XXII. — L'ART ET LE CRÉDIT PUBLIC
PouB la première fois, la guerre de igi/l a appelé l'art au service de la finance. Grâce à l'inilialive d'un fonctionnaire du cabinet de M. Ribot alors qu'il occupait le ministère responsable des deniers publics, l'afliche blanche où ne se voyaient que des lettres noires a été remplacée par l'alfiche dessinée et coloriée. Citons le nom de ce novateur, M. François Lefort, à qui nous sommes redevables de la collection déjà considérable de ces feuilles dont l'éclosion fut inattendue, et qui vient de se renouveler pour la troisième fois.
Il ne s'agit pas d'en dresser le catalogue, mais d'en signaler la nouveauté. Jadis on ne voyait, sur ces appels à la solidarité, que des mots et des chiffres, dont je ne contesterai pas l'éloquence. Cette fois, une illustration significative, faite de réalité et d'idéal, vient commenter le texte et dire clairement et fortement à tous pourquoi il faut souscrire h l'emprunt de guerre.
II faut souscrire parce que la patrie est en danger, parce que les fils ont quitté leurs mères, parce que les hommes ont quitté leurs femmes et leurs enfants, pour défendre le foyer
attaqué, bombardé, incendié, souillé. Il faut souscrire parce que la guerre ne peut se faire sans argent, parce que les canons, les armes, les munitions, les vivres, tout ce qui est nécessaire aux combattants, doit être fabriqué ou acheté, qu'il faut payer les matières et la main-d'œuvre, et que chaque billet de cent francs qui entre aux guichets des banques représente du pain et de la mitraille.
Personne mieux que les artistes ne pouvait rendre ces idées tangibles aux yeux du passant soucieux. En voici un, le premier, je crois, qui soit entré en scène, Bernard Naudin, sensitif et savant, dont la guerre a exalté et afRné les facultés. Immédiatement, en une image d'une forte simplicité, il a trouvé la formule qui rassemble les soldats de l'avant et les gens de l'arrière ; le jeune soldat, droit et ferme dans sa capote et sous le casque, le fusil à la main, le regard assuré, voyant bien devant lui, prêt à la défense et à l'attaque. Il restera ainsi, debout, comme le type du citoyen armé pour son pays, inséparable de l'image des vieux paysans que Naudin a placés en regard de leur fieu, vidant leurs petits sacs d'écus d'argent et de louis d'or au guichet du percepteur. Ajoutez que ces personnages sont encadrés « à la française » par des attributs de gloire et d'honneur, de vaillance et de guerre, branches de laurier, drapeaux, armes blanches, gueule de canon levée vers l'horizon, charrue travaillant le sol.
En voici un autre, Sem, observateur caricatural d'avant la guerre, expert à tracer les silhouettes des jeunes et vieux beaux du théâtre et du turf, artiste hardi comme un page et malin comme un singe. La guerre l'a enlevé à ses sujets d'habitude, et son atïiche nous le révèle animé du délire patriotique, faisant défiler les troupes victorieuses sous l'Arc
de triomphe de l'Étoile, d'où la Marseillaise de Rude s'envole, le glaive à la main, la bouche criant l'appel aux armes.
Abel Faivre, critique acerbe et joyeux des mœurs de la bourgeoisie fêtarde, devenu un commentateur ému et éloquent de la guerre en maints dessins de l'Écho de Paris, a projeté sur les murailles des énergiques silhouettes de combattants, celui qui cric en bondissant : « On les aura ! » et celui qui plante le drapeau victorieux au cœur de la mappemonde.
