XXI. — ESPIONNAGE ET TRAHISON
ESPIONNAGE el trahison, cela peut uc faire qu'un, mais cela peut faire deux.
Cette distinction n'est pas faite par les feuilles d'outre- Rhin qui so permettent d'assimiler l'exécution de la danseuse Mala-IIari au meurtre d'Edith Cavell. Il s'agit, dans les deux cas, disent les plumitifs boches, de deux espionnes qui ont été toutes deux passées par les armes. Alors, pourquoi, demandent-ils, toutes ces protestations pour miss Cavell, alors que la même justice a été faite de Mata- Hari, etc., on devine la suite du raisonnement. Nous connaissons la lourdeur de l'esprit cynique de nos ennemis, nous nous souvenons de leurs plaisanteries et de leurs brutales déclarations à propos de tous les méfaits et de tous les crimes de la guerre, qu'ils aggravent par leurs propos de brasseries. Il importe, tout de même, de remettre certaines de leurs affirmations au point.
Tout d'abord, remarquons que miss Cavell n'a pas été frappée pour le crime de trahison. Aujourd'hui, ce n'est môme pas la trahison qui est en jeu, mais l'espionnage.
SOUVENIUS DBS ANNEES DE LA GUERRE 121
Or, au moment de l'assassinat de l'héroïque femme, ce ne fut pas d'espionnage qu'elle fut convaincue, mais simplement d'avoir favorisé le départ de Belgique à des Anglais ou à des Belges. Voilà-t-il pas un grand crime, et qui méritait la mort, comme en décida le général allemand qui terrorisait la Belgique, approuvé parle Kaiser qui pouvait faire grâce.
Que les Allemands citent un fait de ce genre à la charge de notre justice militaire !
C'est une dérision, et une offense à la mémoire d'Edith Gavell, que de placer auprès d'elle la criminelle Mata-Hari. Celle-ci n'a obéi à aucun sentiment d'humanité, elle a accepté froidement, pour de l'argent, pour des sommes importantes, de renseigner l'Allemagne sur des faits militaires, et elle a été la cause directe de la mort de nos soldats. Elle était en rapport avec les chefs de l'espionnage allemand, elle savait nettement ce qu'elle faisait et pourquoi elle le faisait. Elle a d'ailleurs reconnu sa culpabilité lorsque lui ont été présentées les preuves qui l'accusaient.
Le fait qu'elle n'était pas Française n'enlève rien ù l'horreur de son acte. Elle vivait en France, à Paris (comment n'avaitelle pas été reconnue et dépistée plus tôt ?) et elle a commis envers la nation qui l'hospitalisait, non seulement le crime d'espionnage, mais le crime de trahison.
Quel rapport cela présentc-t-il avec les actes de générosité reprochés à miss Cavell et punis sur elle par des chefs militaires incapables de discerner les différences entre des faits aussi dissemblables ? Si sommaire que soit la justice des cours martiales, il faut demander aux juges un peu d'intelligence et de pénétration pour apprécier l'état d'esprit et la qualité de conscience d'un accusé, et proportionner la peine à la gravité de l'acte et à la valeur de l'inten-
J2a NOTRE TEMPS
tion. Même si Edith Cavell avait vraiment pratiqué l'espionnage pour servir son pays, l'Angleterre, ce qui n'a pas été démontré, ni même affirmé (c'est ici une simple hypothèse), il y aurait tout un monde d'idées entre elle et une Mata-llari.
La guerre ne va pas sans l'espionnage. Cette vérité d'hier et de toujours est une vérité d'aujourd'hui. Mais il y a espion et espion, et c'est une pauvreté de langage qui fait classer sous la même étiquette des êtres aussi dissemblables que le soldat qui risque sa vie volontairement et gratuitement pour servir son pays et sauver des existences de compatriotes, et le traître qui livre les siens contre un sac d'écus ou une liasse de billets de banque. 11 n'est question ici, bien entendu, que de lespion de guerre, l'autre espion, l'espion de police, celui qui se glisse dans les sociétés politiques pour livrer ceux qui lui donnent accès et confiance, celui-là se déshonore sans circonstances atténuantes. Le véritable espion de guerre, celui que Fenimore Cooper a mis en scène au service de Washington, le paysan Hervey Birch, est un héros, et il n'est pas le seul de son espèce. Un être de ce genre, patriote enflammé par l'utilité de son rôle obscur, n'est en rien comparable au malheureux qui accepte de guider, par peur, une reconnaissance ennemie, ou qui consent, pour les trente deniers de Judas, à livrer sa patrie.
Que les journalistes allemands fassent leurs réflexions sur ce sujet, avant de comparer une Edith Cavell à une Mata- Hari. Ils auront sans doute encore des occasions de se prononcer sur des faits d'espionnage, quoique nous sommes peut-être à la veille de connaître exactement dans quel réseau d'intrigues et de marchandages nous avons failli être ligottés. Ils nous donneront alors leur opinion sur des faits avérés,
sur touterorganisationfinancièredepropagandeelde trahison qu'ils avaient tramée à travers le monde entier. Leur inconscience se traduira sans doute encore en cyniques apologies, car l'Allemand se croit tout permis pour l'Allemagne et considère comme crime toute résistance à sa loi brutale. C'est la nouveauté de cette guerre abominable qu'elle a supprimé tout ce qui pouvait encore rester de convention morale entre les belligérants. Avant 1914» on pouvait croire qu'il subsistait quelque respect des personnes non engagées dans la lutte. Depuis, il n'y a plus rien, rien que la force au service de la conquête : destruction de villes ouvertes et de villages inoffensifs, massacre des populations civiles par les obus des canons à longue portée et des avions, déportation des vieillards, des femmes, des jeunes filles, arrestations et fusillades d'otages, viols et vols. Ce sont là des crimes de droit commun, et le meurtre d'Edith Cavell est l'un de ces crimes, tous les sophismes de la presse boche n'y changeront rien. {23 octobre 4917.)