‹ Notre tempsChapitre 21 sur 75 · XX. - IMAGES DE GUERRE · texte numérisé non relu

XX. - IMAGES DE GUERRE

LES livres sur la guerre, écrits par des comballants. se multiplient. Depuh Ma pièce, de Paul Liutier, le Carnet de route, de Jacques Roujon, il y en a eu d'autres, avec le Feu, de Barbusse et l'Appel du Sol, d'Adrien Bertrand (deux prix Concourt), et la relation vi van te de Maurice Gène voix : Sous Verdun. Il y a, à la Librairie militaire de Nancy, toute une série d'écrits, signés ou anonymes, publiés sous le titre général de Récits des témoins, parmi lesquels Morhange, de R.Christian-Frogé, préfacé par J. -11. Rosny RÎuè; En rase campagne, écrit et dessiné par Jean Galticr-Boissière ; l'Evasion, récit de deux prisonniers français évadés du camp d'Hammalbourg, recueilli par 1), Baud-Bovy, etc., etc. En voici un autre. Quelques Images de la Guerre, du lieutenant llerscher. Le lieutenant llerscher, avant la guerre, était architecte, graveur, dessinateur, peintre... Le voici artilleur, et il se révèle écrivain. Artiste, il faisait montre d'un goût parfait, s'ingéniantà tracer en toutes choses les lignes de la grâce, prompt et délicat pour harmoniser les nuances. J'ai vu de lui des eaux-fortes finement et profondément mordues, aspects

de vieux quartiers de Paris, jardins de faubourgs. J'ai vu des aquarelles, des projets de paysages décoratifs, où les verdures, les fleurs, les animaux de la terre et de l'eau révélaient, avec toute l'ingéniosité moderne de la France et de Paris, un artiste précis et liabilc, frère des artistes japonais, apparenté, mais non imitateur. J'ai \u toute une maison, au quartier de Passy, marquée, du rez-de-chaussée à la toiture en terrasse, de la science et de l'art qui savent édifier l'utile en le fleurissant sobrement de beauté.

Tout cela est d'hier, d'un siècle ! d'avant la guerre ! Depuis trois ans, Herscherest artilleur, lieutenant d'artillerie poussant ses caissons, ravitaillant les batteries, des plaines de la Woëvre aux ravins et aux collines de Verdun.

Je l'ai revu, aux jours des courtes permissions, toujours le même, fin et pensif, réservé, souriant, causeur tranquille, donnant la sensation, parmi l'action ardente de ces trois années, d'un rêveur attentif. Il rêvait ce petit livre écrit au bivouac, dans les villages de repos, dans les abris souterrains. Je l'ai feuilleté d'abord, pour regarder les dessins, des croquis d'aquafortiste, finement tracés, bien mordus, telle cette église de Flirey, toute déchiquetée, dressée comme suspendue au-dessus d'un sombre monticule entouré d'explosions et de flammes ; cette cabane du cuisinier qui fait songer à une cave rembranesque ; cette route de Woëvre où la charrette et les soldats passent sous l'averse cinglante; cette féerie de la neige où glissent les formes des hommes eu marche dans la blancheur et le silence ; cette étendue de champs, de ravins, couronnée de bois et de nuages ; ces toits de Dombase que crèvent les chutes brutales de mitrailles ; ces maisotis de Verdun éventrées au-dessus de la Meuse; et ces bois, ces sommets, ces creux, noirs do

Il8 ÎHOTRE TEMPS

nuit, éblouissants de clartés fulgurantes. Notes rapides, choses indiquées, ombres et lumières, apparitions à peine entrevues, vite évanouies, ces dessins disent bien où et comment ils ont été conçus et exécutés, en visions brèves des yeux, en traits spontanés de la main, dessins faits sur l'arçon de la selle, sur le genou botté de l'officier, sur la table branlante où est servie la pitance du jour, où s'écrit le rapport militaire et la lettre aux absents.

Ce n'est pas une révélation d'Herscher artiste que cette réunion de croquis de la guerre, mais lisez au hasard et voici que brusquement surgit un écrivain. Par un accord singulier, puisqu'il est si rare, l'écrivain et l'artiste se confondent. Sans lourdeur, sans apprêt, sans mise en scène, Herscher reste luimême en écrivant, et il écrit de la manière la plus pittoresque, la plus neuve, avec sensibilité et humour, évoquant les aspects des choses, les allures des gens, les manières d'être des bêtes, toujours avec le mot exact, î^vec une phrase qui est à lui, une phrase scintillante et vivante, faite de traits justes et de lueurs errantes. 11 n'y a qu'à ouvrir le livre, il n'y a qu'à tourner les pages, tout s'offre au lecteur : il va connaître en quelles paroles ardentes sont fixées les images qui déploient leur féerie invincible au milieu des horreurs de la lutte des hommes, et avec quel ton de malicieuse bonhomie sont décrits les êtres aperçus au milieu de ce carnage. Lisez, vous allez voir et entendre rouler les camions, s'allumer et hurler la gueule des canons, s'élancer les avions dans les plaines du ciel, mamelonnées de nuages. Apprenez la psychologie du cheval, du rat, du renard, du chien, des oiseaux. Ecoutez parler les soldats, les paysans, les hommes, les femmes, les enfants. Frémissez à l'odeur de fumée mêlée de pourriture. Admirez les paysages trempés de pluie, et l'extraordinaire effet de

neige qui magnifie de son espace muet le vaste champ de bataille au milieu duquel Verdun saigne héroïquement de ses blessures.

Il est vraiment beau d'oublier sa souffrance, son angoisse, son malheur, pour rendre hommage quand même à la beauté des choses. Théophile Gautier reconnaîtrait un fils de son esprit et de son art chez cet artiste devenu soldat, chez cet officier stoïcien qui n'oublie pas de regarder et de voir, de sentir et de comprendre, sous les duretés de l'hiver et sous le feu des obus. « Quelques Images de la Guerre », dit modestement le titre de ce livre. Ces images resteront infiniment précieuses, par leur beauté naturelle qui s'ignore, et aussi par l'émotion cachée qu'elles recèlent, la simplicité fière de la pensée qui les anime. Ce petit livre est rêvé, médité, écrit. Il mérite de survivre à la tourmente furieuse d'où il s'envole parmi les éclairs et les tonnerres, {23 septembre

idii.)

Page 1