III. — HONNEUR AUX BELGES
Au jonr où l'Allemagne a décidé la guerre, elle a immédiatement mis ses armées en route pour exécuter le plan dressé par son état-major, qui signifiait comme premier article l'entrée en Belgique.
Il n'y avait pas de doute sur ses intentions, et s'il y avait eu l'ombre d'un doute, il n'en devait rien rester après la question solennelle adressée par l'Angleterre de sa voix sérieuse à la France et à l'Allemagne :
— Vous allez en venir aux mains ! Respecterez-vous la neutralité de la Belgique ?
C'est-à-dire :
— Vous abstieudrez-vous de toute atteinte au sol, aux intérêts, à la vie du peuple belge ? Respecterez-vous, en sa situation de pays neutre, le droit et l'honneur de l'Europe P Respecterez-vous le traité où vous, France et Allemagne, avez mis et remis votre signature, avec nous Angleterre ?
A cette question, la France a répondu de son accent véridique :
— Oui.
33 KOTRE TEMPS
A cette question, l'Allemagne n'a pas répondu, a gardé le silence qui précède les mauvais coups.
Et les préliminaires des hostilités étaient à peine terminés, proclamation de l'état de guerre, mobilisation, ultimatum à la Russie et à la France, que les troupes allemandes, amenées de tous les points du territoire vers les centres de concentration, réunies dans les énormes gares militarisées, apparaissaient prêtes à être déversées par Trêves sur le Luxembourg, par Aix-la-Chapelle sur la Belgique.
Presque en même temps, le gouvernement de l'Allemagne demandait à la Belgique le droit de passage pour aller atteindre rapidement et violemment le nord de la France.
Le gouvernement belge, interprète de tout le peuple de la Belgique, répondait : — Non ! à cette brutale sommation, et mobilisait à son tour.
Le sort en était jeté. La colossale Allemagne se jetait de tout son poids sur la minuscule Belgique, petit coin de terre organisé comme la Hollande pour retarder et amortir les coups que pouvaient se porter ses puissants voisins de la terre et de la mer. L'Allemagne reniait la signature de son chancelier de fer Bismarck, homme de proie déjà sans scrupule, qui a pour héritiers, pour continuateurs, des maîtres de l'Allemagne plus durs et plus cyniques encore que lui, puisqu'ils n'hésitent pas à laisser protester la parole de celui qui fil la victoire et l'unité allemande de 1870. Sur ce lambeau de terre de la Belgique, ils ont méprisé la foi des traités, et c'est maintenant cette terre de la Belgique qui va être, par une loi vengeresse de la fatalité, la cause de leur ruine, delà banqueroute épouvantable et irrémédiable de l'œuvre de Bismarck.
Le chancelier Bethmann-IIolweg a osé proclamer que le
traité signé par son pays n'était qu'un a chiffon de papier ». C'est une parole historique destinée à dominer la guerre de 1914. Ce même personnage a déclaré que l'on faisait «comme on pouvait », pour expliquer l'irruption brutale et foudroyante des Allemands sur le sol belge.
Les « intellectuels ^) de l'Allemagne, savants, écrivains, peintres, reçus par nous, respectés par nous, ont eu le cynisme d'invoquer, dans le manifeste qui restera la honte de leur fameuse culture allemande, l'intention que la France et l'Angleterre auraient eue de violer eux-mêmes cette neutralité sacrée de la Belgique, odieux mensonge démenti par les faits. Tout cela se retourne et se lève contre l'Allemagne pour la couvrir d'opprobre, ce qui n'est rien sans doute pour elle, qui a pris pour devise que la fin justifiait les moyens, mais, ce qui la touchera davantage, pour la vaincre I
C'est en effet la violation de la neutralité belge qui a fait s'armer l'Angleterre pour la cause de l'Europe, autant et plus que pour sa propre cause.
C'est la raison pour laquelle son lord Kitchener a déployé le drapeau de la guerre au-dessus du Royaume-Uni, appelé aux armes tous les hommes volontaires, qui veulent défendre la patrie des autres en défendant la leur.
C'est la raison pour laquelle son maréchal French est débarqué en France à la tête des hommes stoïques et rieurs vêtus de kaki, cavaliers, artilleurs, fantassins, qui sont venus joindre leur humour britannique à la blague française, défendre Paris, comme nous défendons Londres, mêler leur poudre à notre poudre, leur sang à notre sang.
