‹ Notre tempsChapitre 29 sur 75 · XXVIII. — LA DOUBLE VIE DE PARIS · texte numérisé non relu

XXVIII. — LA DOUBLE VIE DE PARIS

DOUBLE aspect de Paris, vie diurne et vie nocturne. Le jour, par cet admirable printemps, qui a toutes les grâces annonciatrices de l'été, la vie n'est pas interrompue par le coup de canon de la grosse Bertha, éclatant ou sourd, qui de temps à autre déchire l'air, entre six heures du matin et neuf heures du soir. Les ménagères des faubourgs vont comme d'habitude à leurs provisions, un panier ou un filet au bras, un mioche traîné par la main. Les passants continuent de passer, ouvriers, employés allant à leur atelier, à leur bureau, soldats auxiliaires, désignés d'un brassard, ou d'autres, marqués d'une blessure, marchant pour leur service ou promenant leur convalescence. Tout ce monde-là ne tressaille pas au coup brutal déchirant l'air. On lève les yeux pour chercher le sillage invisible, on écoute pour essayer de deviner la direction et le point de chute, et les pas ne vont pas plus vite, les affaires se font comme elles doivent se faire, restreintes, mais sufBsantes.

Je crois noter exactement cet aspect sans émotion visible. Paris se tient bien, évidemment. Il est certain que pour un

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œil de Parisien, il y a, surtout dans les quartiers chics, une diminution du personnel. Si l'on a devant soi une grande étendue de boulevard ou de rue, ou une place, ou un carrefour, les passants y sont plus clairsemés qu'il y a six mois. On aperçoit plus distinctement les silhouettes et il y a davantage de voitures aux stations, taxis ou fiacres. Cela va de soi, et il était en effet inutile que les femmes, les enfants, et nombre d'hommes aussi, continuent de compromettre leur vie, leur santé, leur repos, au hasard des arrivées de bombes de jour et de nuit. Nos départements ont recueilli un certain nombre de ces émigrants qui reviendront à la prochaine accalmie. Ils ne reviendront pas tous, les déplacements et les émotions ont aussi leurs dangers pour ceux qui partent, des séparations que l'on a pu croire passagères deviennent affreuses et cruelles par l'irruption soudaine de la mort.

Quelle mélancolie, quelle douleur pour ceux qui restent, quels souvenirs à travers les vieilles rues de la ville vénérable, chère à notre jeunesse, plus chère encore sous l'épreuve et le destin ! Comme les jardins, où le projectile brutal vient briser une statue, écraser des fleurs, atteindre un être humain, comme ces jardins prennent un aspect lointain et funèbre sous le soleil, malgré l'éclat des verdures, comme ces balustrades, ces bancs familiers, ces tournants d'allées, ces pelouses où roucoulent les pigeons, picorent les moineaux, ont changé d'aspect, composent ce visage silencieux et triste des choses abandonnées et révolues !

Il n'y aura que les hommes de notre génération pour se laisser aller à ces méditations. Ceux de demain seront à l'action, nous laisseront à nos regrets et à nos deuils, et ils feront bien. Je n'ai voulu marquer que les sentiments fiers et l'accepta-

tion de Paris devenu, de par la volonté de l'ennemi, ville de fruerre, en dehors de toutes les trêves conclues au nom du dieu allemand, avec l'agrément du Vatican.

Ces sentiments visibles au long des rues, il est plus difficile de les constater à l'intérieur des maisons. Là, les paroles se donnent libre cours, et les discussions peuvent être paisibles ou véliémentes, selon le caractère et la tendance des gens. On explore surtout le communiqué, on fait de la stratégie, on discute les chances d'avance, les possibilités de recul, mais je crois bien que nulle part on ne met en doute l'issue victorieuse, et cette confiance chevillée au cœur de tous est un des gages de la victoire. On peut dire qu'au moment actuel, si grave, il y a communication entre les héros du front, les chefs militaires et civils, et l'arrière de la France, uni à l'avant par les liens de l'esprit, par le sang, par l'amour de la patrie ravivé chez tous.

Ceci pour la vie du jour. La vie de la nuit, sous un autre aspect, est semblable.

Ici, plus de lumière, les ténèbres. Quelques lumignons qui traversent des cours, qui descendent des escaliers, faibles flammes abritées par de faibles mains. La rue est noire. Les maisons sont opaques, massives, sans une lueur. Seul, le ciel est transparent, illuminé d'étoiles, et la lune y vogue comme un vaisseau d'or 5 jamais perdu dans l'infini. C'est dans ce ciel pavoisé de scintillements qu'ont retenti les trois coups de canon annonçant la venue possible des avions ennemis. l*uis, immédiatement, les voix aigres et discordantes des sirènes, des miaulements de bêtes plaintives et colères quisecroi.senl dans l'air, allant réveiller les dormeurs, annonçant à tous qu'il faut quitter le lit et la chambre, descendre

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aux caves. C'est l'instant dur. Mais le parti est vite pris. On se couvre de vêtements d'hiver, on se charge des objets précieux, des souvenirs auxquels on veut tenir encore, et l'on va attendre, d'abord dans les vestibules et dans les cours, des avertissements plus sérieux. Ombres attentives, paroles chuchotées, petit feu d'une cigarette, rire d'enfant, c'est ainsi jusqu'à l'entrée en scène des canons de la défense, des tirs de barrage qui vont, le plus souvent, interdire aux oiseaux de nuit de survoler la ville. Parfois il n'y a pas de tirs de barrage, et l'avertissement qu'il s'agit d'une fausse alerte donne au bout d'une heure sa conclusion. Parfois aussi, il y a une seconde alerte, et les canons qui tonnent forcent enfin à la descente dans les caves profondes.

Là, autour d'une lampe familiale, les femmes tricotent et brodent, les enfants jouent aux cartes, les hommes, masqués d'ombre, somnolent ou réfléchissent. Quels propos sont tenus ? A peu près les mêmes que pendant le jour. Des fem mes, plus nerveuses, ou plus alTaissces, selon l'âge et la manière d'être, protestent ou geignent. Quelque voix les rappelle gentiment à l'ordre. C'est tout à fait rare. On entend surtout des plaintes de la vie chère, des remarques étonnées sur le prix des choses usuelles, des recettes culinaires, des manières d'accommoder les restes. De temps en temps, parmi le fracas régulier des tirs de nos canons, une chute et une explosion violentes annoncent qu'un avion allemand a forcé les lignes, qu'une bombe est tombée quelque part, on ne sait où, parmi l'amas de maisons et de monuments de Paris. Il y a un silence, puis des exclamations. On songe à ceux qui se battent, pendant ce temps, à découvert, sous des explosions ininterrompues. La fin de l'alerte est annoncée. Les pompiers

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passent faisant jouer des sirènes d'allure \ive, les clairons sonnent la berloque, les cloches des églises donnent leurs rythmes espacés et leurs gais carillons. On remonte, on va se recoucher, attendre le communiqué du matin qui nous apportera la vaillance, l'espoir, la volonté de vaincre des soldats de la France. {8 juin 191 S.)

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