‹ Notre tempsChapitre 20 sur 75 · XIX. — BENOIT XV ARBITRE · texte numérisé non relu

XIX. — BENOIT XV ARBITRE

LE Vatican avait un rôle à jouer dès le début de la guerre. Le souverain spirituel de l'Eglise catholique, au premier pas fait par les Allemands en armes sur le sol de la Belgique, devait dresser sa silhouette blanche au-dessus de l'Europe, lever sa. croix contre les batteries de canons, et prononcer les paroles de protestation qui auraient dénoncé le crime. Il ne l'a pas fait, il est resté tapi sur son trône pontifical, qui ne devient un pavois dominant la foule qu'à huis-clos, aux jours des grandes cérémonies de Saint-Pierre de Rome. Dès lors, il était évident que la papauté ne saurait pas intervenir dans le drame effroyable qui s'annonçait par le terrible premier acte de la violation de la Belgique, de sa mise en feu, de la fusillade de ses hommes, de ses femmes, de ses enfants, de la destruction de Louvain, du bombardement de Liège, de Namur, d'Anvers, et de tout le reste, crimes connus et crimes inconnus, accomplis froidement, avec annonces d'affiches, dans les villes et dans les villages des Flandres envahies et terrorisées.

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Ni Pie X, ni Benoît XV, son successeur, ne furent des médiateurs. Il on fut d'ailleurs ainsi de tous les Etats neutres. La plupart de ceux-ci pouvaient alléguer qu'ils n'étaieut pas de force à se mesurer avec la colossale Allemagne, mais le Vatican, royaume tout idéal, qui ne possède comme armée que les garde- nobles du palais papal, qui n'a d'autre d'artillerie que les canons de l'Eglise et les bulles vaticanesques, pouvait-il invoquer l'excuse de l'impuissance et de la crainte? N'esl-il pas inaccessible aux projectiles de l'artillerie lourde et aux gaz asphyxiants snns action contre la spiritualité d'un pouvoir mystique? Tout ce qui pouvait arriver de fâcheux, au successeur de saint Pierre, c'était l'arrestation et l'internement dans quelque ville autrichienne, si le pouvoir la'ique n'avait pas su défendre l'Italie contre l'invasion, auquel cas il serait encore resté au Saint Père la ressource de se réfugier à Avignon ou i\ Fontainebleau.

C'est à ce moment, aux premiers jours de la guerre, que s'est produite la faillite irrémédiable du pouvoir spirituel du catliolicisme pour ce qui concerne les affaires de l'Europe et du Monde. La non intervention signifie ici aveu d'impuissance, renoncement, abdication. On permettra à ceux qui ne sont pas enrégimentés par l'Eglise d'avoir eu, quand même, pour elle, l'ambition d'une autre attitude qui n'aurait pas été sans grandeur. Il ne saurait entrer dans aucune pensée de souhaiter, au milieu des circonstances tragiques où nous sommes, la décadence de la parole évangéliquc attendue de tous. Celte décadence est devenue pourtant, à mesure que la guerre se prolonge, un fait de plus en plus visible, motif de regret pour tous les adversaires de l'Allemagne et de l'Autriche, motif de douleur pour les croyants du dogme chrétien. Comment le pontife et ses

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conseillers n'ont-ils pas vu clairement qu'ils avaient un grand et noble rôle à jouer, en dehors de toute spéculation politique, en dehors de toutes opinions, et seulement pour la cause sacrée de l'humanité et de la vérité ?

Il y a là, tout au moins, inconscience et ignorance. Inconscience qui méconnaît ce qui reste encore d'action sur les âmes dans l'autorité du catholicisme. Ignorance de l'état d'esprit réel des peuples qui luttent avec toute l'énergie de leur volonté contre l'oppression des plus faibles par les plus forts. S'il n'y avait pas, dans les bureaux du Vatican, cette méconnaissance du réel, il y aurait une abrogation complète du sentiment d'équité, pour oser proposer aux belligérants la paix que souhaitent actuellement l'Autriche et l'Allemagne. La seule concession faite à l'esprit de justice qui arme le monde entier contre les empires du Centre, c'est l'évacuation de la Belgique et du Nord de la France ! Quelle générosité ! Et après ? Après, chacun réparera ses dommages comme il pourra ! L'Allemagne et l'Autriche connaissent aussi les malheurs de la guerre, les morts, les blessures, les mutilations, les ruines ! Que toutes nations s'emploient de leur mieux, une fois la guerre terminée, la paix signée, à se refaire une vitalité, les nations coupables comme les nations innocentes. Et surtout, que l'on rende ses colonies à l'Allemagne, puisque l'Allemagne rendra la Belgique et la Finance du Nord ! Et encore, que la liberté des mers soit assurée aux corsaires qui ont commis les atrocités de la guerre sous-marine contre les neutres et les passagers civils I Pour l' Alsace-Lorraine et la Pologne, on trouvera toujours à s'arranger, il faut que tout le monde y mette du sien, fasse des concessions. Quant à la Serbie et i\ la Roumanie, pas un mot.

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Avant d'inscrire sa signature pour les siècles sur ce bref pontifical des conditions possibles de la paix en 191 7, Benoît XV n'a donc pas su évoquer les villes bombardées, les campagnes ravagées, anéanties, 11 n'a donc pas vu flamber Louvain, Reims, Arras, Péronne, Saint-Quentin et tant d'autres villes, à l'borizon que sa pensée devait atteindre par delà les cours étroites et les jardins fermés du Vatican. Il n'a donc pas vu les spectacles qui nous obsèdent de ces pauvres gens de Belgique et de France arrachés à leur foyer, à leur champ, après des mois et des années d'occupation, emmenés en captivité, comme aux temps barbares, entre les haies brutales des cavaliers et des fantassins. Il ne les a donc pas vus mourir de faim, de froid, de mauvais traitements. Il n'a donc pas entendu les pleurs des vieillards, les sanglots des femmes, les cris atroces des jeunes filles. Il faut qu'il n'ait rien vu, rien entendu, il faut qu'il ne sache rien, pour avoir osé proposer aux combattants de la Justice et du Droit une paix qui vient en droite ligne des conciliabules austro-allemands, puisqu'elle consacrerait les exactions, les conquêtes, les violences, les crimes. Jamais offense pareille n'avait été faite à la dignité humaine. C'est parce que les nations alliées ne veulent pas que de tels actes restent impunis, que la même dédaigneuse réponse de réprobation a été faite partout, en même temps, d'un commun accord tacite, à la piteuse proclamation du Vatican en faveur des Empires centraux auxquels la papauté est maintenant inféodée, alors qu'elle devait rester libre de ses pensées et de ses actes, non pas au-dessus de la mêlée, mais à travers la mêlée, entre les combattants.

Sans sortir de chez lui, Benoît XV peut trouver une inspiration supérieure à celle de ses cardinaux-secrétaires. Qu'il

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aille, seul, contempler les voûtes de la Sixtine, qu'il demande leur secret humain aux Sibylles mystérieuses, pensives, farouches, aux Prophètes furieux et terribles... Interrogez, Saint Père, ces figures irritées, justicières du vieux Michel- Ange, interrogez-les, elles vous répondront. (26 août 1917.)

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