XXV. — LE MAITRE ET LESCLWE
LE jugement et la condamnation de Bolo-Pacha ont été enregistrés par l'opinion publique, simplement et gravement. Je n'ai pas entendu exprimer une opinion discordante sur ces débats tragiques et sur leur conclusion. Tout s'est passé h la grande clarté de l'audience publique, les témoins et les avocats ont tout dit, les pièces réclamées ont été versées au dossier, quelle que fût leur nature. Le condamné a la ressource des délais légaux pour en appeler de l'arrêt qui l'a frappé. Tout le monde n'a qu'à s'incliner et qu'à laisser passer la justice de la France.
Mais s'il n'y a plus rien à dire de l'accusé reconnu coupable, qu'il soit permis de retenir des débats une constatation qui devrait être évidente pour tout le monde, constatation qui n'est pas nouvelle, mais qui n'en reste pas moins surprenante, celle du pouvoir de l'argent. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il entraîne la corruption, la ruine, le déshonneur. Il a été dénoncé, flétri, par les voix les plus hautes, avec les preuves les plus fortes. La littérature des moralistes, des romanciers, des auteurs dramatiques, a traduit l'argent à la
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barre, l'a accablé des réquisitoires les plus terribles, des jugements les plus fortement motivés, l'a convaincu d'infamie. Rien n'y a fait. L'attraction est toujours la même, le despotisme pervertisseur s'exerce par les mêmes moyens, par les mêmes attraits, à croire que jamais l'humanité ne se débarrassera de cette tare qu'elle a créée pour son malheur éternel.
Celui-ci, Bolo-Pacha, a succombé, et nous avons vu défiler auprès de lui des personnages de tout genre atteints par la même contagion, destinés à devenir fatalement les proies de l'avidité insatiable qui les a précipités vers l'appât. Croyez-vous que les terribles exemples empêcheront les mêmes imprudences stupides de s'accomplir, les mêmes méfaits de se consentir entre complices ? N'est-ce pas terrifiant de songer qu'il y a tant de gens qui ne demandent qu'à se vendre pour cent francs ou pour un million ? Et toujours les acquéreurs se présentent ! Et toujours les trafics s'organisent !
A n'en pas douter, c'est un vice spécial qui se satisfait, un vice à facettes où brillent d'un éclat faux toutes les vanités et toutes les sottises. Avoir de l'argent ! Posséder de l'argent! Non pas l'argent nécessaire à la vie, même l'argent nécessaire au plaisir, qui a bien sa raison d'être, qu'il faudrait être un moraliste dénué de tout sens du réel pour vouloir bannir de l'existence. C'est le trop d'argent qui est voulu, qui est poursuivi. Il faut l'atteindre, le brasser, s'en servir pour en avoir davantage, et sans cesse en acquérir, le perdre, le regagner, l'augmenter. Bolo-Pacha ne disaitil pas à sa femme qu'elle était ruinée parce qu'elle n'avait plus que 47.000 livres de rentes, alors qu'elle avait vécu sur le pied de Aoo.ooo 1 C'est monnaie courante que ce
langage. Ne nous étonnons pas si ceux qui le tiennent ont recours à tous les expédients pour prendre de gré ou de force, partout où il se trouve, cet argent qu'il leur faut, coûte que coûte, pour lequel ils vivent, et qui peut les tuer. Ils iront le chercher, si besoin est, en pleine guerre, jusque dans les coffres- forts de l'ennemi.
Où la stupéfaction vous prend, c'est devant les plaisirs qu'ils se donnent avec cette fortune si durement acquise. Ils vivent pour la galerie encore plus que pour eux-mêmes. Il leur faut, non pas une voiture, mais deux, trois, quatre voitures, et encore davantage. Il leur faut, non pas une maison, mais dix maisons ; non pas un jardin, un parc, mais un domaine. Il leur faut des invités, non pas des amis, mais des indifférents, qu'ils veulent éblouir, et qui sont prêts à les lâcher aussitôt que leur fortune baisse d'un cran. Il faut qu'ils mangent des truffes et qu'ils boivent du Champagne tous les jours, et qu'ils en fassent manger et boire à tous ceux qu'ils peuvent raccrocher pour servir de figuration à leur train de millionnaires. 11 faut, s'ils sorlentde chez eux, qu'ils soient vus dans les endroits où cela coûte cher d'être vus, dans les villes d'eaux, sur les plages, dans les hôtels, dans les restaurants, où le prix des choses est coté d'après le tarif qui régit la vie ultra-chic. Il faut que leur femme et leurs maîtresses soient couvertes des parures fabuleuses de perles et de diamants qui donnent une idée supérieure de celui qui lésa payées. Il faut I... Il faut !... Que ne faut-il pas ? 11 faut tout ce qui est le contraire de la vie de l'esprit el du cœur, il faut tout ce qui est blague et falsification, apparence et déchet. Quelle misère et quelle fatigue I
Bonnes gens, qui seriez tentés de vous laisser éblouir par le train de vie de ces aventuriers qui passent à grand équi-
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page, n'enviez pas leur sort. Ils ne s'amusent pas tant qu'ils en ont l'air. Leur vie désœuvrée quant au travail qui compte, est faite d'inquiétudes et de surexcitation, pour boucher les lézardes de la façade et pour courir après l'argent qui s'en va aussi vite qu'il vient. Ils sont toujours en proie à la crainte de la catastrophe. Ils croient qu'ils pourront peut-être défier le sort : (( Je ne suis pas l'esclave de l'argent, disait le condamné d'hier, je suis son maître ! » Où est aujourd'hui le maître ? Où est l'esclave ? Le maître est déchu, et l'argent court le monde, à la recherche d'une autre victime. {23 février 1918.)