XXVII. — L'ESPRIT DE BLANQUI
A propos de la manifestation annoncée, puis abandonnée, qui devait célébrer le centenaire de Karl Marx, auteur du Capital, il a été remarqué qu'aucun des chefs, théoriciens ou militants, du parti socialiste français, n'avait été l'objet d'une telle préoccupation. Ni Saint-Simon, ni Fourier, ni Blanqui, ni Proudhon, n'ont été réclamés avec la môme insistance, malgré que leurs idées et leur vie aient été fécondes en enseignements d'avenir. On trouverait, dans les écrits de ces hommes de pensée et d'action, la part faite des erreurs et des rêveries, toute la science, toute la générosité, toute la hardiesse qui auraient pu justifier les honneurs posthumes qu'un parti doit à ses précurseurs. Ce n'estpasen quelques pages que peuvent être examinées ces œuvres touffues, qui relèvent encore de la critique historique et delà critique sociale. Aussi ne désignerai-je que Blanqui, et dans l'existence de Blanqui, ne m'attacherai-je qu'à son rôle pendant la guerre de 1870-71, pour mettre en lumière sa personnalité de révolutionnaire français.
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Lorsqu'il fonda, au lendemain du4 septembre, son journal La Pairie en danger, quelle déclaration fait-il ? Une déclaration d'union sacrée. Ecoutez-le :
« En présence de l'ennemi, plus de partis ni de nuances... Le Gouvernement sorti du grand mouvement du 4 septembre représente la pensée républicaine et la défense nationale. Cela suffit... Il n'existe plus qu'un ennemi, le Prussien, et son complice, le partisan de la dynastie déchue qui voudrait faire de l'ordre dans Paris avec les baïonnettes prussiennes. Maudit soit celui qui, à l'heure suprême où nous touchons, pourrait conserver une préoccupation personnelle, une arrièrepensée, quelle qu'elle fût. Les soussignés, mettant de côté toute opinion particulière, viennent offrir au Gouvernement provisoire leur concours le plus énergique et le plus absolu, sans aucune réserve ni condition, si ce n'est qu'il maintiendra quand même la République, et s'ensevelira avec nous sous les ruines de Paris, plutôt que de signer le déshonneur et le démembrement de la France. »
Cette proclamation était signée par Blanqui et par ses amis Cranger, Eudes, Breuillé, Pâlotte, les Levraud, Regnard, Tridon, etc. Tous furent les rédacteurs du journal nouveau qui ne mentit pas h son titre, fut consacré uniquement à la défense de Paris et de la patrie.
Le journal parut le 7 septembre, avec ses bureaux rue des Ecoles, puis rue d'Aboukir. Il fut doublé par un club, qui eut aussi pour enseigne patriotique : La Pairie en danger, et qui tint ses séances au café des Halles, 30, rue Saint-Denis. Avec les quatre-vingt neuf numéros du journal, et les procèsverbaux du club, on possède, sans doute possible, la signification absolue de Blanqui. Il est là, en pleine clarté, lui, l'homme des sociétés secrètes, des complots, des prisons
obscures où sa pensée se heurte aux grillages des lucarnes et aux fusils des sentinelles. Il se révèle d'une façon absolue, républicain patriote, Français d'abord.
Immédiatement, il commence sa merveilleuse campagne, sa critique savante et complète des événements, son récit en avance des péripéties que connaîtra le siège de Paris. Il y avait en lui un professionnel des choses militaires. « C'est surtout un général ». me disait Oranger, son disciple, chez lequel il est mort, et qui eut pour lui respect, affection et admiration. Il prévoit tout, il connaît tous les points faibles, il sait où l'ennemi peut attaquer, il déplore l'impuissance des forts, il annonce le bombardement, indique les mesures à prendre, ne désespère pas de la victoire, expose, avec une éloquence saisissante, la situation où se débat la France. « N'oubliez pas, s'écrie-t-il, que demain on va combattre, non pour un gouvernement, pour des intérêts de caste ou de parti, non pas même pour l'honneur, les principes, les idées, mais pour ce qui est la vie, la respiration de tous, pour ce qui constitue l'être humain dans sa plus noble manifestation, pour la patrie. » Et il conclut : « Que serons-nous demain si nous n'avons plus de patrie ? »
Ces paroles sont encore et toujours d'actualité. On pourrait les afficher dans toutes les communes de France, auprès des communiqués du Journal ofjïciel.