C'est la raison pour laquelle son amiralissime Jellicoë est monté à son banc de quart, imperturbable et résolu comme tous les officiers et tous les marins de la flotte anglaise.
34 VOTRE TEUPS
rassemblée dans la mer du Nord au-dessus des flots tumultueux et obscurs qui cachent les agiles sous-marins, les féroces torpilleurs courant à trarers les eaux glauques et noires, comme des requins chargés d'électricité elde foudre.
C'est la raison pour laquelle la vaste Allemagne, bloquée en Europe par la France et la Russie, barrée sur la mer par les dreadnoughts, les cuirassés, les croiseurs que commande la Britannia casquée comme une déesse guerrière, tendra un jour les mains vers les rivages et vers le ciel en demandant du pain.
C'est la raison pour laquelle les Indiens bronzés, aux torbans de couleur, aux armes fulgurantes, aux chevaux rapides, les Canadiens alertes, vêtus en chasseurs, la carabine au poing, les Japonais précis de mouvements, insensibles à la douleur, sont présents à l'appel de l'Angleterre.
Le monde entier s'est levé pour défendre la Belgique.
Et la Belgique tout d'abord s'est levée pour se défendre ellemême avant d'être suivie et défendue par les autres. Elle ar6sisté à l'Allemagne étonnée, lui a infligé sa première défaite matérielle et morale devant l'univers tressaillant d'émotion et d'admiration. La bataille de Liège, la résistance des forts dont les décombres attestent l'énergie invincible des défenseurs, la campagne du mois d'août pendant laquelle l'armée de la nation a tenu la campagne, la bataille sous Anvers, la lutte sur la frontière franco-belge, certifient que les Flamands d'aujourd'hui n'ont pas démérité de leurs ancêtres au cœur indépendant, au courage farouche.
Ouvrez l'histoire de ce pays, si vous avez eu un moment de surprise devant les événements de 1914- Cette surprise cessera vite au récit des magnifiques mouvements qui ont sans cesse soulevé cette population contre l'étranger, depuis
SOUVENIRS DES AJ^NÉES DE LA. GUERRE aS
ie temps de Jules César jusqu'au mx" siècle. Romaing, Germains, Français, Espagnols, ont éprouvé la valeur de ce peuple attaché à son sol, à ses institutions, à ses communes libres, à ses franchises, à ses libertés. Chaque nom de cité est un nom de bataille, chaque place publique peut dresser la statue d'un tribun guerrier.
Demandez à l'un des écrivains qui honorent leur Belgique le tableau, brossé à grands traits et h vives couleurs, des violentes alarmes par lesquelles a passé cette terre vaillante. Camille Lemonnier s'exprime ainsi :
« Nul pays ne subit des vicissitudes plus rapides, tout le passé n'est qu'une continue hécatombe : les grands bouchers royaux, Philippe le Bel, Louis XI, Philippe II, saignent, écorchent et dépècent sans relâche, comme un copieux bétail, la vigoureuse humanité des provinces. Par pans entiers, pendant des siècles, la forêt des hommes tombe sous la cognée française, autrichienne, espagnole. Une démence d'extermination déchaîne la bande des reîtres et des pandours accourus à la curée. Gand, Courlrai, Liège, Dinant, sont le centre du plus furieux maëlstrom que vit l'histoire. C'est qu'ici une vieille terre indisciplinée se réclame d'immémoriaux privilèges. Dès la période romaine, elle a sesghildes pour l'assolement en commun des marais. Au vii° et au xi' siècles, Bruges, Gand, Anvers sont ports de mer. A lafiu du m', Ypres jouit de chartes qui lui permettent de commercer en France et dans les pays d'outre-Rhin. Au xin°, le servage est aboli dans toute la Flandre. En 1370, il y a 3.aoo métiers de laine à Matines. Gand met sur pied en une lieure, avec une seule de ses corporations, dix-huit mille hommes armés. Au xvi% tous les paysans savent lire et écrire : il «'y a pas moins de aoo chambres de rhétorique ; et ce sol flamand
s'honore d'être un des berceaux de la peinture et de la musique.
