XVII. — A TRAVERS L'OCÉAN
MALGRÉ toutes les controverses et restrictions que l'esprit de parti peut apporter aux récits de l'Histoire, il y a de fortes raisons de croire que La Fayette a joué le premier rôle français dans la guerre de l'Indépendance américaine. Ce capitaine de vingt ans partit seul, le 26 avril 1777, sur un bâtiment frété par lui, malgré les ordres contraires des ministres, et il apportait vraiment l'épée de la France, de l'autre côté de l'Atlantique, à la nation qui proclamait sa liberté. Il fut nommé, en arrivant, major-général, reçut le commandement de l'armée du Nord. Après deux ans de combats, il revint en France chercher des soldats. II finitpar avoir raison de toutes les lenteurs, de toutes les mauvaises volontés, et Rochambeau partit, au commencement de l'année 1780, avec 6.000 hommes. La victoire de York-Town libéra l'Amérique.
L'Amérique ne s'y est pas trompée. Quand La Fayette revient, en 1784, invité par Washington, il est proclamé citoven américain, son nom est donné à des villes, sa statue est dressée sur les places publiques. Et quarante ans après,
I04 IfOTRE TEMPS
en 1834, alors que la France a passé par la Révolution, l'Empire et la Restauration, et que le vieux soldat-citoyen revient encore une fois vers la terre pour laquelle il a combattu, pour laquelle il a donné son or et son sang, il lui est fait une réception triomphale dont l'écho chante encore aux couplets de Déranger :
Républicains, quel cortège s'avance ?
Un vieux guerrier débarque parmi nous.
Vient-il d'un roi vous jurer l'alliance ?
II a des rois allumé le courroux.
Est-il puissant ? — Seul il Trancliii les ondes.
Qu'a-t-il donc fait ? — 11 a brisé les fers.
Gloire immortelle à l'homme des deux mondes 1
Jours de triomphe, éclairez l'univers I
Dix ans plus tard, en i83ii, lorsque La Fayette mourut, un vaisseau américain vint avec de la teri'e d'Amérique qui fut mêlée à la terre de France dans la fosse du cimetière de Picpus où fut déposé le héros de 1777. Au même moment les honneurs funèbres lui étaient rendus dans les Etals de l'Union, qui prirent le deuil pour un mois.
Ce souvenir est resté vivace, et nous avons pu voir, par la manière dont la dernière mission française a été accueillie là-bas, et par la décision de l'Amérique, et par l'arrivée en France des premiers combattants pour le Droit et la Liberté du monde, que l'acte de La Fayette est resté un exemple impérissable. Il est donc bien inutile de diminuer la signification de l'acte chevaleresque accompli par lui avant toutes les autres interventions. 11 ne fut pas le seul qui offrit sa vie à la grande cause américaine. 11 ne fut pas le seul non plus à agir. Pourquoi ne pas gratifier Beaumarchais, homme d'affaires, rusé Figaro, de l'hommage qui est dû à sa perspi-
SOUVEÎVIRS DES ANNÉES DE LA GUERRE Io5
cacité et à son entregent lorsqu'il reconnut la valeur indéniable de la civilisation d'outre-mer et qu'il dépensa toute son énergie, toutes ses facultés, à trouver les premiers capitaux nécessaires à l'entreprise. Rochambeau, certes, venu trois ans après La Fayette, a droit à l'éloge commémoratif. Et le ministre Vergennes aussi, qui donna la consécration officielle à l'expédition. Et il ne faut pas oublier non plus le banquier Necker.
Il est donc excessif de vouloir faire remonter à Louis XVI seul le mérite de l'intervention française. Ici, comme toujours, Louis XVI fut en proie à des influences diverses. II était poussé en faveur de rx\mérique par l'opinion française, qui joua le grand rôle. Il était retenu par la reine Marie- Antoinette, par Joseph II, par Marie-Thérèse, qui voulaient garder l'action de la France pour l'Autriche. Son frère, le futur Louis XVIII, qualifiait de révolte le mouvement américain, comparait Paul Jones à Mandrin et Washington à Cartouche. Les lettres de Kageneck sont très renseignantes sur cet état d'esprit de la cour. Il est de mode et de bon goût, aujourd'hui, de discuter, ou plutôt de dédaigner sans discussion, les jugements historiques de Michelet. Cela n'empêche que le grand historien de notre patrie a vu clair, et très clair, dans toutes les intrigues qui retardèrent l'intervention delà France, et que l'on peut relire sans crainte les pages de son dix-neuvième volume de l'Histoire de France où il a écrit comme il sait le faire, avec sa savante interprétation, sa merveilleuse lucidité, ce chapitre des annales franco-américaines désormais acquis. Il a ce mot qui résume tout : « La France s'allia. »
Telle est la vérité. Ce fut la France qui voulut, et La Fayette qui fut son représentant valeureux. Ecoutez Miche-
let : « Qui dit France, ne dit pas le roi. Et c'est là même la merveille que la France ait tellement dominé, entraîné le roi, qu'il se soit, contre ses idées, ses goûts et ses désirs, trouvé fatalement dans l'affaire. La France de 1760 n'eût voulu, ni pu cela. Mais, en vingt-cinq années, une nation toute autre s'était faite. Ainsi que l'enfant retardé qui grandit brusquement de six pouces ou d'un pied, ce peuple eut brusquement deux ou trois accès de croissance. De 1760 à 1760, par l'Kncyclopédie, par Voltaire, Diderot et les premiers Economistes, elle fit table rase d'un monde de vieilleries, entra dans la vraie voie de pensée et d'activité. Et depuis 1760, par Rousseau et Mably, par la lutte des écoles de Rousseau et de Montesquieu, on discuta le Juste, on rechercha le Droit. Le succès colossal du livre de Raynal(i77o) étendit les idées de la patrie au monde. »
C'est ainsi, de l'esprit même de la France, qu'est sortie l'idée d'aider à l'émancipation de l'Amérique. L'cpée de La Fayette a été forgée par les philosophes du dix-huitième siècle. La France ne s'y trompe pas, ni l'Amérique non plus. Et c'est la même pensée qui animait la France de 1776 qui anime l'Amériquede 1917. Les manifestes rédigés par Wilson au nom des démocraties du vieux et du nouveau monde, achèvent de sceller le pacte conclu d'un bord à l'autre de l'océan il y a cent quarante années. (ISjiiin 1917.)