Jules Adler est fidèle à son observation et à son art. Le solide poilu qu'il campe en factionnaire vis-à-vis du groupe des souscripteurs est le frère des compagnons qu'il a montrés au travail des chantiers et au plaisir des soirs populaires. Auguste Leroux, illustrateur sagace de l'Eugénie Grandet de Balzac, a dressé le permissionnaire, tenant haut son enfant comme sur un pavois. Poulbot raconte le départ du soldat quittant sa femme et ses mioches paysans, un peu plus apprêtés que les mioches parisiens où excelle le dessinateur de faubourg. Georges Redon dit le courage et la tristesse de la femme seule avec sa fillette, et il égaie d'une poupée alsacienne la veillée mélancolique. Le lieutenant Jean Droit, du 226', salue le soldat dans la tranchée, éclairé des feux de l'aurore. Lelong a entouré la République de Dalou par le défilé frissonnant des drapeaux. Willette a jeté dans les bras l'un de l'autre, de toute l'ardeur de son talent hardi et souple, le soldat et sa compagne. Besnard, en une composition décorative aux belles couleurs, a réuni les figures symboliques de la Paix et de la Victoire, la jeune femme portant l'enfant comme une madone, le guerrier au vaste manteau rouge et aux ailes d'archange. Je me reprocherais d'oublier l'Alsacien Hansi et sa pro-
phélie du défilé des soldats français à travers le vieux Strasbourg, à l'ombre de la rouge cathédrale, devant les vieilles maisons à pignons groupées autour de la Kammerzel aux petits carreaux, aux poutres noires. Et l'Américain Ridgway Knight, qui a si bien résumé les traits et le caractère des paysans fraïiçais, le vieux et la vieille, empilant leurs pièces blanches et faisant leurs comptes sur la vieille table massive, auprès de l'âlre où le feu brille.
Il n'y a pas à insister outre mesure sur la critique de ces images. L'innovation a seule de l'importance, pour le moment. Il faut, si un autre appel est fait aux artistes pour un autre emprunt de guerre, leur demander peut-être plus de hardiesse, plus de force. La plupart ont été timides devant la feuille de papier et la pierre lithographique. Leurs compositions sont bien inspirées, savantes, ingénieuses. Mais il semble que les dessinateurs aient compris leur programme comme s'il s'agissait d'une image pour une couverture de revue ou un frontispice de livre. La plupart ont compris leur projet en vignette. Vignette agrandie, soit, mais vignette tout de même. L'affiche a pourtant, comme tous les arts, sa loi, qui est de rendre une idée et un aspect visibles sur une muraille. Il faut lutter avec la grande clarté, avec le mouvement de la rue, avec la foule des passants. Ces passants, il faut les appeler par un surgissement inattendu, comme si une partie de la surface de la muraille s'éclairait subitement pour faire apparaître une figure. Ici, cette figure, c'est la Patrie, c'est la Guerre, c'est l'Héroïsme, c'est l'Abnégation, c'est la Vertu de la race française en péril et qui se défend par tous les moyens qui sont en sa possession, par les armes de ses fils, par l'épargne de ses vieux, par le courage de tous.
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C'est bien ainsi que nos artistes ont compris le programme qui leur était proposé, et même je crois bien qu'il était inutile de le formuler : ils avaient en eux la question et la réponse. Toutefois, s'ils ont compris, ils sont presque tous restés en deçà de la réalisation, comme si leur talent était obligé de se faire discret et de rester dans l'ombre, alors qu'il lui fallait éclater au grand jour. Les figures qu'ils animaient devaient rayonner dans la lumière ou dans les ténèbres, et attirer à elles tous ces hommes, ces femmes qui passent, qui vont à leur travail, à leurs affaires, et aussi ceux et celles qui vont à leurs plaisirs, car il y en a, et ces derniers doivent être surtout touchés et convaincus et apporter à la grande cause de tous ce qu'ils allaient jeter au hasard. C'est la seule observation qu'il y avait à faire sur ce déploiement d'affiches qui se trouvent entourer la haute et admirable déclaration de Clemenceau, sur la « guerre intégrale ». Tout se tient, et ce texte et ces images doivent avoir la même signifir^ilion. Je pense que l'emprunt de dix milliards consenti par la France sera la preuve que les paroles et les illustrations ont été bien lues et bien regardées. Il y a seulement ici quelques-uns des aspects de cette propagande nouvelle par l'affiche illustrée, qu'il faut honorer pour leur intention et leur mérite. 11 aurait pu y en avoir d'autres. Toute une nouvelle école de décoration pouvait être conviée A présenter ses images simplifiées, aux vives couleurs qui ont déjà trouvé leur emploi dans le renouveau d'Epiual auquel la guerre nous a fuit assister. Ces artistes sont nombreux, mais leur groupe et leur manière seront assez indiqué.s par les noms do Charles Guérin, de Robert Bonfils, de Guy Arnoux.
Enfin, si Hugo a pu regretter, devant l'Arc de Triomphe,
son i{ père absent » et « Phidias oublié », on peut déplorer ici l'absence du maître de l'affiche, celui qui lui a, le premier, donné sa formule d'art et sa beauté par le mouvement délicieux de la ligne et l'éclat de la couleur. J'ai suffisamment désigné Jules Chéret. (15 novembre 1917.)
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