XVIII. — HOMMAGE ANGLAIS A JEANNE DARG
J'ai reçu, comme sans doute beaucoup de Français écrivains, artistes, hommes politiques, une très touchante et très éloquente lettre d'un soldat anglais, le capitaine John Dicker. Je présente d'abord le rédacteur de la lettre, je dirai son objet ensuite.
Le capitaine John Dicker appartient actuellement au « Middlesex Régiment, White City, London, W. 12. » Depuis sa jeunesse, il a tellement aimé la « belle France » qu'en dépit de son âge, — il avait 56 ans en 1915, — il avait quitté le sol anglais pour la tranchée française où il commandait en qualité de capitaine. C'est ainsi qu'il prit part à l'attaque de Loos et qu'il eut la joie de nettoyer un petit coin de notre pays de la tache de l'ennemi violateur. Là, il fut blessé d'un éclat d'obus qui le mit hors de combat pour plusieurs mois. Cette blessure et son âge l'empêchèrent de retourner au front, mais, fort heureusement, sa santé est suffisante pour lui permettre de participer à l'instruction des nouvelles troupes. « Ainsi, dit-il, mon rêve chéri de mériter votre croix de guerre est fini ! )>
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Mais le capitaine John Dicker a fait un autre rêve, dans les tranchées de igiS.etdepuis, pendant sa convalescence, et encore maintenant qu'il exerce les recrues nouvelles. Il faut lui donner la parole :
« Il y a presque cinq cents ans, dit-il, les troupes anglaises aidées par certains ecclésiastiques subornés se rendirent coupables d'un crime ineffaçable en brûlant à Rouen une jeune fdle ennemie. De nos jours, Jeanne Darc est considérée comme une héroïne et une martyre dans le monde entier, y compris les peuples de la Grande-Bretagne. Depuis longtemps, comme maintenant, chacun de nos jeunes gens, garçons et filles, a senti la honte de ce ferrait.
Au début de l'année dernière, j'ai formulé ce projet : aussitôt après la fin de la guerre, nous vous offririons, à vous nos vaillants alliés, un monument commémoratif en l'honneur de la Pucellc d'Orléans, aussi caractéristique que possible de son inspiration et de ses faits d'armes magnifiques, et surtout de notre remords impérissable. »
Et c'est ainsi, quittant le champ de bataille après sa blessure, que le capitaine Dicker, au cours de sa convalescence, mit son idée en réalisation. 11 écrivit à un certain nombre de ses compatriotes, à ceux qui sont particulièrement eu vue par leursituation et par leur autorité, pour leur demander un avis sur sa proposition. Elle fut accueillie et acclamée d'une façon unanime. Parmi les réponses se trouve celle du maréchal French, qui donne de tout son cœur son approbation, et que le capitaine Dicker espère voir se mettre à la tête du mouvement. 11 complète ces renseignements en faisant savoir que toute question religieuse est étrangère à cette manifestation, que l'oflie viendrait de la nation britannique tout entière. En ce qui concerne le promoteur de l'idée, il est
protestant. C'est bien ainsi qu'il faut comprendre la figure de Jeanne Darc. Elle appartient à tous, ne peut être accaparée par aucune secte, et il y a longtemps qu'elle est a canonisée » comme la sainte de la Patrie, par tous les Français.
Ce qui occupe surtout le capitaine Dicker, c'est de savoir comment son idée sera accueillie en B>ance.
Elle sera accueillie comme une belle et généreuse idée, n'en doutez pas, capitaine Dicker. Elle sera même accueillie comme une idée toute naturelle, et si elle suscite de la reconnaissance, elle ne suscitera aucun étonnement. Il y a longtemps que l'Angleterre a révisé le procès de Jeanne Darc, et que le dix-neuvième siècle, siècle d'histoire, de critique et de poésie, a effacé par son hommage le crime du quinzième siècle. Les poètes et les historiens anglais ont raturé l'arrêt, et ils en ont appelé, devant le tribunal de la postérité, non seulement du jugement inique de Rouen, mais aussi du jugement léger de Shakespeare, — qui n'est peut-être pas de Shakespeare, ses drames historiques étant sujets à des attributions diverses. Si l'on veut connaître l'accent définitif de la poésie anglaise célébrant Jeanne Darc, c'est à Thomas de Quincey, l'illustre « mangeur d'opium », qu'il faut le demander. 11 s'adresse à elle comme à une divinité ; « Pure, innocente fille au noble cœur, en qui depuis ma première jeunesse, j'ai toujours cru comme en un idéal de sincérité et de dévouement ! » Ce qui n'empêche pas Quincey de déclarer l'Angleterre innocente du meurtre juridique de Jeanne et de n'accuser que la France.
Oh I oui 1 la France fut coupable aussi, par son roi, par ses universitaires, par ses ecclésiastiques. Le sublime recueil des interrogatoires de Jeanne reste comme le monument de la duplicité des casuistes, de la dureté des juges religieux, de
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l'inconscience des hommes de guerre, et, sous ce rapport, nul des accusateurs et des tortionnaires n'a rien à envier à son voisin. Heureusement, sur ce monument d'infamie, qui devint le bûcher de Rouen, s'élève et resplendit pour toujours la figure magnifique, douce, sereine et vaillante, de Jeanne la Lorraine, de la paysanne au grand cœur qui fut émue des malheurs du pays de France, qui entendit et écouta la voix plus haute, plus puissante que les voix des saints et des saintes de son église de village, la voix nouvelle de la patrie qui n'a jamais cessé depuis de se faire entendre, et qui résonne si fort aujourd'hui dans l'univers entier, de l'autre côté de la Manche, de l'autre côté de l'Atlantique.
Cette voix a été entendue aussi par le capitaine John Dicker, l'a fait s'e;. gager à 56 ans, l'a fait combattre avec les Français contre l'ennemi qui menace toutes les patries, toutes les civilisations. Qu'il ne parle donc plus de honte, de forfait, de crime ineffaçable. Les Anglais du vingtième siècle n'ont pas la responsabilité des méfaits commis au quinzième siècle, ni les Français non plus. Le monument rêvé dans la tranchée française par le soldat de la libre Angleterre ne sera pas un monument de remords et de réparation, ce sera le monument qui fera connaître au monde entier la solidarité humaine. {13 juillet 1917.)
SOUVENIRS DES ANNEES DE LA GUEnUE IH