XXX. — QUATORZE JUILLET
APRÈS la fête des Américains, c'est la nôtre. Les deux fêtes se ressemblent, commémorent- des événements d'ordre semblable, produits à treize ans de distance : 1776- 1789. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Qu'on le veuille ou non, la date du i4 juillet a été bien choisie pour affirmer l'ère nouvelle, l'ère moderne, l'aube de la Révolution. L'indépendance de l'Amérique, affranchie de la tutelle de la Métropole, est sœur de l'indépendance de la France, affranchie de la tutelle royale et du règne des castes. Le mouvement des esprits, entre les deux dates à jamais célèbres, a eu ses deux grandes marées, sur les deux rivages de l'Atlantique.
En France, on a eu instinctivement recours à la date du i4 juillet 1789 pour donner une formule au sentiment populaire. Malgré les réactions et les arrêts qui ont retardé l'évolution des idées républicaines et révolutionnaires, on peut dire que la France a continué de se réclamer de l'œuvre de pensée du dix-huitième siècle, de la prise de la Bastille, de la chute de la royauté, de l'œuvre des assemblées révolu-
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tionnaires. Cela n'a pas empêché la dictature militaire du premier Empire, l'oppression cléricale de la Restauration, la corruption pénétrante du régime orléaniste, et l'aventure du second Empire, venue en conclusion à l'enthousiasme de 1848. C'étaient les péripéties forcées de la grande bataille, et le jour de la République enfin venu, le parti républicain devait mettre en honneur la date de ses origines — ce qu'il a fait en invoquant la prise de la Bastille, en datant sa prise de possession de la France du i4 juillet 1789.
La raillerie boulevardière, la mauvaise humeur conservatrice, l'esprit clérical, l'esprit monarchique, ont essayé de discréditer l'événement, de tourner en ridicule sa célébration. L'érudition facile s'en est mêlée, a reconstruit une Bastille bénigne, incarné toutes les tristesses de la geôle eu la personne de Latude (ou Trenlo-cinq ans de captivité) que l'on s'attache à montrer heureux commo un coq en pâle derrière les pierres et les grilles, etc.
Gela n'était pas nouveau, d'ailleurs, et l'érudition ne fait guère que retrouver ce qui a été déjà trouvé. Ouvrons les Mémoires d'^outre-tombe. Chateaubriand, qui arrivait de sa Bretagne, fut spectateur du mouvement parisien, et il a raillé toutes les petitesses d'incidents do la grande journée, comme il s'est i-efusé à admirer les meurtres de Lauuay et de Flesselles. Il a noté les phénomènes de jactance et de peur, il s'est amusé des clefs de la forteresse, multipliées comme des reliqiies. Mais sa conclusion n'est pas ce que l'on pourrait croire, et il donne, ce qui arrive souvent k ce grand écrivain clairvoyant, un haut exemple de compréhension historique et de philosophie sociale à ceux qui méconnaissent la signification profonde et exacte de tels événements .
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Voici comment il apprécie la portée du i^ juillet 1789 :
« Tout évéïieaent, si misérable ou si odieux qu'il soit en lui-même, lorsque les circonstances en sont sérieuses et qu'il fait époque, ne doit pas être traité avec légèreté. Ce qu'il fallait voir dans la prise de la Bastille (et ce que l'on ne vit pas alors), c'était, non l'acte violent de l'émancipation d'un peuple, mais l'émancipation même, résultat de cet acte. .On admira ce qu'il fallait condamner, l'accident, et Ton n'alla pas chercher dans l'avenir les destinées accomplies d'un peuple, le changement des mœurs, des idées, des pouvoirs politiques, une rénovation de l'espèce humaine, dont la prise de la Bastille ouvrait l'ère comme un sanglant jubilé. La colère brutale faisait des ruines, et sous cette colère était cachée l'intelligence qui jetait parmi ces ruines les fondements du nouvel édifice. Mais la nation qui se trompa sur la grandeur du fait matériel ne se trompa pas sur la grandeur du fait moral : la Bastille était à ses yeux le trophée de la servitude, elle lui semblait, élevée à l'entrée de Paris, en face des seize piliers de Montfaucon, comme le gibet de ses libertés. En rasant une forteresse d'Etat, le peuple crut briser le joug militaire, et prit l'engagement tacite de remplacer l'armée qu'il licenciait : on sait quels prodiges enfanta le peuple devenu soldat. »
Que dirait Chateaubriand de la nation armée aujourd'hui pour défendre le droit et la liberté de demain contre les entreprises violentes du passé ? 11 y reconnaîtrait la force nouvelle née de la Révolution française.
Telle est la leçon que nous donne l'écrivain royaliste et catholique, écrivant ses Mémoires et jugeant son temps en i84i, alors qu'il était éloigné de la mêlée des convoitises. Sa conclusion est celle de tous les historiens de la Révolu-
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tion, depuis Mignet et Thiers jusqu'à Michelet et Jaurès. La Bastille prise et rasée, c'est le signe de l'ordre nouveau, comparable à ce qu'aurait été, par exemple, la destruction de la Bourse, au jour d'effervescence d'une révolution sociale, un fait puéril et inutile en soi, qui n'aurait pris son sens profond que de l'ensemble des circonstances, des intentions, des volontés. Chateaubriand ajoutait qu'après cinquantedeux ans, on avait élevé quinze Bastilles pour opprimer cette liberté au nom de laquelle on avait rasé la première Bastille.
Cette mise au point de notre fête nationale ne nuit en rien à l'union sacrée. Il y aura samedi et dimanche des drapeaux dans les rues de toutes les villes et de tous les villages de France. 11 n'y aura ni illuminations, ni bals, ni réjouissances d'aucune sorte. On ne verra défiler que des bataillons partant pour le combat imposé, pour la défense des patries qui veulent rester maîtresses d'elles-mêmes. On n'entendra tonner que le canon de la liberté frappant sans arrêt sur la formidable Bastille allemande, jusqu'au jour de la brèche et de la victoire, {il juillet 191 S.)
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