XXIII. — AUX INVALIDES
LA visite de Clemenceau au\ Invalides a eu ce résultat qu( le monument va retrouver sa vraie deslinatioïi. Avan la guerre et depuis la guerre, sa signification se perdai peu à peu non pas précisément du fait des pouvoirs publics mais du fait des principaux intéressés. Les invalides, ci effet, préféraient vivre de leur pension en ville plutôt qu( dans la caserne offerte à leur retraite, et on voyait venir h jour où l'imposante façade surmontée de la coupole d'oi n'abriterait plus que le Musée de l'armée, dont la pièc( principale était le tombeau de Napoléon. Au bout de troi: ans et demi de guerre, il est venu un ministre de la guern qui a reconnu la nécessité de faire réoccuper les locau) désaffectés par leurs véritables locataires, aiijourdhui troj nombreux.
Le service des bureaux et du Musée va être ramené t ses proportions exactes et les fonctionnaires abusivemeu logés dans les galeries et les salles changées en appartement! vont céder la place aux malades et aux blessés. La grande guerre de 191 4 aura ainsi rendu aux Invalides Icui
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fonction. Les frontons et les arcades disent que le soleil du XVII" siècle est à jamais couché à l'horizon du vieux monde. La crypte de Mars garde enseveli dans le froid silence le César qui parada pendant quinze ans dans le fracas des batailles. Mais le monument tout entier dans son ensemble et dans ses détails est plus éloquent que les ombres du roi et de l'empereur, il s'aRlrme au-dessus des symboles individuels comme le plus significatif et le plus émouvant.
Le résultat des victoires et conquêtesdes anciens régimes, on le voyait dès en entrant au bout du pont-levis, devant le corps de garde. Ces vieux soldats proprets, vêtus de longues capotes, coiffés de casquettes plates, la poitrine coupée en diagonale par le baudrier blanc, une main sèche et tremblante sur le sabre désormais pacifique, c'est ce qui restait des foules actives parties pour les champs de batailles aux sons des tambours et des cuivres. Cette manche vide repliée et attachée au vêtement par une épingle, ce pilon qui remplace une jambe, cet œil fermé, cette mâchoire coupée, cette balafre, c'était le signe visible de la victoire et delà défaite. C'était l'Italie et c'était la Crimée, puis le Mexique et la campagne de France et, plus tard, les expéditions coloniales, Tonkin, Madagascar, Maroc. Les petits soldats partis tout flambant neuf, en pantalons rouges, pourvus d'armes luisantes, étaient changés en valétudinaires vêtus de gris, récompensés par des médailles, désireux des tisanes dernières et du repos final.
Le monument bâti à la gloire du grand roi était devenu l'asile de la foule des sacrifiés, la consécration forcée des besognes guerrières accomplies par les peuples, après les entretiens des diplomates et les délibérations des capitaines. Le souvenir de Louis XIV est fixé au-dessus de la
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porte d'entrée, le tombeau de Napoléon est gardé par lesvictoires en deuil, mais, en réalité, ce palais, peuplé par les échappés des massacres, découpés et endoloris à jamais par les instruments des chirurgiens, s'est trouvé dédié aux anonymes qui servent d'enjeux indispensables aux habiletés politiques des hommes d'État et au génie militaire des conquérants.
Si l'on voulait savoir quelle vraie place ils tenaient dans ce mélancolique établissement, ces soldats qui avaient parcouru la terre, traversé les mers, ambitionné tout l'espace, il n'y avait qu'à suivre une allée, qu'à entrer dans le minuscule jardinet de l'invalide, où le vieux militaire avait inconsciemment figuré le ridicule de l'ambition, le néant de l'orgueil humain.
Quatre ou cinq mètres carrés de terre, une étroite allée autour d'un gazon restreint, tel était le domaine alloué à ceux qui avaient accompli les lointaines étapes. Là s'affirmaient les préférences, se pratiquaient les dévotions. Auprès de la grotte en coquillages et de la boule brillante où le jardin morcelé se reflétait en infiniment petit, s'élevait un autel comme les reposoirs enfantins installés sur des chaises au jour de la Fête-Dieu. Le plus souvent, sur l'autel, il y avait un Bonaparte de vingt-cinq centimètres, en redingote grise et en petit chapeau, entouré de soldats de plomb et de canons de treize sous. Parfois aussi, il était juché au milieu d'une pièce d'eau grande comme une cuvette, où voguaient des bateaux pareils à des coquilles de noix. Voilà son champ de bataille, désormais, ce terrain grand comme une concession de cimetière. Ce gazon, ce buis, ces fleurs, cette eau, ces bateaux, voilà sa Méditerranée, sa flotte de Boulogne, ses Marengo et ses Austerlitz. Le grand empereur
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clait tombé au jardinet d'invalide et au ménage de poupée. Aujourd'hui, le palais recommence une vie tragique. Ce sont les arrière-petits-fils et les petits-fils des soldats du roi et de l'empereur qui reprennent possession de la vieille maison royale et impériale. Ces martyrs nouveaux de la guerre se sont levés contre la guerre, pour la défense de la nation attaquée par les bêtes de proie des empires centraux. A ceux d'entre eux qui sont seuls, qui ne peuvent vivre au dehors, sans famille, sans amis, la République Française doit rouvrir toutes grandes les portes de ce domaine de la gloire qu'ils ont chèrement payé de leur courage et de leur sang. (8 janvier 1918.)
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