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XXIV. — LA QUESTION DALSACE-LORRAINE

LA question d'Alsace-Lorraine est au premier plan de la guerre comme elle sera au premier plan des négociations de paix. Elle a été admise par nos alliés en même temps qu'elle était revendiquée par nous. Mais si les dirigeants de l'Angleterre et de l'Amérique, de la Belgique et de l'Italie, de la Roumanie et du Portugal, se sont fait une idée exacte de la justice de notre cause, il faut expliquer à tous les peuples rassemblés sous le drapeau de la justice et «du droit, pourquoi cette question d'Alsace est une de celles qui dominent les événements actuels. Celte œuvre de vulgarisation a été entreprise par MM. Ernest Lavisse et Christian Pfister, professeurs à l'Université de Paris, sous forme d'une petite brochure qu'il faut souhaiter répandre partout à l'étraftger et en France.

Quelques mots d'histoire sont nécessaires pour prouver le bien-fondé de notre revendication. Les Allemands ne réclament-ils pas l'Alsace parce qu'elle a été conquise par la France sous Louis XIV? Que répondront-ils donc à cette simple remarque des deux historiens, que le pays actuel

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d'Alsace-Lorraine faisait partie, il y a vingt siècles, de la Gaule limitée à l'Est par le Rhin ? Ce n'est pas là remonter au déluge, mais simplement aux origines de notre patrie pour prouver que justice et droit sont d'accord avec le bon sens, la race et la géographie.

C'est au cinquième siècle que les hordes germaniques, profitant de la dissolution de l'empire romain qui avait annexé la Gaule, s'emparèrent de la rive gauche du Rhin et poussèrent jusqu'aux murs de Metz. Puis du cinquième au neuvième siècle, au temps des Mérovingiens et des Carolingiens, la région tout entière appartint au royaume Franc. Ses guerriers combattirent sous les ordres de Charlemagne, au delà du Rhin, dans les rudes guerres par lesquelles il conquit l'Allemagne, et c'est ici que la duplicité allemande se donne beau jeu, lorsque les historiens et les politiques de l'Allemagne considèrent Charlemagne comme un empereur à eux I Oui, par droit de conquête ! A ce compte nous pourrions revendiquer le territoire allemand au nom de celui qui siégeait à Aix-la-Chapelle, mais nous avons une autre conception de l'histoire et du droit des peuples et nous ne réclamons que notre bien, le sol de la patrie et la liberté de nos compatriotes opprimés, gardés par la force depuis un demi-siècle.

C'est après Charlemagne, au moment de la dissolution de son vaste empire, que les destinées de l'Alsace et de la Lorraine sont incertaines. Par le pacte de Verdun, en 8/|3, la région alsacienne-lorraine devient un royaume d'une existence précaire entre la France et l'Allemagne. Puis, au dixième siècle, la Lorraine s'érige en duché, l'Alsace est rattacliée à la Souabe, « ce qui fut, disent MM. Lavisse et Pfistcr, une union mal assortie, car l'Alsacien déteste le

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Souabc, le Schwob, comme il dit : Schwob est une grosse injure dans la bouche alsacienne. »

Qu'était l'Allemagne à cette époque où elle englobait l'Alsace? Un vaste empire hétéroclite, le saint empire romain germanique, qui réunissait à l'Allemagne proprement dite la Hollande, une partie de la Belgique, les vallées de la Saône et du Rhône, une grande partie de l'Italie. Au milieu du treizième siècle, ce fut l'anarchie, la décomposition en des centaines d'Etats. Il faut rappeler comment le duché de Lorraine, déjà diminué par l'occupation sous Henri H des villes de Metz, Toul et Verdun, qui résistèrent à l'empereur Charles-Quint, conquit sa liberté parle traité de Nuremberg, en i5Zia. L'influence française règne dès lors à Nancy et sur tout le territoire lorrain. Au dix-huitième siècle, le dernier duc devint empereur d'Allemagne, le duché fut attribué au roi dépossédé de Pologne, Stanislas Lesczinski, dont la fille épousa Louis XV. La réunion définitive à la France eut lieu en 1766. Voilà pour la Lorraine. Où trouve-t-on trace, dans tous ces événements et dans cette conclusion, d'un droit de propriété quelconque de l'Allemagne ? Nulle part.

Voici maintenant l'Alsace.

Au début du dix-septième siècle, c'est une fragmentation en seigneuries laïques ou ecclésiastiques, en villes libres, en républiques. Les guerres de religion agitèrent et ravagèrent le pays. L'Allemagne, aidée de l'Espagne, attenta à la liberté de conscience des protestants qui firent appel à la France, qui occupa leurs places forles sous Louis Xlll, en 1 633- 1 63/4. La guerre suivit, et la France, victorieuse de l'Empire, reçut à Munster, en 1648, l'Alsace comme compensation des treize années de guerre qu'elle avait supportées. Comme pour la Lorraine, où trouve-t-on ici le droit de propriété de l'Aile-

magne ? Nulle part. Tout ce qui suivit ne fit que marquer la cohésion entre la France, la Lorraine et rx\lsace. La France fit lentement, progressivement, la conquête morale de ce pays qui lui appartenait matériellement. Elle lui garda ses anciens cadres, ses divers Etats, ses Constitutions, ses coutumes, son dialecte ; elle releva les ruines, repeupla le pays par des colons, favorisa l'agriculture, exploita les forêts des Vosges pour la marine, créa des manufactures, traça des routes, creusa des canaux, encouragea le commerce. Le cliiffre de la population tripla. La France, on peut le dire, a créé à nouveau l'Alsace.

La Révolution française acheva l'œuvre commencée par la Monarchie. Les droits féodaux furent abolis le 4 août 1789, droits qui pesaient lourdement sur le pays d'Alsace, dont les seigneuries avaient subsisté. Aussi, le 16 juin 1790, devant Strasbourg, face à l'Allemagne, fut planté le drapeau tricolore avec cette inscription : « Ici commence le Pays de la Liberté, »

C'est là aussi, à Strasbourg, que la Marseillaise prit son essor. Puis, Mulhouse se donna à la France. Inutile de continuer. On sait le rôle des généraux et des soldats de l'Alsace dans les armées de la Révolution et de l'Empire. Il suffît de conclure, avec les deux historiens :

« On peut affirmer qu'aucun pays de France n'était plus profondément français que l'Alsace-Lorraine au moment de la guerre de 1870. Alsaciens et Lorrains savaient qu'ils étaient le rempart de la France. C'est donc au nom de l'histoire, de la justice, du droit, de la loi, que la France réclame son bien à l'Allemagne. » {27 janvier 1918.)

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