avec Agathe Rouget et Joseph Hridau, et tant d'autres, hommes et femmes, qui expriment la douleur cachée, la fierté des victimes, l'héroïsme stoïcien des humbles, aussi grands que les plus grands philosophes.

La France d'aujourd'hui est peuplée de ces silencieux sacrifices que les hommes de génie et de talent sauront célébrer. Non pas seulement les écrivains, mais les artistes qui doivent ressentir les atteintes profondes de la désolation universelle. Je pense aux visages qu'aurait su voir et évoquer un Carrière, aux résumés que pourrait concevoir un Rodin. \ leur place, à leur suite, il viendra d'autres artistes qui seront inspirés par les malheurs, par la résistance, par la victoire sanglante de la patrie. On n'aura peut-être pas toujours à chercher dans l'œuvre de Hugo les réalisations encore vivantes des sentiments d'hier auxquels s'ajoutent les sensa-

SOUVENIRS DES ANNEES DE LA GUERRE lOI

lions tragiques d'aujourd'hui. Il viendra encore des poêles, et les artistes ne se contenteront pas toujours des charmantes images renouvelées d'Epinal dont nous voyons l'éclosion incessante.

Mais le rôle de l'é.crivain comporte, avec le respect de tant d'héroïsme, de tant d'abnégation, l'avertissement et la critique des mœurs, et il faut bien dire ce que tout le monde sait, que les mœurs nées de la guerre ne sont pas toutes recommandables. Un ministre a dénoncé à la tribune des accapareurs, des profiteurs, des intermédiaires, qui devraient être sous les A'errous pour le crime d'exploiter et d'affamer les populations. Il en est beaucoup qui gagnent trop d'argent et qui s'en servent mal, qui le dépensent salement sans avoir l'idée des souffrances qu'ils pourraient alléger et même faire disparaître. La loi de justice et d'humanité devra atteindre ces inconscients et ces cyniques.

D'autres inconscients peuvent être touchés par la persuasion, ceux qui se laissent aller aux mouvements irraisonnés delà mauvaise humeur.

Celte mauvaise humeur n'a que trop de raisons d'exister. Elle est excusable, mais il n'en faut pas moins la combattre quand on la rencontre et demander aux grincheux un retour sur eux-mêmes, une concession de leurs goûts contrariés au bénéfice du salut commun. Le sang-froid est nécessaire aux combattants, et il faut que la France entière sache qu'elle est combattante, qu'elle se bat pour les biens les plus précieux, la liberté, la dignité, la vie de demain. Or, il y a des gens de mauvaise humeur un peu partout. Il reste encore des boutiquiers aimables, des petits commerçants soucieux de leur clientèle, mais combien d'autres sont rognes, prêts à envoyer promener le malheureux qui leur apporte son

argent et qui se permet parfois une observation, une réticence, oh ! bien timide. Il est vite rembarre et s'il n'est pas content, qu'il aille se faire injurier ailleurs. 11 en est ainsi dans les boutiques, autour des voitures de marchands des quatre-saisons, il en est ainsi dans les tramways, où les receveuses n'ont rien à vendre, n'ont qu'à recevoir des deux sous et des trois sous. Il en est qui les reçoivent gentiment. Il en est d'autres, effrayantes de rudesse et de mauvais vouloir. Malheur au voyageur qui n'est pas de la première jeunesse, à la voyageuse qui n'est plus ingambe ! C'est à peine si le tramway s'arrête pour leur permettre de monter ou de descendre. Il faut choisir entre se casser la jambe ou manquer la station. Un peu de méthode ne serait pas de luxe dans ce service public, fait pour le public autant que pour les employés, oserai-je dire.

Et ce public, très nombreux alors, de quelle manière vraiment rcpréhensible il a accueilli les rcslriclions qu'il faut bien apporter à la distribution alimentaire. On aurait cru tout perdu parce qu'on allait être privé de gâteaux, parce qu'on allait passer deux jours par semaine sans viande. On a assailli les pâtisseries le jour où les babas au rhum et les éclairs au chocolat donnaient leur dernière rcprcsenlalion. On n assailli encore davantage les boucheries le dimanche malin pour acheter de la viande à n'importe quel prix pour le lundi et le mardi. C'est simplement honteux, et il faut demander à ceux qui se laissent aller à ces incartades, un peu plus de raison devant la nécessité provisoire imposée par les circonstances. {'28 mai 1917.)

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