On peut rappeler aussi que pendant la marche des Prussiens sur Paris, pendant les quelques jours qui précédèrent l'investissement, Blanqui s'enfiévrait à vouloir faire porter l'effort de défensive en avant de Paris, par une guerre de retranchements, à 3.ooo mètres plus loin que les forts. L'ennemi maître des hauteurs, c'était la pluie d'obus sur Paris, l'incendie, la ruine, la mort.
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Il écrit alors, le la septembre, son magnifique analhcmc et sa sublime invocation :
« La gloire de Paris est sa condamnation... Sa lumière, ils veulent réteindre ; ses idées, les refouler dans le néant. Ce sont les hordes du cinquième siècle, débordées une seconde fois sur la Gaule, pour engloutir la civilisation moderne, comme elles ont dévoré la civilisation gréco-romaine, son aïeule. N'entendez-vous pas leur hurlement sauvage : « Périsse la race latine I » C'est Berlin qui doit être la ville sainte de l'avenir, le rayonnement qui éclaire le monde. Paris, c'est Babylone usurpatrice et corrompue, la grande prostituée que l'envoyé de Dieu, l'ange exterminateur, la Bible à la main, va balayer de la face de la terre. Ignorez-vous que le Seigneur a marqueta race germaine du sceau de la prédestination. Elle a un mètre de tripes de plus que la nôtre. Défendons-nous. C'est la férocité d'Odin, doublée de la férocité de Moloch. qui marche contre nos cités, la barbarie du Vandale et la barbarie du Sémite. Défendons-nous et ne comptons sur personne. »
Et le i8 octobre :
« Le monde entier s'agite au spectacle de celte lutte suprême entre une nationalité farouche et étroite et l'idée de la fraternité humaine.
« Ils couvrent nos plaines fertiles, ces hommes aux pieds plats, aux mains de singes, qui se prétendent l'élite du genre humain, qui n'en ont jamais été que le fléau, et qui viennent pour nous refouler mille ans en arrière dans les brouillards ténébreux de la Baltique.
« Oh I vous, la grande race de la Méditerranée, la race aux formes fines, délicates, l'idéal de notre espèce, vous qui avez couvé, fait éclore et triompher toutes les grandes pensées, toutes les généreuses aspirations, debout pour le dernier combat, debout pour exterminer les hordes bestiales de la nuit, les tribus zélan-
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daises qui viennent s'accroupir et digérer sur les ruines de l'humanité ! )>
On sait comment l'effort de Blanqui avorta. Nommé commandant du 1 69" bataillon de la garde nationale, sur l'intervention de Clemenceau, alors maire de Montmartre, et qui regarde Blanqui comme un des maîtres de sa jeunesse, il est dépossédé un mois après, par une intrigue, de son commandement. Il prend part, le 3i octobre, à l'envahissement de l'Hôtel de Ville, et malgré la convention acceptée qu'il n'y aurait aucunes poursuites exercées contre les manifestants, il est obligé, une fois encore, de mener une vie cachée au milieu de ce Paris en armes qu'il avait voulu, qu'il aurait pu sauver. Son journal disparaît le 8 décembre.
Il faut lire, en conclusion. l'admirable page écrite par J.-J. Weiss sur le journaliste que fut Blanqui dans la Pairie en danger, sur l'orateur qu'il fut au club des Halles, orateur discutant, prouvant, plein de raison lucide, journaliste exalté l^)ar le danger de la patrie : «... Cela brûlait et ravissait ! Quelle puissance ! Quelle sincère et déchirante tendresse pour la patrie eu péril ! Quel retentisseraentde ses blessures ! Quelles saignantes douleurs ! Quelles colères, quelles rages magnifiques contre les incapacités souveraines et les abominables vanités qui perdaient Paris en s'admirant 1... » Il faut tout lire de ce panégyrique fait d'enthousiasme et d'émotion, splendide et mélancolique comme une oraison funèbre.
Certes oui, aux jours terribles que nous vivons, c'est l'âme, c'est l'esprit de Blanqui que le parti socialiste devait évoquer, plutôt que l'œuvre de philosophie historique discutable du docteur allemand Rarl Marx, {iûmai 1918.)
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