XXVI. — LECTURE SOUS LE CANON
PARIS est de nouveau sous le canon. Est-ce le même que la semaine drrnière? Si ce n'est lui, c'est son pareil, qui frappeen monstre aveugle, n'imporleoù, n'importe comment, dans les rues, à travers les maisons, sur les gens rassemblés, sur les femmes, sur les enfants. Paris supporte ces crimes, vaqueà ses affaires, nargue le sort. Lestramways^lissentsurles rails, les taxis courent à leur vitesse habituelle, les boutiques sont ouvertes, les ménagères font leur marché, les gens sortent de partout quand le moment de la promenade est arrivé. Un état d'esprit se façonne pas à pas, s'adapte aux circonstances, au danger, se passionne pour le résultat proche. Ce qui importait le plus, tous ces jours-ci, ce qui a été la vraie préoccupation, la vraie anxiété, c'est ce qui se passait au front anglo-français, d'.\rras à Noyon et de Noyon à Saint-Quentin. De là, peu à peu, les nouvelles sont arrivées de plus en plus précises, et plus rassurantes. La France entière a lu avec la même émotion les brefs communiqués accompagnés des cartes explicites où les noms de villes et de villages à jamais célèbres jalonnent la marche allemande, la résistance
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des Alliés, marquent l'arrêt imposé par les réserves britanniques et françaises. Au jour où j'écris, c'est la bataille pour Amiens qui occupe nos esprits et retentit dans nos cœurs. Quelles journées ! et quels lendemains se préparent ! Quelle brisure, quel abîme, entre hier et aujourd'hui ! Si l'on veut se pencher sur la pente de cet abîme, se remettre dans la mémoire certains aspects de la société d'hier, que l'on occupe les accalmies à lire l'œuvre vraiment admirable de Paul Margueritte : Jouir, au titre brutal comme une enseigne de plaisir.
Le titre est justifié. Ce livre, très honnête, très sain, très enthousiaste du grand rôle de notre patrie, est en même temps un livre effrayant par son observation et sa vérité. Il est bon de le lire sous le canon, pour comprendre qu'il y a un monde jouisseur, corrompu et factice, qui devrait s'écouler, lui aussi, bien mieux que les cités et les villages devenus des décombres. A quoi pensait toute cette société élégante, tourbillonnante, fardée et dorée, que le romancier a mise implacablement en scène, sans omettre un trait de mœurs, si répugnant qu'il soit, sans rien soustraire de l'inventaire ordurier des gagneurs et des dépenseurs d'argent ? Ce récit est sauvé par la tenue littéraire de l'ouvrage que j'apparenterai aux œuvres d'Alphonse Daudet, si dures sous leur grâce, Jack, le Nabab, les Rois en exil. Mais Paul Margueritte n'a même pas cherché la grâce, il n'a voulu que le fer et le feu pour marquer les appétits et les joies, les crimes et les châtiments, tout ce qui bouillonne et écume autour de ce carnaval d'hiver de Nice qu'il a choisi pour la mise en scène de son sujet.
Je pense que s'il y a encore une critique possible à travers les temps que nous traver.sons, justice sera rendue à l'effort de
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cet homme de lettres, si animé par la raison et par l'art, qui a voulu laisser à l'histoire ce sombre tableau d'avant-guerre, éclairé par tous les signes avant-coureurs du drame, par toutes, les lueurs sulfureuses qui annoncent l'orage. C'est un grand labeur de pensée, de volonté, de talent, qui vient de fournir sa preuve, une preuve de plus, mais décisive, et qui achève de classer 1res haut le talent achevé de Paul Margueritle.
Lisant ce livre pendant les heures où, toutes les vingt minutes, le canon allemand, cache dans quelque caverne, tonne sur Paris, c'est-à-dire sur la France entière, j'ai voulu y trouver l'espoir que nos mœurs pourraient changer par l'épreuve. Je n'ose croire au changement total, il y a trop d'instinct et d'inconscience dans la nature humaine. Cette nature est tout de même, chez beaucoup, susceptible d'évolution, d'amélioration. Si c'est un rêve que j'évoque, tant pis pournos destiriées. Mais nous devons croire à une réalité possible, aidée par la volonté de quelques-uns. et même d'un grand nombre. Quand on assiste tous les jours à ce phénomène incomparable qii'est l'action d'un homme tel que Clemenceau, grandi et rendu plus fort par la nécessité des événements, on a le droit d'afiirmer la portée de l'exemple. Combien de volontés se sont ranimées au contact de cette volonté! Combien de forces qui s'ignoraient se sont découvertes, combien de lassitudes se sont remises en marcIie ! Où Clemenceau a-l-il pris cette énergie, celte lucidité, ce pouvoir d'intelligence, qui font de lui le chef fram^ais par excellence ? 11 les a pris au spectacle des soldats du front. Comprenons cette leçon, et cette autre leçon, du canon qui tonne sur Paris, ne sera pas perdue. (3 avril 191 S.)
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