» La féodalité, liguée contre le droit naturel inné dans cette forte organisation des communes, sembla s'être désespérément opposée, par le déploiement de toutes ses milices, à l'avènement du monde nouveau contenu en germe dans un Etat social libre, régi par des principes économiques qui antidatent l'ère actuelle. Un peuple héroïque alors courait au beffroi et sonnait le tocsin. Les métiers descendaient dans la plaine. L'étendard au lion des Flandres était brandi et plongeait au coeur des mêlées. Devant Courlrai, -jb princes, ducs et comtes, i .000 chevaliers, 3. 000 nobles écuyers, la fleur du lys, le sang héraldique de France, tombent sous le « gœdendag » des Flamands. La tuerie est si formidable que la féodalité, touchée aux entrailles, en reste comme épuisée.
» A Roosebeke, 900 Gantois meurent en un même tas, au centre de la bataille, et mêlé au résidu humain, Philippe Van Artevelde. Des semailles de tribuns, de capitaines, de héros, se lèvent inépuisables de cette terre fécondée avec de la vie. Chaque événement voit des hommes tout prêts et qui incarnent le visage de la fortune. Tous sortent du peuple ou y retournent, gens de métiers, brasseurs, bouchers, drapiers, Jacques Van Artevelde, Breydcl, de Coninck. Un poissonnier de Furnes, Zannekin, ameute les villes, lève des armées, se rue sur le camp français au mont Cassel et manque de faire prisonnier le roi. La violence est si grande que, quand elles ont fini de batailler contre le roi et le comte, les communes luttent entre elles, Bruges contre Gand, Gand contre Tournai. On croirait ensuite l'Etat tranquillisé, mais ce corps rouge du Flamand bout de sang et de fureur. Jusque dans
les villes mêmes, les corporations en viennent aux mains. Le jour du « mauvais lundi », 5ooou i.5oo foulons et tisserands périrent dans Gand.
» Par cuvées la mort vendangeait dans la grande vigne. U en tombait cent mille qui sans fin, pour les revanches, renaissaient dans la sève orageuse de ces mâles toujours aimant, peinant, mutinés, si terribles qu'ils étaient devenus la terreur des princes. Tous préféraient la mort à la servitude, attachés d'ardeur profonde à leurs foyers, à leurs franchises, à leurs arts, à cette douce terre de Flandres dont ils portaient à leurs lèvres et reniflaient le vert arôme avant de combattre. Rien n'égale dans l'histoire des peuples une telle pléthore de la vie, d'aussi pathétiques ferments et ces dépenses inouïes d'énergie. La vie coule par larges bondes, un fleuve pourpre écume et ne se tarit pas ; on se rue à la mort comme à de frénétiques kermesses. Et les villes comme les hommes tombent pour renaître ; les territoires rasés se repeuplent avec les postérités ; l'épique symbole du Lion brandi se rafraîchit au baptême du sang. »
L'opiniâtreté stoïque, le courage inlassable des Belges de 1914 s'éclairent ainsi à la lumièredel'Histoire. Louvain, Termonde, Matines détruits, Anvers bombardé, toutes les villes^ et tous les villages saccagés, pillés par l'ennemi, les civils fusillés, non seulement les notables pris comme otages au mépris de tout droit des gens, mais n'importe quels bourgeois, quels ouvriers, quels paysans, passés par les armes pour faire des exemples, les mineurs retirés de leurs fosses pour être placés en avant de l'armée envahissante sous le feu de leurs frères soldats, toute cette Belgique dévastée, ruinée, rouge de sang et d'incendie, c'est la même Belgique qui a toujours accepté le combat et résisté aux tyrans et aux
a8 NOTRE TEMPS
envahisseurs, préférant le martyre et la mort uu désbonneui tt à l'asserTissement.
J'ai vu de ces événements un résumé saisissant. A Paris, dans le quartier des Gobelins, sur une vieille porte encastrée dans un vieux mui-, une petite affiche manuscrite en belle écriture ronde, mise là par quelque passant. Cette petite affiche dit ceci : « Honneur aux Belges morts à Liège pour la liberté de l'Europe ! »
Ce jugement d'un anonyme, en proie à l'exaltation et à la tirislesse des heures que nous vivons, sera le jugement de la postérité. (20 août i9i^.)
SOUTEKIRS DES AÎINEES DE LA GUERBE >^